Les lieux de mémoire, les sens

Une rue de La Chaux-de-Fonds dans les années 1940

Dans un petit texte court de six pages dactylographiées intitulé Chronique de rue, écrit dans l'intention de participer à un concours autour du sujet "souvenirs", Denise Aeschlimann, née à La Chaux-de-Fonds en 1934, "ressuscite" tout un pan de son passé.

Le récit se compose de douze rubriques: Cinéma, Boulangerie, Laiterie-fromagerie, Société de consommation, Cordonnerie, Couvreur, Menuiserie, Matelasserie, Droguerie, Charbonnier, L'été et L'hiver. Pour évoquer le quartier de son enfance à La Chaux-de-Fonds, Denise Aeschlimann fait appel aux souvenirs "sensoriels" que lui ont laissé les lieux qu'elle décrit. A défaut de citer l'entier du récit Denise Aeschlimann, nous en avons extraits quelques petites perles.

La rue

Cinéma

A l'angle de la rue, ouvrant en quelque sorte mon univers sur la grande scène de mes premières années, se trouvaient le cinéma Eden et son bistrot attenant. Je ne savais pas que "Eden" voulait dire "Paradis" et pourtant la fascination qu'il exerçait sur moi était magique et quasi paradisiaque. Son propriétaire avait un fils de mon âge et tous les deux nous nous glissions en cachette et à l'insu de nos parents respectifs à la séance de visionnement des films. Nous nous tassions au fond de la salle, à la dernière rangée des fauteuils pour ne pas être vus de la cabine de projection. Dès que l'écran s'allumait nous formions osmose avec le film, nous devenions les personnages, les paysages. Les images nous emportaient dans une bulle fantastique qui ne nous libérait que bien longtemps après que l'écran se soit éteint. (...)

A La Chaux-de-Fonds

Une rue

Au moment où ont lieu les événements qu'elle narre, Denise Aeschlimann est une petite fille.

Extraits:

A la Chaux-de-Fonds, une rue, non quelques maisons, quelques boutiques, quelques artisans, un tram, une tranche de rue au début des années 40. C'est là que se situent ces images de vie que je raconte ici en laissant vagabonder ma mémoire. C'est dans cet espace, son fief, qu'évoluait la petite fille de moins de 10 ans que j'étais. Pour en capter l'ambiance, je vais parcourir ce pan de rue de boutique en échoppe et retrouver chemin faisant les souvenirs, les images, les odeurs... une atmosphère qui fera revivre une photo jaunie...

Les boutiques

Boulangerie

Mes parents exploitaient une petite boulangerie qui jouxtait le cinéma, dans la même maison. Mon père aimait aussi assister au spectacle. Il confectionnait des petits ramequins qu'il vendait à l'entracte de la séance du soir. Leur odeur arrivait jusqu'à ma chambre, sise deux étages au-dessus et ravivait les images du film que j'avais vu peu de temps avant. Après la séance, mon père gagnait son laboratoire au fond des caves et confectionnait la nuit durant ce que ma mère le lendemain matin vendait dans sa boutique, pimpante avec un tablier de dentelle blanche et discutant avec les clients. (...)

Les artisans

Menuisier

Pour décrire la menuiserie à la lignée des boutiques, il me faut parler des odeurs, du bruit. Le bois fraîchement scié sentait bon et la sciure toute fine jonchant le sol que je prenais dans ma main gardait l'odeur du bois. J'aimais marcher dans cette épaisseur moelleuse. Je scrutais le sol et ramassais les petits déchets de bois de toutes formes et les fourrais précieusement dans mes poches. Lorsque l'installation de sciage fonctionnait, on ne s'entendait plus. Un bruit strident et terrible emplissait l'espace. Je me bouchais les oreilles et à mon tour, je hurlais de toutes mes forces pour participer au bruit. (...)

Les métiers disparus

Matelassier et charbonnier

Plus loin, il y avait un matelassier-tapissier. En été, il éventrait ses matelas sur le trottoir. il disparaissait derrière sa montagne de crin et on entendait le cliquetis de sa carde qui allait et venait. Il avait beaucoup de travail car chaque famille tenait à faire aérer ses matelas en été. Il y avait là comme un rituel et ma famille n'y échappait pas. Je ne trouvais pas agréable du tout de me coucher sur ce matelas bien rebondi qui me roulait à droite et à gauche. J'avais hâte d'y recréer mon trou.

Pour achever le décor de la rue, je dois encore placer la maison du charbonnier, sise juste en face de l'autre côté de la rue, de la droguerie. Si cette dernière me transportait vers des sensations très agréables et m'enchantait, l'ambiance du charbonnier était noire et poussiéreuse, dépourvue d'attrait pour une petite fille. Des hommes allaient et venaient remplissant des sacs de charbon et de bois. Ils les hissaient sur le pont d'un camion pour aller les livrer dans les familles. Ce travail dégageait une fine poussière noire qui se collait aux murs de la façade de la maison et recouvrait le trottoir... Les hommes étaient noirs aussi et ils me faisaient peur.

Un monde de senteurs

Droguerie

Au bout de la rue se trouvait la droguerie. Que de senteurs, que de merveilles contenait cette boutique essentiellement féminine. Que de tiroirs dans lesquels se cachaient des herbes, des poudres, des savons de toutes formes et de toutes couleurs. (...) Il y avait des demoiselles en blouses blanches qui remplissaient des petites fioles desquelles s'échappaient des relents de musc, de violette que je respirais avec volupté. (...) Ma mère achetait des petits sachets remplis d'un bouquet de poudre odorante destinés à parfumer le linge dans les armoires. (...)

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