Une Chaux-de-Fonnière aux îles Fidji
1949 : une jeune Chaux-de-Fonnière épouse un vieil Anglais pour pouvoir partir dans les îles Fidji. Elle meurt deux ans plus tard. Bizarre, bizarre !
Hélène Muster est née à La Chaux-de-Fonds en 1921 et décédée aux Iles Fidji en 1951.
Son père, Jean Muster (1889-1962), employé CFF, et sa mère, Anna Maria Vonlanthen (1895-1980), s’installent à La Chaux-de-Fonds dans les années 1920. Ils auront neuf enfants en près de vingt ans : Robert, (il épouse Jeannette et le couple aura une fille, Marlyse) ; Marie ; Hélène ; Jeanne; Agnès ; Edith ; Anna Marguerite ; Jean-Pierre ; Marc(o).
Hélène Muster entreprend des études de secrétariat et travaille aux Chambres fédérales à Berne. En 1949, suite à un chagrin d’amour, elle part pour Londres. Elle y rencontre Humphrey Silvester Evans, âgé d’une soixante d’années, médecin et gouverneur de l’Ile de Rotuma (Fidji). Elle l’épouse le 15 septembre. C’était la seule façon de partir en mission scientifique de trois ans avec des chirurgiens dans les îles Fidji. En effet, pour s'y rendre, elle devait avoir la nationalité anglaise. Elle meurt de façon assez mystérieuse, en 1951 (fin avril ou début mai), vraisemblablement d’une overdose médicamenteuse.
Elle a écrit plusieurs lettres à ses parents et à sa famille restés dans les Montagnes neuchâteloises, d’abord de Londres puis de Rotuma dans les îles Fidji. Huit lettres concernent son voyage à bord du paquebot Rimutaka, entre le 23 octobre et le 25 novembre 1949. Le récit de ce voyage se divise en huit parties, soit autant de lettres envoyées.
L’orthographe a été rétablie quand c’était nécessaire et, par souci d’harmonie, ‘Fidji’ est toujours transcrit de la même façon, même si Hélène Muster l’orthographiait parfois ‘Fiji’. On notera qu’Hélène Muster emploie le mot nègre là où aujourd’hui on éviterait ce vocable à cause de sa valeur péjorative et raciste.
Du chocolat pour éviter le mal de mer
De Londres à Curaçao
« Rimutaka » – En mer (papier à en-tête The New Zealand Shipping Company’s)
Chers tous,
Je vous écris une salade russe, mais je pense que vous la digérerez sans difficultés. Voilà, le 11 oct., pour la première fois depuis des mois il pleut à Londres. Nous partons donc sous la pluie, en auto jusqu’au port de Londres. Notre bateau est au Royal Albert Dock au N° 25. C’est immense, immense. Sans difficultés nous passons la douane, à 11h, nous sommes dans notre cabine et à midi le bateau passe entre d’autres grands bateaux, avec souvent quelques centimètres de chaque côté, tiré par 2 petits canots à traction pour le conduire. Nous passons les écluses, ils ouvrent une porte et lorsque le bateau a passé, la ferment pour ouvrir la porte suivante. S’imaginer que de si grands bateaux puissent passer par des canaux si étroits, ce n’est presque pas possible. Enfin, après 1 heure ½ le bateau arrive dans la Tamise, et hop, on y va.
La cabine est très jolie et confortable. C’est comme un petit appartement. Nous avons des vrais lits, étroits, mais très confortables. Beaucoup d’armoires et tiroirs ; 2 ventilateurs dans la chambre et un dans la ch. de bains ; 4 grandes glaces ; douche, eau chaude continuellement, enfin nous nous sentons tout à fait ‘à la maison’.
A 1h. nous dînons. La nourriture est très bonne. La salle à manger est immense, mais extrêmement jolie. Au plafond il y a environ 60-80 ventilateurs qui fonctionneront dans quelques jours, lorsque nous serons dans les parties tropicales. Ce sont des garçons qui servent, tous extrêmement sympathiques. Il y a environ 200 places dans la salle à manger. Il y a 280 passagers et 200 hommes d’équipage. Environ 500 personnes en tout. La salle à manger est en bas. Les cabines des passagers au premier, les différents salons, fumoirs, salle de jeu etc., au second, donc sur le premier pont. Un étage plus haut, il y a les officiers, environ 30. Et au dernier étage il y a le domaine du capitaine avec appartement etc. Le premier demi-jour je me sens très bien. Humphrey et moi nous avons fait un peu de marché noir pour du chocolat, car c’est le meilleur remède pour le mal de mer. Alors avant d’embarquer je me suis enfilée (sic) des bonnes doses de chocolat. Et sur le bateau je mange chocolat et chocolat. La première nuit je dors très bien. J’ai dégringolé une seule fois de mon lit. Mais le matin lorsque je me lève, j’ai le tournis, ça commence… pauvre Humphrey, c’est lui qui va lancer les petits (ou plutôt grands) cornets, dans la mer. Oh ! tout le chocolat y a passé, je peux dire que j’ai soupé de chocolat, je ne peux plus le sentir maintenant. Je ne me souviens pas combien de ‘Oh !’ ça fait mal j’ai dit. Mais après 2 jours je suis de nouveau sur les jambes et Humphrey dit que je suis immunisée, je n’aurai plus jamais le mal de mer. Je le souhaite, car ce n’est pas rigolo.
Pendant la nuit souvent je crois que mon mari ronfle, mais c’est le bateau qui grince. Nous retardons nos montres presque chaque jour d’une demi-heure. Lorsque nous serons à Curaçao, vous aurez 9h du soir lorsque nous aurons 4h de l’après-midi. Lorsque nous serons à Fidji nous aurons midi et vous minuit. Un peu avant d’arriver en Nouvelle Zélande, nous perdrons un jour, donc si c’est vendredi aujourd’hui, demain ce sera dimanche. Lorsque nous reviendrons, dans 3 ans, nous aurons alors 2 fois vendredi. Si vous y comprenez quelque chose, tant mieux.
Ici, le soleil se lève toujours à 6h et se couche à 6h aussi. Humphrey et moi nous lisons beaucoup et nous jouons aux échecs. Marc tu devrais apprendre à jouer, c’est un jeu passionnant. Humphrey lui, n’aime pas beaucoup jouer avec moi, car il dit qu’il attrape froid aux pieds et chaud à la tête !
La plupart des passagers sont des gens de la Nouvelle Zélande. Humphrey les déteste, il trouve qu’ils sont un peu ‘animal’. C’est bien vrai. Ils ont quelque chose d’ordinaire qu’ils essaient de cacher, mais sans réussir. Des gens de fabrique, voilà un peu la coupe. Les femmes, mariées ou pas, ont toujours l’air de chercher un homme. Elles mettent leur immense poitrine en avant, le derrière aussi en arrière possible, enfin imaginez. Nous avons de la chance d’avoir un gentil couple, 2 vieux riches, à notre table. Ils parcourent le monde pour dépenser leur argent. Le capitaine nous invite aussi parfois pour l’apéritif. Il est très gentil. Le 18 oct., l’équipage qui était en bleu marin jusqu’à ce jour change et tout le bateau est en blanc, du capitaine au troufion. C’est épatant, ça change complètement, on se sent dans les tropiques déjà. Dans la salle à manger tous les ventilateurs sont en marche 60-80. Des hélices au plafond. C’est très joli. Le soir, nous avons du cinéma mais la mer est mauvaise : tout le monde risque de tomber par terre.
Le 19 à 11h il y a un épais brouillard sur la mer. Le bateau ralentit et siffle, mais ce n’est pas pour longtemps. Après 2h, le brouillard a disparu. J’ai oublié de dire que nous avons longé les côtes des Açores le 16. Le bateau ne s’est pas arrêté. Je dors toujours très très bien, malgré la chaleur. Il fait bien chaud, bientôt 90° (= 32,2° Celsius) en Fahrenheit. Marco calcule. Il y a bien d’étranges petits animaux qui nous tiennent compagnie qui ne feraient pas l’affaire de Jeannette : cafards, perce-oreilles etc. Humphrey les aime, il les collectionne pour les musées ! Jusqu’au 24 oct. le bateau a parcouru 4'000 miles anglais (6'437 km). (Marc calcule). Il fait environ 300 miles (482 km) par jour. Je vous écrirai comment j’ai trouvé Curaçao.
Bons baisers à tous. Salutations d’Humphrey.
Hélène
Escale à Curaçao
Rimutaka – En mer – 23.X.49
Chère Jeannette et cher Robert,
Un petit bonjour depuis le bateau. Demain nous jetons l’ancre à Curaçao, Indes hollandaises, notre première escale. J’ai eu 2 jours un mal de mer terrible, mais maintenant je suis guérie et immunisée. Je vous lancerai un bonjour depuis Panama, pour les timbres. Bonnes salutations d’Humphrey, il espère que le petit bébé soit un garçon !
Bons baisers Hélène
Rimutaka – En mer – 27.X.49
Chers tous,
J’espère que vous avez reçu ma lettre par avion de Curaçao. Je vous envoie une seconde lettre par bateau où j’ai mis des images de cette île. C’est ravissant. Il fait une chaleur réellement tropicale. De Curaçao jusqu’après le Panama ce sera la partie la plus chaude. Moi j’adore la chaleur, Humphrey aussi. Nous nous portons donc comme des charmes tous les deux. Le temps est magnifique. Notre prochaine escale après Panama ce sera Pitcairn, une île au milieu du Pacifique entre Panama et l’Australie. Si c’est possible, je vous écrirai depuis là-bas, mais nous pensons que le bateau ne pourra pas rester longtemps, il dépose seulement la poste. Alors, sans cela, ce sera de Auckland en Nouvelle-Zélande, où nous serons plusieurs jours en attendant notre bateau. Alors une autre lettre part aujourd’hui, mais par mer. Salutations d’Humphrey.
Bons baisers Hélène
Panama-Canal, 28.X.49 (papier à en-tête The New Zealand Shipping Company’s)
Chère Jeannette et cher Georges,
Cette fois-ci je suis vraiment dans la chaleur tropicale et je m’y plais en pensant qu’à la Tchaux il fait un froid de loup. Mardi passé nous étions donc à Curaçao, dans les Indes hollandaises. C’est un coin ravissant habité par des nègres. On y trouve les montres suisses à un prix très bas et les modèles les plus jolis. J’écris de nouveau une longue lettre à la maison. Tu iras la lire. Humphrey et moi espérons que Georges aille mieux. Je pense que dans 15 jours, nous pourrons vous envoyer un nouveau petit message depuis Pitcairn, une île qui se trouve au milieu du Pacifique, entre Panama et l’Australie. En attendant bonnes salutations d’Humphrey à tous deux.
Bons baisers. Hélène
(papier à en-tête The New Zealand Shipping Company’s)
Voici l’histoire de Curaçao et Panama Canal
Curaçao est une colonie hollandaise comprenant 2 groupes d’îles, les plus grandes sont Curaçao, Aruba et Bonaire faisant partie des îles protégées du vent. Les petites îles : Saba et Euratius et St Martin sont exposées au vent. Curaçao même se trouve à 38 miles au nord de la côte du Venezuela (Marc, calcule…). Elle a 33 miles de long et 6 miles de large et couvre un espace de 210 miles carrés. A part quelques collines au sud-ouest, elle est plate et plutôt aride sauf pour les cactus. Il y en a des masses.
Le long de la côte sud il y a plusieurs baies. Si bien que les plus grands bateaux même pénètrent par ces baies au milieu de l’île, même au milieu de la ville. C’est unique. Car là, tous les bateaux font leur plein d’huile, c’est le centre mondial pour l’huile. Willemstad est la capitale, ressemble énormément aux villages hollandais. Des maisons de poupées, Il y a environ 100'000 hab. donc comme Lausanne. Curaçao a été découvert en 1499 par Alonzo de Hojeda et annexée à l’Espagne en 1528. Un siècle après, elle fut capturée par les Hollandais et reste hollandaise. Marc, tu devrais lire toutes ces expéditions, c’est passionnant. Curaçao est à 4'221 miles de Londres. Nous restons peu de temps, mais nous avons juste le temps de voir une grotte naturelle magnifique, le cimetière juif, le plus ancien du monde, les maisons de poupées de toutes les couleurs et de nous faire chiper quelques sous.
Je vous donne quelques vues, ainsi vous pouvez imaginer. Dans peu de temps nous serons à Panama. Je vous écrirai une lettre qui alors partira ou de Pitcairn ou d’Auckland. Nous nous portons à merveille tous les deux.
Salutations d’Humphrey. Bons baisers. Hélène
Du canal de Panama au Pacifique
En Mer, le 8 novembre 1949 lettre tapée à la machine
Chers tous,
Excusez-moi si je vous écris à la machine, mais je peux vous dire davantage ainsi. Demain nous nous arrêterons à l’île de Pitcairn, au beau milieu du Pacifique. Un drôle de petit coin. La seule ville est Adamstown. Il y a environ 200 personnes. L’île ne pourrait pas en supporter davantage.
C’est un peu une drôle d’histoire. En 1789, lorsque le bateau ‘Bounty’ eut une bataille à bord entre les hommes, 9 d’entre eux quittèrent le bateau pour filer dans cette petite île où il n’y avait personne. Avec eux ils prirent 9 femmes de Tahiti qu’ils ramassèrent en passant. Depuis plusieurs années ils sont réputés pour être très grands chrétiens qui volent tout ce qu’ils peuvent aux passagers des bateaux qui s’arrêtent là !
Le beau temps est revenu, car juste après la chaleur torride de Panama, quelques heures après que nous l’avions quitté, nous avons eu un froid de loup, et ceci jusqu’au moment où nous avons passé l’équateur. Donc vous voyez que l’équateur n’est pas toujours si chaud. Le voyage est très agréable, on ne se rend plus compte que nous sommes sur un bateau. Je suis étonnée de constater combien la mer est tranquille au plein centre : des petites vagues qui laissent le bateau bien en équilibre et comme le bateau est bien lourd, il est tout à fait immobile en avançant. Nous ne croisons pour ainsi dire jamais de bateaux. Nous ne voyons pas un morceau de roc durant des jours et des jours. Et Humphrey n’aime toujours pas ces gens de la Nouvelle Zélande, et moi non plus. Seulement de les entendre parler cela vous donne envie de leur fermer la bouche. Mais voilà, c’est un des pays socialistes-communistes comme l’Australie, qu’on voudrait donner en exemple au monde pour leur perfection communiste ! Gens grossiers, pas de morale, pas de religion pour un sou, ils croient tous qu’ils ont décroché la lune ou inventé la poudre. Et tu n’en verras jamais un lire 5 minutes tranquillement, des hystériques. Je vous écrirai comment j’ai trouvé leur ville principale, Auckland. Tout est bluff me dit Humphrey. Il y a des salles de concert en plein air comme on voit dans les films d’Hollywood, une espèce de grotte dans laquelle il y a environ 40 pianos à queue, enfin vous voyez sans voir. Tout le monde joue à l’argent. Un Anglais a calculé que là-bas chaque individu joue une fois par jour, sauf le dimanche. Ils ne pensent qu’à cela et ils trouvent que leur pays est le premier au monde pour l’intelligence, l’éducation, le bien-être social et le premier pour les divorces aussi. Enfin, pour dire comme Humphrey, des animaux. Un bon exemple de communisme que vous pourrez expliquer à Georges. Les magasins, les bureaux tout se ferme le jeudi soir déjà, débrouille-toi si tu veux quelque chose, personne ne veut travailler plus de 36 heures. Et l’Australie c’est exactement la même chose. Le paradis pour les fainéants. Je crois que j’ai assez dit de méchanceté sur ces pauvres gens qui sont tous paraît-il très riches !Comment ? personne ne le sait.
Vous recevrez cette lettre peut-être en l’an 2'000, car il n’y a pas de service par avion, et le prochain bateau passant cette île passera peut-être dans 3 mois seulement. Humphrey et moi nous nous demandons comment ça va par la maison. Le petit bébé est-il né ? Neige-t-il, alors que nous avons si chaud. D’après les nouvelles de la radio, il doit faire bien froid, car à Londres le temps est plutôt mauvais. Chaque soir lorsque nous allons souper à 7 heures, je regarde quelle heure il est à la maison. Alors qu’il est 7 heures du soir ici, vous vous avez 5 heures du matin déjà. Cela me paraît toujours bien drôle d’y penser. Nous n’aurons pas de vendredi 18 novembre, il tombe à l’eau. Nous passons du jeudi au samedi matin, jour de l’arrivée à Auckland, en perdant un jour. J’espère que je trouverai une lettre à Auckland, cela me ferait bien plaisir. Nous resterons quelques jours en attendant que notre bateau, qui est un autre, un plus petit, nous emmène à Suva, le chef-lieu de Fidji. Là nous resterons quelques semaines en attendant l’autre bateau, qui nous emmènera à Rotuma où nous devons travailler. Nous nous portons bien tous les deux. Je ne me souviens pas si je vous ai écrit à propos de Panama. C’est le canal le plus intéressant, au point de vue technique, à passer. Le Canal de Suez est moins compliqué. Les tout grands bateaux, dépassant les 25'000 tonnes ne peuvent pas passer ce Canal, donc le Queen Mary ou Queen Elisabeth n’auront jamais ce plaisir.
A 5 heures du matin nous arrivons à quelques kilomètres de Cristobal où un pilote américain arrive en petit canot à moteur pour conduire le bateau à travers le canal. En même temps, avec ce pilote, un speaker (comme Squibbs [journaliste sportif suisse, le premier à commenter un match du championnat de Suisse de football]) arrive aussi et un tas de nègres pour le maniement des machines. Nous étions toute la nuit à regarder. Et voilà, lentement nous passons. Une immense porte, celle qui se ferme sur l’Atlantique s’ouvre lentement. De chaque côté du canal, il y a des locomotives à traction qui tiennent le bateau en droite ligne. Une fois que le bateau entre dans la première bouche, la Grande Porte se ferme sur l’Atlantique, alors on dit ‘Adieu à l’Atlantique’. Pendant tout ce trafic, le speaker parle à un haut-parleur et tout le bateau peut entendre l’histoire du Canal, sa construction, son fonctionnement, les milliards de dollars qu’ils y dépensent etc. C’est très intéressant en même temps que très américain : sensationnel.
Nous sommes donc maintenant entre deux portes de fer d’une largeur de quelques mètres. Maintenant nous attendons que la porte suivante s’ouvre. Elle s’ouvre lentement pour laisser passer l’eau, ainsi cet immense bateau monte, monte, grâce à cette eau qui passe par la porte et une fois les deux surfaces des deux corridors égalisées, la porte ouverte et enfouie dans le mur, nous passons pour arriver devant une troisième porte. Il y a 3 chambres comme ils disent, donc 4 portes. La dernière porte se ferme alors derrière nous et nous sommes maintenant dans un grand lac, celui de Gatun. C’est très joli, car cet immense lac est parsemé de petits îlots de végétation sauvage d’un vert très foncé. Il n’y a parfois qu’un arbre qui surplombe, mais il est si beau, si vert, si brillant, qu’il est tout un monde. Maintenant pendant 5 heures nous traversons ce lac très pittoresque pour arriver aux portes qui vont s’ouvrir sur le Pacifique. Là de nouveau, il y a 3 chambres. En somme, le bateau est monté de trois escaliers pour arriver dans le lac et maintenant il va les redescendre pour arriver dans le Pacifique. C’est une merveille technique. Ce que j’ai surtout admiré, c’est la propreté de toute cette installation. Rien ne traîne, tout est propre, net, c’est un délice de la technique.
Nous sommes sortis à Panama. Les gens ont l’air très heureux là-bas. Il y a des magasins magnifiques fournis par les Américains. Les natifs, les nègres, ont tous l’air de rire tout le temps. Ils sont mieux habillés que nous. Il y a tout le long des trottoirs des nègres vendant des billets de loterie de toutes espèces et paraît-il que ça marche. Il y a davantage de vendeurs que d’acheteurs je crois. Nous sommes allés regarder la vieille ville de Panama. Oh que c’est sale, et tout le monde assis sur la route sur les trottoirs, à ne rien faire. Cela fait froid dans le dos. Là-bas il y a à tout moment des bagarres, des révolutions, etc. Voilà un peu ce que nous avons vu. Je vous écrirai depuis Auckland, lettre que vous recevrez bien avant celle-ci.
Salutations d’Humphrey. Bons baisers. (A la main) : Hélène Peut-être Joyeux Noël
A la hauteur de Pitcairn
En mer « Rimutaka », 14.XI.1949 (papier à en-tête The New Zealand Shipping Company’s)
Chers tous,
Quelques jours avant d’arriver en Nouvelle Zélande, je vous écris quelques mots. Je pense que vous avez reçu mes lettres de Curaçao, Panama et Pitcairn. A Pitcairn nous avons eu une matinée épatante, je m’en souviendrai toute ma vie. Depuis 6 h du matin nous étions au guet pour apercevoir l’île de Pitcairn. A 8h10 on voit à l’horizon juste une ombre, alors tout le monde crie ‘la terre’. A 9h45 le bateau s’arrête à environ 1 km de l’île, le bateau ne peut pas aborder, il n’y a point de port, c’est trop sauvage. Par contre, on aperçoit dans les vagues, qui ce jour étaient très fortes, 4 barques qui semblaient être des jouets. Ces 4 barques contiennent tous les habitants de l’île, environ 200, qui tous du plus petit au plus grand viennent sur le bateau vendre leur butin. Imaginez la mer, avec des vagues immenses, un immense bateau comme le nôtre et des petites barques pleines de femmes, d’enfants et d’hommes, luttant […], comme des sauvages pour tenir la barque quelque peu tranquille pour que chacun puisse attraper l’échelle de corde de 10 à 15 m environ qu’ils doivent grimper comme des singes pour arriver au pont. Mon cœur était presque dans mes pantalons lorsque je les regardais. Certains arrivaient sur le bateau avec le mal de mer, tant ils avaient été secoués. Le dernier qui devait monter était un petit garçon de 8-10 ans, haut sur jambes, maigre, couleur chocolat, un air sauvage, avec des grands yeux noirs. Ce pauvre gosse était tellement léger qu’il était lancé de l’avant à l’arrière du bateau comme un fétu de paille, et toutes les fois qu’il essayait d’attraper l’échelle il était lancé plus loin. J’avais presque les larmes aux yeux, il avait l’air tellement épouvanté, et j’avais peur qu’il tombe à la mer ce qui aurait été si facile. Enfin, il réussit à grimper, il était tellement tremblant et trop fier pour le montrer, que sitôt le pied sur le pont, il a pris la poudre d’escampette et comme une flèche il était déjà de l’autre côté du bateau. Longtemps je l’ai cherché et lorsque je l’ai trouvé, il parlait tout tranquillement aux matelots comme si de rien n’était. Nous avons voulu le photographier, mais il tourne vite la tête, alors je lui ai acheté un collier et pendant ce temps Humphrey a réussi à la prendre. Un gamin délicieux avec un anglais plus que parfait. Ils apprennent l’anglais en étudiant la bible, car tous les gens de cette île sont de très grands chrétiens qui vous vendent les timbres 3 fois leur prix. Mais je trouve qu’il faut pardonner car les bateaux qui s’arrêtent là sont très rares, et ils doivent vivre. Ils vendent des paniers, des colliers, des ceintures, des travaux sur bois plutôt moches des bananes, des ananas, et avec l’argent qu’ils reçoivent ils achètent un tas de butin au magasin du bateau où tu trouves tout ce que tu désires ; des boutons, des bas nylon, du chocolat, des robes. Lorsqu’à une heure ils quittèrent le bateau, les 200 tous ensemble nous chantèrent des chants magnifiques qu’on entend de loin. Ils étaient tous très heureux. Pour moi, ce sont des grands courageux.
L’île est délicieuse. Une montagne d’origine volcanique et autour de celle-ci, sur son flanc, des petites baraques sont dispersées. Nous avons pris bien des photos ici aussi. Et 2 jours plus tard, nous avons croisé à 10h30 du soir le grand bateau ‘Rangitoto’. C’était excitant de rencontrer un bateau la nuit, c’était dommage que nous n’avons pas pu photographier, car c’est une chose magnifique toutes ces lumières qui dessinent cet immense bateau : 22'000 tonnes je crois. Il y a eu des échanges de ‘hou-hou’, c’était bien intéressant et joli.
Et maintenant nous sommes bientôt au but. Le voyage était très sympathique. Samedi soir nous avons eu le bal masqué. Comme je n’avais point de robe, j’ai pris les rideaux beiges avec fleurs et assez lourds de notre cabine, et je me suis habillée en princesse égyptienne. J’ai fait un collier, des boucles d’oreilles avec une belle boîte de chocolat avec couverture or que Robert m’avait envoyée à Noël passé. L’effet était magnifique, j’ai eu le 1e prix ! Humphrey m’a ciré le dos, les bras avec son cirage à souliers brun. C’était une couleur superbe, mais pour l’enlever, c’était tout aussi superbe.
Bons baisers Hélène
Arrivée aux îles Fidji
Papier à en-tête de : Grand Pacific Hotel Fidji, 25.XI.49
Chère maman et chers tous,
Merci mille fois pour votre lettre, elle nous a fait un immense plaisir. Nous l’avons reçue encore pendant que nous étions sur l’eau. Le pilote venant d’Auckland dans un canot pour conduire le bateau au port a été très gentil de nous l’apporter avec un télégramme nous disant qu’un hydravion nous attendait le surlendemain pour nous transporter à Fidji. Nous sommes enchantés d’apprendre que Robert a une petite fille, son nom est très joli, il nous plaît à tous les deux. Nous espérons que toutes les deux, maman et bébé se portent bien. Si vous la voyez, écrivez-moi à qui elle ressemble, je suis sûre qu’elle est jolie. C’est triste pour Josette Kernen. Si vraiment c’est une tumeur cancéreuse, elle ne vivra pas longtemps. Je lui ai écrit une carte de Nouvelle Zélande et une lettre depuis ici.
A Auckland nous avons donc eu 2 jours, bien assez pour s’apercevoir que ces gens sont des fainéants. Il n’y avait personne pour porter nos bagages, parce que c’était dimanche. Les sauvages qui vivaient sur cette île et qui ont été massacrés par ces communistes qui ne voulaient pas travailler en Angleterre, Balkans (?), Italie, etc. et sont venus dans ce pays pour ne rien y faire, étaient plus civilisés qu’eux. C’est très dommage car c’est une grande Suisse avec des Alpes, des lacs, de très jolis endroits. Ils pourraient en faire un beau pays touristique. Mais on n’y va pas 2 fois, ils sont trop moches.
Le lundi soir à 11h30, nous quittions la Nouvelle Zélande avec l’hydravion. Nous n’étions que 4 passagers, alors qu’il y va 26 personnes et 8 hommes d’équipage. Nous avons été soignés comme des princes. Ce fut une traversée de nuit magnifique. Nous avons vu le lever du soleil juste là où le jour commence, c’était superbe. Je n’ai jamais vu de couleurs plus belles. Au moment où le soleil fit son apparition, 2 nuages en forme de flammes étaient postés de chaque côté du soleil, comme des gardes et plus flamboyants que le soleil lui-même. Je dois pourtant vous dire que j’étais bien mal fichue lorsque l’avion commença à descendre, nous avions volé très haut. J’étais consolée en voyant Humphrey presque bleu et l’équipage aussi était mal fichu. 8 heures de traversée. Avec le bateau 5 jours. Depuis l’avion nous pouvions voir les récifs de corail sous la mer, qui entourent toutes les îles de Fidji. Des couleurs magnifiques, bleu, vert, orange. Ces récifs sont tout aussi dangereux que les icebergs pour les bateaux.
Enfin, maintenant nous sommes à Suva, la capitale de Fidji, c’est un pays merveilleux. Tout est différent, les couleurs, les fleurs, les arbres, les oiseaux. Les Fidjiens sont extrêmement charmants. Ils ont toujours l’air heureux. Autant les hommes que les femmes, ils sont très très beaux, des vrais dieux, grands, forts, souples, tranquilles, avec une chevelure grandiose. Tous la même, mais souvent de couleur différente, du brun chocolat au noir bleu. L’hôtel où nous sommes maintenant est plus chic et propre que n’importe quel hôtel suisse. Enfin dans 2-3 semaines nous partons pour Rotuma, au nord de Fidji où nous avons beaucoup de travail car Humphrey n’est pas seulement le médecin, mais le consul anglais en même temps. Nous avons appris que la maison qui nous attend est très jolie et confortable. Nous vivons beaucoup sur les fruits. C’est ici qu’on trouve les plus beaux citrons, les plus belles bananes, oranges, mandarines.
Je n’aurai plus beaucoup de temps pour écrire. Toutefois, cela me ferait plaisir d’avoir de vos nouvelles. N’envoyez pas par avion si ce n’est pas pressant, c’est moins cher. J’ai envoyé à chacun une photo différente de Fidji pour Noël, mais je n’ai pas envoyé par avion. Vous la recevrez à Pâques ! Enfin, Humphrey et moi, nous vous souhaitons une bonne et heureuse fin d’année et bonne santé.
Bons baisers. Hélène
Dernières étapes du voyage jusqu'à Rotuma
Lettre d’Hélène Muster à son frère Jean-Pierre Muster (qui reprend et complète la lettre précédente)
ROTUMA – FIJI / JANVIER 1950
Cher Jean-Pierre,
(…)
Voici en quelques lignes notre voyage dès l’instant où nous débarquons en Nouvelle-Zélande, à Auckland. C’est un samedi soir que nous atteignons la côte, mais le bateau ne peut aborder pour des questions techniques aussi c’est le dimanche matin que nous débarquons dans un pays qui « pue » le communisme. Pour un immense bateau comme le nôtre, il n’y avait pas un seul porteur ; nous avions à charrier tous nos bagages. A la douane 2-3 hommes avec la cigarette pendante au coin de la bouche. A l’hôtel une secrétaire qui nous insulte parce que nous avons passé la nuit sur notre bateau et non pas dans son hôtel ROYAL ! nous aurions d’u sauter à l’eau et nager avec tous nos bagages ! Aucun restaurant, kiosque ou cinéma n’est ouvert. Meurs de faim parce que c’est dimanche et personne ne travaille ! Enfin, nous étions bien heureux de le quitter lundi à 11 h. du soir avec l’hydravion. Ce fut magnifique. L’envol sur l’eau puis le survol d’Auckland la nuit, enfin l’ascension à une bonne hauteur. Le confort dans l’hydravion où nous n’étions que 4 sur 26 places, la complaisance de l’équipage. Un lever de soleil splendide, le survol d’une mer de nuages et l’arrivée à Fiji dont la température est bien chaude. A Suva, nous restons 3 semaines, Humphrey est très occupé et pour moi ce sont de réelles vacances. Le 7 décembre nous embarquons sur le « Sanarvai » ( ?) petit bateau qui fut construit à Hong Kong, bravant toutes les tempêtes, cyclones et typhons. Nous ne sommes que 4 « blancs » sur le bateau en plus du capitaine et sa femme. Le confort n’est pas mal pour un petit bateau cargo. Tant que nous sommes à l’intérieur des récifs, la mer n’a pas une seule vague, c’est le calme complet, mais sitôt sorti, de l’autre côté du récif c’est la mer violente, rageuse, alors tu me trouveras plus souvent vautrée sur ma couchette au 2ème étage de la cabine ; j’ai choisi le second car je fus, un jour, Suissesse ! mais c’est bien compliqué d’y escalader, et il te faut quelques tours de varappe pour redescendre pour ne pas ou passer par le hublot ou aplatir le ventre respectable de mon mari ! Nous avons plusieurs haltes. Le déchargement des animaux, chevaux et leurs mignons poulains, est passionnant. En général les bateaux ne peuvent toucher la rive, ils jettent l’ancre de l’autre côté du récif et c’est dans des canoës que les Fijiens font la navette de la rive au bateau pour transporter gens, bêtes et cargo. Ferme les yeux et imagine !
(…)
L’île est merveilleuse. Il y fait chaud. Notre maison est superbe, mais nous n’avons point d’électricité. Tous les fruits croissent sous tes yeux, c’est une merveille. Les indigènes sont charmants, ils sont Polynésiens ; pour le reste au prochain bateau !