Un périple en Allemagne du Nord en 1906

Le récit de voyage de Paul Baillod

Un jeune Chaux-de-Fonnier découvre le nord de l’Allemagne à la Belle Epoque

Paul-Alexandre Baillod, originaire de Gorgier, est né au Locle le 5 août 1886. C’est le fils aîné de Paul Baillod (1855-1919) et de Louise Esther Houriet (1858-1896). Propriétaire d’une fabrique d’ébauches et négociant en horlogerie au Locle, puis à La Chaux-de-Fonds, Paul Baillod père a les moyens d’envoyer son fils bachelier faire un séjour linguistique en Allemagne entre octobre 1905 et juin 1907.

A cette époque, une bonne maîtrise de l’allemand est incontournable pour nombre de familles. Jeunes gens et jeunes filles effectuent un séjour linguistique plus ou moins long en Suisse alémanique ou en Allemagne. Les professions ayant trait au commerce, à l’administration, aux services, à la domesticité, exigent couramment les deux langues. Pour les élites romandes, l’allemand est indispensable à qui rêve d’occuper un poste à responsabilités.

A son retour, le jeune Paul Baillod termine à Neuchâtel ses études de droit entamées à Heildelberg, pour s’installer comme avocat et notaire au chef-lieu. En dépit d’une santé fragile, il mène une vie sociale active : membre de la Société de Belles-Lettres, du Rotary-Club de Neuchâtel – à ce titre il est gouverneur du 54e District du Rotary International de 1933 à 1934 –, il est aussi mécène et ami des arts. Paul Baillod décède à Cortaillod le 4 septembre 1950.

Le premier point de chute de Paul Baillod est Dresde, à la vie culturelle réputée et à l’époque quatrième ville d’Allemagne. Pour couronner cette année passée à l’étranger, son père lui offre un voyage pour découvrir le nord de l’Allemagne en août 1906, assumant aussi les frais d’un ami de Paul Baillod à Dresde, Guignard, jeune Vaudois aux origines modestes.

A la fin de l’été 1906, Paul Baillod argumente pour prolonger son séjour d’un an. Son père ayant accédé à son désir, il passe une année supplémentaire en Allemagne, choisissant finalement Heidelberg, plus proche de la Suisse que Berlin et centre universitaire également réputé.

Ce qu’il dit à son père au retour de son voyage dans le nord de l’Allemagne vaut pour tout son séjour: « J’ai sûrement beaucoup appris dans ce voyage, non seulement au point de vue scientifique ou artistique mais aussi à me débrouiller, à avoir du sang-froid, à faire attention. » (21 août 1906)

De la capitale du royaume de Saxe entre octobre 1905 et septembre 1906, puis de Heidelberg d’octobre 1906 à mai 1907, le jeune homme a écrit à sa famille, en principe une fois par semaine, 71 lettres de quatre pages en moyenne. Elles ont été déposées aux Archives de la vie ordinaire en 2007. Parmi celles-ci, quatre lettres – plus longues que de coutume – racontent le voyage dont il est question ici.

Bibliographie : Ramseyer (Jacques), « Une vie d’étudiant dans l’Allemagne de la Belle Epoque. Lettres de Paul Baillod, de Dresde à Heidelberg, 1905-1907 », dans Revue historique neuchâteloise, 1-2/2017, pp. 103-120

Préparatifs du voyage

Paul Baillod tel qu'en lui-même en 1906

Dresden, le 21 août 1906

Ma bien chère famille,

Me voici de retour en bonne santé et je vous dois quelques détails sur l’emploi de mon temps pendant le beau voyage que cher papa a eu la bonté de nous accorder.
Je me suis procuré deux billets circulaires qui sont revenus à 45 marks l’un au lieu de 61 marks qu’aurait coûté le voyage avec des billets ordinaires. J’ai ensuite bien réfléchi à la manière d’employer notre temps. Il me paraissait peu intelligent d’arriver dans une ville sans la connaître et d’être réduit à demander des renseignements aux cochers ou aux garçons de café qui auraient abusé de la situation. En plus cela nous aurait causé une grande perte de temps en incertitudes et allées et venues inutiles. Il nous fallait donc un guide, un Baedecker, mais il coûtait 6 marks l’un et il nous en aurait fallu deux, car celui du Nord-est de l’Allemagne contient Leipzig, Halle, Berlin, Kiel et celui du Nord-ouest contient les autres villes. Je résolus la difficulté en trouvant après beaucoup de recherches deux Baedecker de l’an 1902, n’ayant pas servi et qui étaient vendus pour 3,75 marks l’un. Ils nous ont rendu autant de services que des nouveaux en étant 40% moins chers. J’ai ainsi pu lire quelques jours avant mon départ l’article sur chaque ville, noter par avance ce que nous voulions voir, combiner d’après les plans de villes, dans quel ordre nous visiterions les monuments ou musées pour perdre le moins de temps possible, etc. Nous y avons aussi vu le prix des hôtels et des restaurants et ainsi nous n’avons eu aucune des désagréables surprises comme celle du restaurant de Munich avec cher papa. En outre, comme le Baedecker indique les numéros des tramways avec leur destination, nous n’avons employé que ce moyen de locomotion. Dans aucune ville nous n’avons employé de fiacres.

Pour mon voyage j’avais pris deux chemises, 4 faux-cols, 6 mouchoirs de poche, 1 camisole, une paire de caleçons et la trousse de tante Marie qui nous a été excessivement utile. En outre pour ne gâter ou ne perdre aucun des bons chapeaux que je porte ici, je m’en étais acheté pour 3 marks un de feutre mou qui prend toutes les formes et s’accommode à tous les temps. C’est d’ailleurs la coiffure usuelle de voyage en Allemagne. Le tout était complété par mon appareil photographique et quelques rouleaux de pellicule, sans oublier ma pèlerine et mon parapluie. Un instituteur avait prêté à Guignard un sac de touriste que je porte au dos, et c’est avec cet engin commode que nous avons voyagé.

La plaie des voyages, ce sont les pourboires. Il faut en donner à tout le monde et quand on couche chaque nuit dans un hôtel différent et qu’on mange chaque jour dans un autre restaurant, cela se chiffre passablement à la fin. La fille de chambre attend dans le corridor, le garçon tend la main en tendant la note, le Hausdiener [le groom] vous salue sur le pas de porte avec sa brosse à cirage à la main pour qu’on ne l’oublie pas et le portier veut à toute force porter vos paquets à la gare pour ne les rendre que contre le pourboire. De temps en temps, nous en avons escamoté un ou deux, mais à Bremen par exemple, le Hausdiener nous a couru après pour nous dire qu’il avait ciré nos souliers et que nous l’avions oublié. A Magdebourg, le portier n’était pas content de 30 pfennigs pour une nuit et comme il réclamait énergiquement et ne voulait pas me donner le sac, je lui dis : « Donnez-moi immédiatement ce paquet, grossier gaillard que vous êtes, ou j’appelle cet agent de police. » Il s’est aussitôt fait tout doux, a balbutié des excuses et a filé tout doux.

Nous avons dépensé en tout, billets de voyage, Baedecker, chapeau, horaire, photographies, hôtels, repas, tramways, entrées aux musées, pourboires, etc. 39,80 marks. Nous avons eu des jours excessivement chargés, ainsi à Kiel où notre agence a coûté 3 marks par personne pour le tour de la ville et du port. Puis la visite du vaisseau de guerre 3 marks, sans compter les dépenses habituelles. Je crois pouvoir dire que nous n’avons fait aucune dépense inutile. Le soir nous ne sommes allés à aucun théâtre ou concert. Nous préparions notre plan pour le lendemain. Nous faisions notre culte et nous nous couchions tôt. Nous n’avons fait exception à cette règle que pour Berlin qui paraît-il vit autant la nuit que le jour. Nous sommes donc restés à « Unter den Linden » jusqu’à environ 11 heures. Ce spectacle a suffi pour me dégoûter passablement de Berlin, dont les habitants sont loin aussi d’avoir (?) le caractère jovial des Saxons.

Et maintenant avant d’aborder dans le détail les incidents de notre voyage, je dois vous parler de ma rencontre avec André Bourquin à Nürnberg. Dedou [c’est le surnom donné à André Bourquin, futur architecte à La Chaux-de-Fonds et ami d’enfance de Paul Baillod] est venu passer ses vacances près de Stuttgart et il m’a écrit combien il désirerait me voir et si je ne pourrais pas lui rendre visite. Je lui ai répondu que cher papa me payait déjà un grand voyage dans le Nord et que ce serait trop demander d’aller encore à Stuttgart, mais que peut-être si je faisais économiquement mon grand voyage, papa me permettrait d’aller jusqu’à Nürnberg, la seule grande et intéressante ville qui se trouve entre Dresden et Stuttgart. Ainsi les frais seraient supportés presque de moitié par les deux parties. Là-dessus Dedou écrivit à ses parents qui l’autorisèrent et il m’apprend brusquement qu’il sera mercredi à Nürnberg et s’il aura le plaisir de m’y trouver. J’ai reçu sa lettre à Leipzig en même temps que la vôtre et comme vous me parliez de cette rencontre comme en l’approuvant, j’ai répondu oui. Je n’aurais d’ailleurs pas eu le temps de vous demander l’autorisation. J’espère que cela ne vous fâchera pas. Les choses sont allées beaucoup plus vite que je le pensais et il est trop tard pour reculer.

Parlons maintenant un peu de Guignard, mon compagnon de route. C’est un garçon très dévoué, très serviable, toujours d’égale humeur, mais il ne sait pas se retourner. Il n’a aucune décision, il est toujours flottant et quand je lui demande son avis, il répond invariablement « comme tu voudras » ou « peut-être bien » ou « c’est comme tu l’entendras » etc. J’ai fini par ne plus lui demander son avis, à lui dire nous irons là, nous ferons ceci et cela a eu l’air de le soulager de ne pas avoir à s’inquiéter. Il est aussi malheureusement d’une ignorance énorme et me harcelait de questions parfois si bêtes que je me demandais s’il se moquait de moi. En outre il manque d’esprit critique et au lieu de s’attacher aux grandes choses dans une ville, et de les voir consciencieusement, il voulait tout voir, la moindre église, la plus petite pierre commémorative, toutes choses qui perdent du temps sans grand profit. Je crois que j’aurais eu plus de ressources avec Sapi [surnom du frère cadet de Paul Baillod, Jean Baillod, alors âgé de treize ans] quoiqu’il soit encore bien jeunet. C’était vraiment extraordinaire de voir ce garçon de 22 ans être comme une fille et s’en remettre à moi avec une confiance qui me touchait et m’irritait à la fois.

Et maintenant après tous ces préliminaires qui répondent je l’espère d’avance à toutes vos questions, je passe au voyage proprement dit.

Berlin

L'avenue Unter den Linden à Berlin à la Belle Epoque (tous droits réservés).

Paul Baillod écrit de Dresde, le 21 août 1906

(...)

Nous sommes partis à 10 h. de Dresden et nous étions grâce à un train rapide à 12h50 à Berlin. Nous allâmes directement à l’Hôtel Holstein que le Baedecker loue comme soigné et bon marché et comme je vous l’ai déjà dit nous eûmes la même chambre qu’avec cher papa, le no 31. Après le dîner nous allâmes voir cousin Jules Borel qui nous reçut très aimablement et jura me reconnaître quoique ne m’ayant pas vu depuis au moins 11 ans. Il me donna quelques conseils très généraux et très vagues dans une forme très verbeuse et qu’il tâchait de rendre très littéraire. Je l’accuse un peu d’aimer à s’entendre parler. Il avait l’air très heureux et très content de lui. Son frère Jean est de retour en Suisse et ne rentrera probablement pas de longtemps en Allemagne. Pour ce qui concerne les pensions, il m’a dit que le mieux était d’attendre au 15 septembre et de voir celles qui sont affichées au tableau noir de l’Université. On en trouve tant qu’on en veut et il ne faut s’engager que pour un mois. Les prix varient entre 100 et 150 marks, lui il me conseille d’y mettre environ 120 marks. Il nous a offert de nous montrer un peu la ville et nous a priés de l’attendre 1 heure environ, jusqu’à ce qu’il ait fini son travail. Il nous a alors montré dans la Leipzigerstrasse un de ces immenses magasins aussi grands que le Louvre ou le Bon Marché à Paris. Pendant près d’une heure nous nous sommes promenés là-dedans à tout admirer, car on y vend absolument de tout, jusqu’à des poissons et des crocodiles d’aquarium. Chaque article est représenté avec une telle richesse qu’il constitue à lui seul un magasin des mieux pourvus.

De là nous sommes allés dans un restaurant car cousin Borel n’avait pas dîné. Pendant qu’il mangeait, il nous a offert une limonade et m’a demandé des détails sur la famille. Il ignorait tout, même notre transport du Locle à La Chaux-de-Fonds. J’espère qu’il aura appris davantage à Couvet où il doit se trouver maintenant. Ensuite nous avons vu la Sieg allée et cousin m’a fait remarquer sur l’écusson qui décore le piédestal de la statue d’un des rois, les chevrons de Neuchâtel. Puis nous avons admiré la colonne de la victoire entourée des statues de Moltke, Roon et Bismarck. Derrière la statue de ce dernier se trouve le bâtiment du Reichstag. De là nous sommes rentrés en ville par la porte de Brandebourg et nous sommes arrivés à « Unter den Linden ». Là cousin Borel qui avait un rendez-vous pour affaire nous a laissés seuls.

Nous sommes alors allés souper au restaurant Linden que Paul avait indiqué à maman, puis nous avons visité le panopsileum qui est très connu et a toujours une collection de phénomènes. Le principal était cette fois une Tyrolienne géante. Nous sommes alors rentrés nous coucher après avoir visité quelques rues brillamment illuminées.

Le lendemain, nous nous promenâmes dans les principales rues jusqu’à dix heures. Nous vîmes ainsi l’Université, l’Opéra, le palais impérial, la Bibliothèque, le monument de Guillaume Ier etc. Puis nous visitâmes en détail le dôme qui est à peu près terminé et magnifique. Les vitraux y sont de toute beauté. Ensuite nous allâmes à la Zeughaus, le grand musée d’armes qui contient des trophées de toutes les époques, des plans de villes fortifiées, des canons de tout âge et de toute grandeur. En haut se trouve la salle de la gloire tout en marbre avec 20 grandes peintures murales représentant les victoires des armées prussiennes pendant les derniers siècles. Le clou en est naturellement le couronnement du roi de Prusse comme empereur allemand à Versailles. A midi nous avons assisté à la garde montante, près de l’Université, qui se fait par toute une compagnie, musique en tête.

L’après-midi nous sommes allés par le chemin de fer de ceinture au jardin zoologique, un des plus beaux de l’Europe, puis à une exposition nationale de peinture, où le portrait dominait de beaucoup les paysages ou autres genres. Le soir, nous sommes allés visiter l’Union [chrétienne] de Berlin qui possède un immense bâtiment dans une des principales rues de la ville. Un ancien unioniste de Dresden nous a fait visiter toute l’installation. La bibliothèque à elle seule compte plus de 8000 volumes. La salle de gymnastique a fait notre admiration. De là à 10 heures nous sommes rentrés à la Friedrichstrasse et Unter den Linden pour voir le Berlin de nuit. Je n’aurais jamais imaginé une pareille circulation. Il était presque impossible de passer et les cafés étaient bondés.

Malheureusement le lendemain, la National Galerie (une collection importante de peintures) était fermée et nous avons visité les autres musées, trois en tout, musées d’antiquités, d’ethnographie et de sculptures. Les salles consacrées à l’Egypte étaient particulièrement riches, passablement plus qu’à Dresden. Quant aux sculptures elles sont partout les mêmes et dans chaque ville nous avons vu les mêmes reproductions des œuvres grecques, romaines et de Michel-Ange.

Berlin m’a fait l’impression de quelque chose de très grand, de très riche, mais de peu de goût et d’originalité. Tout y impose plus qu’il ne charme ou attire.

Nous sommes partis pendant l’après-midi pour Hamburg. Nous avons eu pendant ces deux jours et demi un temps couvert, mais pas de pluie du tout.

Je vous raconterai la suite de notre voyage dans la prochaine lettre, peut-être alors pourrais-je y joindre quelques photographies qui aideront mieux à comprendre le récit. En attendant, je vous envoie une photographie de notre expédition à Hamburg par l’intermédiaire de l’agence Käse. C’est un des employés de cette compagnie qui nous a pris. Guignard qui ne faisait pas attention n’est pas là-dessus. Il était pourtant à mes côtés mais rien ne le laisse supposer.

Il ne me reste, après Dieu, qu’à remercier cher papa pour sa bonté. J’ai sûrement beaucoup appris dans ce voyage, non seulement au point de vue scientifique ou artistique mais aussi à me débrouiller, à avoir du sang-froid, à faire attention. Le fait que je suis rentré sans rhume prouvera à chère maman combien son petit Pilet [Pilet pour « Paulet », c’est-à-dire petit Paul, est le surnom donné à Paul Baillod] a fait attention et a été prudent.

Merci encore à tous pour vos bonnes lettres, j’ai été bien heureux de les lire à Leipzig !
Recevez les meilleurs baisers de votre tout tout affectionné Pilet.

Hambourg

Vue de la ville de Hambourg vers 1900 (tous droits réservés).

Dresden, le 29 août 1906
Ma chère famille,
(…)
Je reprends mon récit de voyage que j’avais je crois laissé à mon départ de Berlin.

Nous ne sommes arrivés que tard à Hamburg. Le Baedecker indiquait un hôtel où il n’y avait malheureusement plus de place. Nous sommes alors allés à l’hôtel le plus voisin, une petite bicoque où au 4e étage nous avons trouvé une grande chambre à 3 lits, décrépie encombrée et sentant le lysol [nettoyant pour cuvette]. Il était trop tard pour chercher autre chose, nous ne savions pas où et nous sommes restés. Nous avons d’ailleurs assez bien dormi.

Il ne faut pas s’imaginer qu’Hamburg est au bord de la mer et nous nous en rendîmes compte le lendemain en parcourant la ville. L’embouchure de l’Elbe se prolonge bien loin et ce n’est que cette embouchure très large il est vrai que nous avons vue. D’ailleurs l’endroit où se tiennent les vaisseaux est très loin du centre de la ville. Pour nous en rendre compte, nous avons pris un billet dans une agence. Celle-ci pour 3 marks par personne promène en voiture et en bateau les voyageurs pendant 3 ½ à 4 heures. C’est à 10 heures après une petite excursion en ville que nous sommes montés en voiture. Il y en avait 6 avec environ 100 personnes. Chacun recevait un petit guide et chaque voiture était pourvue d’un agent de la compagnie qui donnait des détails sur le paysage. Nous vîmes ainsi rapidement les principaux monuments et bâtiments de la ville et nous nous acheminâmes vers le port. Là en descendant de voiture je vois campé devant moi, les deux mains dans les poches, Short, l’Américain [dont Paul Baillod a fait la connaissance dans sa pension de Dresde] qui était ici en pension et qui revenait du cap Nord en Norvège. Il était à Hamburg depuis quelques jours et m’ayant aperçu de son hôtel il avait couru à l’embarcadère pour me serrer la rame. Nous ne pûmes causer que quelques instants, il me cria de lui écrire à Paris et le bateau se mit en marche. Nous naviguâmes environ ½ [heure] dans le port. Le temps était malheureusement très brumeux et nous rendait tout très terne. Nous allions en côtoyant les docks armés de grues colossales qui pivotent sur elles-mêmes et peuvent soulever jusqu’à 12'000 kilogrammes. Le long des jetées étaient des bâtiments de toute grandeur et de toute sorte. On les voyait d’abord indécis, noirs dans le brouillard puis en sortant peu à peu, grands et majestueux dans leur immobilité. Plusieurs étaient entourés de chaloupes ou de remorqueurs. De temps en temps un canot à vapeur de l’administration passait près de nous très vite, ou bien c’était un bateau de débarquement si chargé qu’il n’avançait guère.

Enfin nous arrivâmes près d’un vaisseau de passagers qui allait bientôt partir pour l’Afrique du Sud. Nous le visitâmes, mais ce ne fut pas sans peine. Ces vaisseaux ont des portes si étroites et des escaliers si raides que pour tant de monde la visite était difficile. En outre chacun voulait être près du matelot qui expliquait de sorte qu’il y avait des bousculades, des tiraillements sans fin. Ce que je vis m’intéressa beaucoup. Les cabines même de 1ère classe sont très étroites mais luxueuses. Nous avons vu le salon, la chambre à manger, des cabines de toutes classes, le poste d’équipage etc. Il n’y avait rien là de bien nouveau et chacun avait hâte de sortir de ce tohu-bohu. A Kiel j’ai vu davantage et mieux aussi vous décrirai-je la chose plus en détail lorsque je parlerai de cette ville. Nous fîmes ensuite encore une petite promenade dans le port et nous débarquâmes à un endroit très différent de l’embarquement. Il y eut là ¼ [d’heure] d’arrêt devant un restaurant puis nous reprîmes les voitures. Il se mit alors à pleuvoir et la rentrée n’eut rien de bien attrayant. J’achetai la photographie prise au départ et que je vous ai envoyée déjà et nous allâmes dîner. L’après-midi nous eûmes une grosse déception. Nous voulions visiter les établissements Hagenbeck que le Baedecker indiquait dans un quartier assez central de la ville et quand nous y arrivâmes après de longues recherches nous apprîmes que le tout était transporté en dehors de Hamburg à ½ (heure) de distance en tram plus ½ (heure) à pied depuis le point terminus du tramway. Comme le temps était incertain et la course longue nous y renonçâmes.

A la place nous allâmes voir un panorama tout spécial. C’est une sorte de tour circulaire large. On y gravit un escalier à l’intérieur et on arrive sur une plateforme d’où on a tout autour de soi une vue magnifique sur le Vésuve le golfe de Naples et les îles voisines. De la plateforme aux parois sont des groupes de rochers ou des laves apportées du Vésuve et qui forment exactement le relief du sol. Toutes les parois sont peintes et avec tant d’art qu’on ne voit presque pas où commence la peinture et où finit la vraie pierre. Ensuite nous sommes allés voir la célèbre statue de Bismarck nouvellement érigée et qui est d’une grandeur extraordinaire. On la voit de très loin. Puis nous avons parcouru un peu la ville. J’y ai vu une place très curieuse. Elle ne compte exclusivement que des cafés, des théâtres de variété, des tirs et des cinématographes. C’est là surtout qu’a lieu la vie de nuit. Comme j’étais fatigué je suis rentré dans ma chambre après le souper tandis que Guignard allait à l’Union.
Le lendemain devait être consacré aux musées. Comme nous sortions de l’hôtel, le portier nous courut après pour s’informer si nous avions au moins laissé du bagage dans notre chambre. Je le rassurai et nous partîmes voir un musée d’antiquités. Ces sortes de musées renferment invariablement des vieilles armes, des écrits poussiéreux, des meubles vénérables etc. Celui-là était assez curieux, j’y vis entre autres une boîte qui d’après la légende a été faite par le diable. Ce qu’il y a d’assommant dans ces musées c’est que les gardiens se mettent à donner des explications sans qu’on leur en demande et qu’on est forcé de leur donner un petit pourboire. J’ai aussi vu là une chambre d’alchimiste, une droguerie du moyen-âge et de beaux bahuts sculptés. Nous passâmes de là au musée artistique qui comprend au rez-de-chaussée une collection de sculptures et au 1er étage les tableaux. Le bâtiment est bien éclairé, les objets pas trop entassés, de sorte qu’on a du plaisir à tout voir, quoique naturellement les collections ne valent ni celles de Dresden ni celles de Berlin. Nous avions réservé pour l’après-midi le musée d’histoire naturelle et le musée ethnographique réunis en un immense bâtiment près de la gare.

C’est vraiment épatant dans les grandes villes de voir la place et l’argent qu’elles peuvent consacrer à leurs musées. Celui dont je parle se composait en bas d’une immense halle qui allait jusqu’au toit vitré et était entourée de trois étages de galeries. Dans la halle étaient des squelettes de baleines et cachalots et de grands animaux empaillés, éléphants, orang-outang, chimpanzés. Tout autour se trouvaient d’autres animaux plus petits et une très belle collection de pierres. Au premier étage étaient les oiseaux en si grand nombre que je ne croyais jamais en voir la fin. Au second étage des papillons, des insectes de tous les pays et encore des oiseaux. Ce n’est qu’au 3ème étage qu’est l’ethnographie. Nous y avons surtout vu des choses de l’Inde, des idoles, des vêtements, des armes et ustensiles. L’Amérique du Sud, surtout était aussi bien représentée.

La musée ne se fermait qu’à 4 heures et nous sommes restés jusqu’au coup de cloche final. Nous avions encore 1 (h) ½ jusqu’au départ de notre train aussi avons-nous profité de ce temps pour voir encore le centre de Hamburg, son hôtel de ville, style gothique, le monument de Guillaume I et ses églises dont une, qui a brûlé dernièrement, est encore ensevelie sous les décombres. Puis nous partîmes pour Kiel où nous arrivâmes à 8 heures environ.

Je vous parlerai la prochaine fois de Kiel et Bremen où nous ne restâmes qu’un jour en voyant toutefois l’essentiel. C’est dommage qu’à Hamburg nous ayons eu tant de pluie les deux jours. Ce n’est pas fait pour donner une idée favorable d’une ville et on n’a pas l’esprit disposé à admirer comme d’habitude. Le temps nous a heureusement favorisés pour le reste du voyage sauf à Magdeburg. (…)

Recevez tous les bons bons baisers de Pilet qui pense bien à vous.

N.B. Je vous envoie une carte qui représente un tableau de la Galerie de peinture d’ici. Le sujet est « Désagréable devoir de père ». Il est épatant d’expression.

Kiel

Le port de Kiel vers 1900 (tous droits réservés).

Dresden, 5 septembre 1906

Ma chère famille,

(…) Je continue mon récit de voyage. Nous sommes arrivés à Kiel à 8 heures et nous avons été tout étonnés de voir qu’à deux pas de la gare des bateaux à voile étaient à l’ancre. Le port coupe en quelque sorte la ville en deux, et tout un côté est occupé par les chantiers. Après avoir trouvé un hôtel nous nous sommes promenés en ville. Nous avons vu l’université qui compte suivant les saisons de 800 à 1200 étudiants et le château où réside le prince Henri de Prusse frère de l’empereur et grand amiral de la flotte. J’ai aussi vu un très vieux vaisseau de guerre à haut bord qui sert de musée temporaire. Il est relié à la rive par un pont et porte une inscription « Musée pour maladies populaires et leur guérison ». Nous avons tout de suite cherché les vaisseaux de guerre. Il y en avait peu, 1 cuirassé 1 croiseur et d’autres moins importants. Ils se tiennent au milieu du port et nous n’avons vu par l’obscurité croissante que de grandes masses noires immobiles qui donnaient à la fois une impression de grandeur et de mystère.

Le lendemain matin nous apprîmes par le garçon qu’une agence faisait voir Kiel, le canal Kaiser Wilhelm et le port pour 3 marks. Nous prîmes deux billets. La voiture nous conduisit à travers la ville qui n’a rien de remarquable, puis nous traversâmes des bois et des champs d’où nous jouissions parfois de points de vue superbes sur le port et la mer. Enfin au haut d’une colline, le conducteur nous fit remarquer quelque chose qui étincelait au soleil, c’est le canal tel que le montre la tache blanche de ma photographie. Le canal est traversé par un pont très hardi d’une seule arche. C’est depuis ce pont que j’ai photographié deux bateaux suédois qui passaient.
Les bords du canal sont charmants avec plusieurs propriétés appartenant à de riches marchands. Il a environ 36 m de large si je ne me trompe et il est question de le ragrandir. A son embouchure, près d’une tour commémorative se trouve le monument de l’empereur Guillaume I qui voua une tendre sollicitude au projet de canalisation. De ce point extrême nous sommes rentrés par bateau dans Kiel.

Comme nous voulions voir un vaisseau de guerre et que le temps de visite est limité de 1 à 2 heures, nous avons débarqué plus tôt que nos compagnons pour prendre un canot qui nous conduise jusqu’au vaisseau principal « Die Schwaben » dont nous voyions la masse grise flotter à 300 m environ. Mais les bateliers sont exigeants et nous ne trouvâmes de barque que pour le prix de 3 marks.

Il y avait déjà plusieurs visiteurs lorsque nous entrâmes. Nous fûmes conduits avec trois autres personnes par un matelot qui comme la plupart de ses compagnons était pieds nus.

Ce qui frappe tout d’abord lorsqu’on visite un vaisseau de guerre, c’est la propreté qui y règne et l’ordre qui s’y dévoile. Tout est à sa place (comme dans ma chambre et mes tiroirs) et chaque homme a sa tâche déterminée ; chacun a l’air d’être à son affaire. Puis c’est la disposition pratique de toute chose, tout est étroitement mesuré et il n’y a aucune place perdue.

On nous mena à travers le poste d’équipage, la cuisine et nous arrivâmes sur le pont d’avant où sont les grands canons de 18 m de longueur et de 24 cm de diamètre nous dit le cicérone. Ils sont incrustés dans une tourelle basse à parois épaisses et sont montés sur pivot de manière à pouvoir tirer dans toutes les directions à plusieurs kilomètres de distance. Sur les flancs du vaisseau toujours sur le pont se trouvent de plus petits canons à tir rapide, qui envoient 25 obus de la moitié de ma grandeur en une seule minute à ce qu’on nous a assuré. Puis sur le pont supérieur nous avons vu des projecteurs avec lesquels on distingue parfaitement tout à 4 kilomètres en pleine nuit. C’est sur le pont supérieur que se trouve la chambre du capitaine pour le combat. C’est un espace où 4 hommes à peine trouvent place et qui contient quantité de porte-voix communiquant aux diverses parties du bâtiment et plusieurs sonnettes électriques. Chaque ordre est paraît-il répété deux fois.
Sur le pont une partie des matelots faisaient des exercices de tir au fusil. Un autre perché sur un mât faisait les signaux avec deux drapeaux rouges qu’il agitait au commandement. Nous vîmes encore une cabine d’officier avec des livres et des instruments maritimes pour ornement principal et le capitaine nous mit l’ordre de faire évacuer tous les visiteurs. Nous ne pûmes donc pas achever notre visite. Le matelot nous reconduisit à l’entrée salua et s’éclipsa.

Sitôt rendus sur une terre ferme nous courûmes aux chantiers. Les étrangers doivent avoir une autorisation du directeur, mais comme nous parlions suffisamment allemand, nous nous en passâmes. L’entrée est de 50 pfennigs et un gardien montre ce que l’administration permet de voir.

Nous visitâmes d’abord une grande halle aux machines où se fabriquent surtout des hélices, immenses. Il y a ainsi plusieurs halles car tout se fait dans le port. Il y avait plusieurs vaisseaux en construction, à différents degrés de construction. L’un n’avait encore qu’une charpente élémentaire, un autre devait prendre la mer le lendemain et les matelots étaient occupés à enlever le lest des profondeurs de la cale. C’est paraît-il le plus grand vaisseau de guerre de l’Allemagne nommé « Deutschland ». Il est défendu de le visiter.

Le long d’un quai nous avons vu quelques dizaines de « torpedos », en bon état, tous serrés les uns contre les autres. Ils avaient l’avant bas, la forme très mince et on voyait le tube par où les torpilles sont lancées. Le gardien nous expliqua que les dernières expériences maritimes ont démontré que les torpedos à haut bord sont préférables de sorte que ceux-ci démodés mais bons encore sont retirés de la circulation. Près d’eux se trouvait un grand vaisseau, un croiseur je crois, bâti récemment, mais qui ayant été construit trop faiblement pour tenir la mer, doit rester au port. Il n’est susceptible d’aucune réparation, de sorte que ce sont plusieurs millions perdus. Un peu plus loin, nous vîmes de vieux vaisseaux résolument démodés, puis ailleurs derrière des murs de toile nous vîmes un sous-marin. C’est un nouveau modèle sur lequel on fonde beaucoup d’espérance, aussi n’avons-nous pu voir que de loin sa forme allongée.

Il est aussi défendu aux gardiens d’accepter un pourboire. Je voulus voir si le règlement est observé et je glissai 10 pfennigs dans la main du gardien. Il retira vivement sa patte, regarda tout autour de lui, puis ne voyant personne, après un second coup d’œil il glissa sa main près de la mienne. D’un air indifférent à voix excessivement basse il me souffla un merci et ce fut tout. J’étais fixé.

Cette visite si intéressante dura une heure et quand le tram nous ramena à notre hôtel nous avions encore deux minutes pour prendre notre train et payer notre note. Heureusement que notre hôtel touche à la gare. Je payai, Guignard accompagna le portier dans notre chambre. Nous arrivâmes à la gare assez tôt et nous eûmes le plaisir de voyager en seconde car toutes les troisièmes étaient occupées. Le train qui devait nous faire parvenir à Bremen à 10 h ½ du soir était nécessaire pour nous, car sans cela nous ne serions arrivés qu’à 2 ou 3 heures de la nuit et cela n’est pas très agréable.

Nous avons repassé par Hamburg où nous avons eu 1 ½ h d’arrêt. Nous avons soupé et quand nous arrivons à la gare 10 minutes avant le départ du train on nous dit qu’il part d’une autre gare à 10 minutes de distance. Guignard tout effaré me regarda bouche bée. Moi j’accrochai un portefaix en lui demandant de nous conduire rapidement à cette autre gare. Mais l’autre déclara qu’il allait avoir de l’ouvrage et qu’il gagnerait davantage en restant qu’en nous accompagnant. Il m’indiqua d’ailleurs le chemin assez facile et tandis que Guignard conseillait de coucher à Hamburg que nous arriverions sûrement trop tard, je trottais comme un bon diable et nous arrivâmes encore une minute trop tôt. Ce fut une journée mouvementée mais qui se termina bien.

(…) Je vois que je m’allonge terriblement dans mes lettres, aussi je vous quitte en vous embrassant tous trois bien bien cordialement.
Votre Pilet

Brême

La ville de Brême au début du XXe siècle (tous droits réservés).

Dresden, 10 septembre 1906

Ma chère famille,

(…) Je continue mon récit de voyage. Nous arrivons à Bremen à 11 heures du soir environ, et nous nous mîmes à la recherche de l’hôtel qui d’après le Baedecker nous semblait le meilleur. Nous fûmes accostés par des « pisteurs » qui offrent de nous indiquer un bon hôtel duquel ils reçoivent un % par personne trouvée. L’hôtel (celui du Baedecker) avait modeste apparence, mais les chambres sont superbes. Nous n’en avons trouvé nulle part de plus jolies et de plus confortables.

Nous passâmes le dimanche à Bremen. Le matin nous visitâmes la ville puis nous nous rendîmes à la cathédrale pour écouter le service divin. L’intérieur est tout à fait remarquable avec des vitraux magnifiques de coloris et des nefs, des piliers peints ou sculptés à profusion. Toutes les beautés de Bremen se trouvent réunies au même endroit, le dôme, l’hôtel de ville, le tribunal etc. Devant l’Hôtel de Ville se trouve une statue de Roland très ancienne et très célèbre. Les Brêmois (?) en sont très fiers.
De l’église nous passâmes dans un musée si bien aménagé qu’il a servi de modèle à l’installation de ceux de plusieurs villes allemandes. C’est tout à la fois un musée de commerce, d’industrie et d’ethnographie. Il y a même je crois une section d’histoire naturelle. Par exemple la partie consacrée au commerce est très complète. Il y a plusieurs sections. Celle du tabac présente des feuilles de tabac, à différents stages de développement, des photographies de plantations, des ballots de tabac, tels qu’ils arrivent à Bremen avec leur emballage spécial suivant le pays d’origine, puis vient une longue exposition de différentes sortes de cigares etc. Ce que ce musée a aussi de remarquable, ce sont les nombreux groupes de cire qu’il contient. Ainsi la section du coton représente une plantation et des personnages en cire, types du pays avec leur costume national qui cueillent les flocons. Il y a ainsi une famille hindoue dans sa maison et chaque personnage est occupé à son emploi habituel. Il y a une famille de sauvages, où les hommes se reposent avec leurs parures de guerre tandis que la femme travaille. Tous ces groupes sont de grandeur naturelle, parfaitement imités, occupant un large espace. Il y a aussi une pirogue de Zélandais avec 6 rameurs de pirogue, des pagaies, les armes tout vient du pays et les rameurs sont si bien faits qu’on a l’impression d’être transporté en Australie. Nous avons ainsi vu quantité de choses intéressantes dans ce musée de même forme que celui d’Hamburg, mais mieux éclairé et plus riche et peut-être plus spacieux. Même les animaux empaillés forment des groupes spéciaux. C’est ainsi qu’il y a des familles de perdreaux avec parents et enfants dans des poses naturelles, dans un endroit qu’ils affectionnent ; il y a un tigre qui attaque un éléphant et la férocité de l’un, l’affolement de l’autre sont rendus à s’y méprendre. Guignard ne pouvait pas s’en détacher et restait là devant bouche bée.

Le sous-sol est occupé par un aquarium où se débattent en paix toutes sortes de poissons et de mollusques. L’éclairage est électrique et l’eau sans cesse renouvelée. C’est très joli. Nous avons passé plus de deux heures là-dedans puis nous sommes allés dîner.

Nous avons passé une partie de l’après-midi à parcourir les principales rues et les promenades de la ville. Nous avons aussi gravi la seule hauteur qui environne la ville et qui est bien à 20 mètres d’altitude au-dessus des rues. C’est une vraie misère qui nous a fait bien rire.

Ensuite nous sommes allés au port ouvert aux visiteurs. Il est entouré de bâtiments administratifs ou d’entrepôts et est ceinturé par de grandes grilles en fer. Ma photographie vous donne une faible idée de sa grandeur. C’est une très longue pièce d’eau rectangulaire, fermée d’un côté par le bâtiment de l’administration (d’où est prise une photo) et encaissée de deux côtés par une haute muraille toute hérissée de grues et le long de laquelle viennent se ranger les vaisseaux. Enfin l’autre extrémité correspond avec la mer libre. Nous avons longé longtemps le port voyant toujours d’autres vaisseaux, et il m’a fallu expliquer à Guignard comment un vaisseau peut avancer dans l’eau et comment il peut se tenir en équilibre, ce qu’il n’a pas eu l’air de saisir bien complètement. Le port a l’air passablement plus petit que celui de Hamburg et beaucoup moins important. Les abords en sont peu dégagés et entourés de maisons basses, et d’hôtels à bon marché.

Je ne sais pas d’où cela provient, mais plusieurs hôtels de ville en Allemagne ont des caves réputées. Tel est celui de Bremen. Nous sommes allés y souper. C’est, d’après ce que j’ai pu voir, le rendez-vous de la meilleure bourgeoisie, du patriciat brêmois réputé dans toute l’Allemagne pour sa hauteur et son exclusivité. Les salles sont voûtées et le fond de plusieurs est occupé par d’immenses foudres [tonneaux], vernis et sculptés. Ils m’ont semblé être en chêne. D’autres caves sont en bois, du moins les parois et le plafond peint représentent des sujets allégoriques. Il y a (la) lumière électrique et le tout est très cossu.

D’autres caves sont fermées à clef, et on ne peut les visiter qu’accompagné d’un gardien. Ce sont celles qui contiennent les vins vieux et rarissimes. Il y en a du 17e siècle. On ne les offre qu’aux visiteurs princiers, parmi eux on cite si je me souviens bien, Bismarck et le roi de Suède. Une de ces caves porte le nom de cave des apôtres parce qu’elle contient 12 fûts sculptés avec le nom d’un apôtre inscrit sur chacun d’eux. Une autre est la cave de la rose, parce qu’un artiste italien de passage au 17e siècle a dessiné au plafond une magnifique rose. Une autre contient des tonneaux si vieux que les sculptures s’en vont et qu’on doit les refaire. Naturellement que Bacchus n’y est pas oublié.

Nous n’avons vu boire que du vin dans ces caves, et que du vin allemand. Il y en a des spécialités à l’infini et toutes très chères. C’est là que nous avons fini notre journée. Le lendemain nous partions à 8 heures pour Hannover dont je vous parlerai dans ma prochaine lettre. (1)


(…)
Saluez svp toute ma parenté de ma part et recevez les meilleurs baisers de votre affectionné Pilet.


(1) Accaparé par son départ de Dresde pour Heidelberg, où il accomplira sa première année de droit, Paul Baillod n’a pas relaté dans les lettres suivantes la fin de son voyage en Allemagne du Nord.

 

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