A pied, en diligence, en train et en bateau
Le voyage en Angleterre en juin-juillet 1851 du pasteur Jean-Frédéric Morthier
Le récit du voyage en Angleterre de Jean-Frédéric Morthier (1792-1865), pasteur à Saint-Martin dans le Val-de-Ruz (NE) de 1813 à 1860, est tiré de sa Chronique, dont l’original est perdu. Julien Bourquin (1885-1959), pasteur à Saint-Martin de 1916 à 1928, a eu en mains le manuscrit, qui lui avait été prêté par John-Robert Molyneux, petit-fils de J.-F. Morthier. J.-R. Molyneux, alors octogénaire, était en effet venu d’Angleterre en 1925 pour revoir la cure où il avait séjourné petit.
Marie-Adèle Morthier, fille de Jean-Frédéric Morthier, se marie vers 1843 avec un pasteur britannique, Henri-Georges Molyneux. Plusieurs de leurs sept enfants passent une partie de leur enfance dans la cure de Saint-Martin. De son côté, le pasteur Morthier se rend en 1851 en Angleterre rendre visite à sa fille et à son beau-fils. Il en profite pour découvrir la première Exposition universelle, qui se tient à Londres du 1er mai au 15 octobre 1851 et marque le sommet de la puissance britannique au XIXe siècle.
Le pasteur Julien Bourquin, féru d’histoire, a pu copier les pages de la « Chronique » qu’il jugeait les plus intéressantes. Dix extraits de ce journal de la famille Morthier ont paru dans un organe de presse du Val-de-Ruz, Le Neuchâtelois, entre le 9 janvier et le 2 mars 1926, mais le pittoresque récit du voyage en Angleterre du pasteur Morthier, rédigé semble-t-il peu après le retour en Suisse (à la date du 15 juillet 1851), est resté inédit jusqu’ici.
Ce récit de voyage se présente de manière continue. Les subdivisions du texte et les sous-titres ne sont donc pas de la main de l’auteur. L’orthographe a été rétablie quand c’était nécessaire.
Le texte recopié par Julien Bourquin figure dans un carnet en tissu brun beige, au format 22,5 x 15,2 cm. Tout le document n’est pas dévolu au journal de J.-F. Morthier, qui semble d’ailleurs avoir été rédigé à plusieurs mains. (CH NE AVO JPB – Fonds Jean-Paul Bourquin)
Bibliographie : Maurice Evard, « La chronique du pasteur Morthier », dans En marge de la grande histoire. Mélanges d’histoires ordinaires offerts à Jacqueline Rossier, Revue historique neuchâteloise, 1-2/2017, pp. 63-82.
C’était la première fois que je tâtais du wagon…
De Saint-Martin à Francfort
Diligence suisse en 1850 (tous droits réservés).
Il m’a été donné d’accomplir un projet formé depuis bien longtemps, celui d’aller voir à Londres ma fille, mon gendre et leur jeune famille. Mr. Jacques de Gélieu ayant bien voulu se charger de mes fonctions pendant 4 dimanches, je suis parti de la maison le jeudi 12 juin sous la conduite de Paul qui m’a mené dans son char à La Chaux-de-Fonds. Dîné chez Mr. Monnier. Parti avec ce dernier à 2 h. par la diligence des Franches-Montagnes et arrivé à 10 h. de la nuit à Bellerive chez le beau-frère de Mr. Monnier, Mr. (?) qui nous a reçus de la manière la plus amicale. J’ai vu chez lui Mlle Pauline Monnier notre ancienne pensionnaire qui m’a promis de venir nous voir l’hiver prochain. Partis de Bellerive à 1 h. du matin par la diligence qui passe à Sonceboz, nous sommes arrivés à 5 h. à Bâle où nous avons déjeuné. Nous avions avec nous Mr. Sueur qui devait être notre compagnon de route. Pendant les 1h½ de loisir que nous avons eu à Bâle, j’ai parcouru les rues de la ville voisines du bureau des Postes et vu entre autres le marché aux poissons. J’ai revu aussi le Pont du Rhin qui m’était déjà connu. Il était environ 6h½ quand un omnibus vint nous prendre pour nous conduire à la première station du chemin de fer badois, à 1 petite lieue de Bâle. Là, on a visité d’une manière peu sévère nos malles et nos passeports et à 8 h. le convoi s’est mis en route ; c’était la première fois que je tâtais du wagon ; aussi pendant les premières minutes, ai-je éprouvé un peu de vertige, mais cette sensation a été bientôt passée et je n’ai pas tardé à trouver mon nouveau véhicule préférable au coffre bas et étroit des diligences. Nous avons employé toute la journée à parcourir dans sa longueur l’interminable grand-duché au sol fertile, mais peu varié, et nous sommes entrés à la nuit tombante à Francfort que gardent des soldats prussiens conjointement avec quelques autrichiens que j’ai aperçus le matin suivant dans un autre quartier de la ville. Soupé dans un grand hôtel et réparé les privations de la journée par la dégustation des meilleurs vins du Rhin.
J’ai retrouvé tous les agréments des bateaux à vapeur du Rhin…
De Francfort à Cologne
Image : Königswinter vers 1850 (tous droits réservés)
Le lendemain de bonne heure, un nouveau convoi de chemin de fer nous a conduits à Biberich où mes deux compagnons, MM. Monnier et Sueur se sont séparés de moi pour aller visiter Wiesbaden et gagner de là la Hollande. Je suis donc entré seul dans un bateau à vapeur qui allait partir et où j’ai retrouvé tous les agréments des bateaux à vapeur du Rhin, justement célébrés par toutes les commodités dont on y jouit et les belles contrées qu’ils traversent. Passé devant Coblentz, ville fort animée, du moins dans ce moment-là et où paraissait se célébrer une fête tant on y voyait de drapeaux arborés et de gens amassés dans un grand bateau qui était prêt à quitter le bord. Notre bateau y débarqua quantité de ballots, puis reprit aussitôt sa course dans un lit presque toujours encaissé, où des vignobles s’élèvent à droite et à gauche, dominés par des crêtes parsemées de débris de forts et de châteaux. De temps en temps un village baigné par l’eau du fleuve annonce au voyageur qu’il est dans une contrée habitée. On quitte avec regrets ces sites pittoresques que changent souvent d’une manière inopinée les contours du fleuve, pour descendre au salon où un dîner confortable et même recherché attend les passagers. J’étais assis à table depuis une demi-heure, quand on m’annonça que le bateau approchait de Königswinter où je devais débarquer. Vite, je me rendis sur le pont d’où je ne tardai pas à apercevoir les deux charmantes îles de Grafenwerth et de Nonnenwerth. C’est un peu au-delà qu’est la ville de Königswinter où l’on me mit à terre et d’où je m’acheminai à pied, d’un pas rétrograde, vers le village de Honef, où est située la demeure de Mr. et Mme Hölterhof, oncle et tante de Mlle Pauline Meyer, notre élève. J’eus le bonheur de trouver ces deux personnes à la maison et je fus accueilli par elles de la manière la plus aimable. Pendant les trois heures que je passai dans cette famille hospitalière, on me conduisit sur la hauteur dans une chaumière d’où l’œil embrasse un des plus charmants paysages qu’il soit possible de contempler. D’un côté, (c’est celui où l’on est) s’élèvent les 7 montagnes, dont quelques-unes (entre autres le Drachenfels) élèvent leurs cimes ardues presque immédiatement au-dessus du fleuve. Au milieu du Rhin, les deux îles dont j’ai parlé ; au-delà, une rive d’abord étroite et dominée par la hauteur du Rolandseck, mais qui s’élargit bientôt et qui parmi des arbres touffus, des vignobles, des champs et des prairies, fait apparaître sur un sol accidenté des clochers et des châteaux jusqu’à une ligne de hauteurs peu élevées qui terminent mollement cette scène si attachante. Mr. Hölterhof m’avait reconduit à Königswinter et j’admirais encore aux rayons du soleil couchant cette belle et riche contrée, lorsqu’arriva le bateau dans lequel je devais continuer mon voyage. Il fallut me séparer de mes amis et recommencer ma navigation paisible à travers les campagnes du Rhin, lorsque la nuit épaississant ses voiles les déroba enfin à ma vue et il était presque nuit close, lorsque je passai devant la savante ville de Bonn. L’obscurité était complète lorsque j’arrivai à la bruyante et commerçante Cologne. Je comptais la revoir à mon retour et passer une journée dans une autre famille amie ; aussi ne m’y arrêtai-je pas et le lendemain à 6 h. je partis en omnibus pour la gare du chemin de fer de Belgique.
Une invitation impérative me chassa de nouveau dans un omnibus qui nous conduisit au steamer…
De Cologne à la traversée de la Manche
Image : Gare d'Ostende (tous droits réservés)
Là, en attendant le départ du convoi, je retrouvai des Suisses de Schaffhouse, de Thurgovie et de Saint-Gall, ce qui me fit grand plaisir. Nous entrâmes tous ensemble dans un wagon de 2e classe et toute cette journée fut employée à traverser la fertile, mais uniforme Belgique dont nous ne vîmes guère que les riches campagnes, car le chemin de fer passe à côté des villes. La seule de ces villes que l’on voie est celle de Liège que domine la route et qui paraît être une ville très industrieuse à en juger par le nombre de bâtiments de fabrique et hautes cheminées que l’on aperçoit. La ville elle-même a un air beaucoup plus moderne que je m’y étais attendu. La seule chose remarquable que j’aie vue depuis Liège, c’est la gare du chemin de fer à Gand ; elle est fort grande et fort belle et sert de promenade ; comme c’était dimanche, il s’y trouvait du beau monde en quantité. Il fallut bientôt la quitter, car les conducteurs belges ne donnent aux passagers que bien peu de temps et les obligent presque au jeûne jusqu’à Ostende où nous arrivâmes dans la soirée. J’aurais aimé parcourir cette ville et surtout les bords de la mer, mais une invitation impérative me chassa de nouveau dans un omnibus qui nous conduisit au steamer dans lequel nous devions traverser le détroit. Il était près de huit heures, et cependant le bateau ne partit qu’à 11 heures. Voulant me conformer aux conseils qu’on m’avait donnés et obéissant d’ailleurs à un appétit qui n’avait fait que s’accroître, je me fis donner à souper et pris deux verres de vin, après quoi, j’allai me coucher sur la banquette creuse qui domine le large canapé du salon et m’y tins coi, car d’ailleurs, le mouvement est fort difficile dans cette étroite couchette et soit par l’effet de ces précautions, soit par un bénéfice de mon tempérament, je fus presque entièrement à l’abri du mal de mer qui tourmenta horriblement la plupart de mes compagnons pendant les neuf heures de notre traversée. Il est vrai que le vent était fort et qu’il ne fit que s’augmenter pendant la nuit. Ce ne fut que le matin, quand je fus sorti de mon nid que je sentis les atteintes de ce vilain empoisonnement de Neptune. Il commençait à me tenir dans ses griffes, quand étant allé sur le pont, je parvins à lui échapper.
Je me trouvais dans une ville toute nouvelle pour moi, mais qui ne me paraissait pas un paradis…
De Douvres à Londres
Image : port de Douvres au milieu du XIXe siècle (tous droits réservés)
Nous étions alors à Douvres, aux falaises blanches et aux pentes entièrement nues. C’est à tort qu’on appelle cette ville un port de mer ; elle ne possède qu’une jetée dont l’abri ne suffirait pas pour maintenir au repos notre chaloupe de descente. J’hésitais à descendre l’échelle mouvante, lorsqu’un matelot m’empoigna à bras le corps et me déposa au fond du bateau comme un ballot. A Douvres, je demandai une tasse de thé qu’on me fit payer 20 batz (?). C’est l’unique vexation que j’aie éprouvé pendant le voyage. Le départ de Douvres n’eut lieu qu’à 11 heures ; nous traversâmes plusieurs tunnels où l’absence de lampes nous laissait dans une obscurité profonde et bientôt nous nous trouvâmes dans les champs fertiles du comté de Kent où je m’étonnais de voir de grandes étendues de terrain cultivées en fèves de Bourgogne et en haricots à verge ; on me dit plus tard en riant de ma simplicité que ces haricots étaient du houblon. L’arrivée au pont de Londres eut lieu à 4 h. après-midi ; là, je fus fort dépaysé en ne trouvant plus ma malle que j’avais cependant vu mettre à Douvres dans la charrette qui menait les effets des passagers au wagon des bagages. Cette omission fut l’objet d’une pressante réclamation qui eut lieu le jour même et qui ne fut pas inutile puisque la dite malle me fut envoyée le surlendemain sans que j’aie pu savoir ce qu’elle était devenue dans l’intervalle. Je me fis donc conduire dans la mauvaise humeur d’un voyageur dépouillé à Brompton, terme de mon pèlerinage et là, je trouvai d’abord Henri qui accourut à ma voiture, puis Marie, puis Freddy, puis toute cette petite famille qui me reçut on ne peut mieux, et dont l’air de santé et les félicitations me consolèrent bientôt de ma mésaventure. Dès le premier moment, je fus au milieu d’eux comme chez moi. J’étais un peu fatigué, c’est vrai, mais en même temps étonné de ne pas l’être davantage ; au bout de quelques heures, j’étais remis. (…) je me trouvais (…) dans une ville toute nouvelle pour moi, mais qui ne me paraissait pas un paradis.
J’avoue que j’aurais aimé vivre loin de ce bruit…
Découverte de Londres
Image : le palais de Buckingham en 1854 (tous droits réservés).
Londres se distingue par l’arrangement, l’ordre, la propreté, mais non par la beauté ; il y a de fort belles choses, mais elles ne sont pas mises en relief. Ce qui m’a le plus frappé en entrant dans cette capitale, et cette première impression est toujours allée en se renforçant, c’est la grandeur même de la ville, sa population, le mouvement de ses rues, la quantité de magasins et de marchandises de toute espèce qu’elle renferme. L’activité qui règne dans cette métropole du commerce du monde, lui donne un air grave qui n’attire pas la sympathie du voyageur oisif et curieux. Les églises et la plupart des édifices publics sont d’un style gothique qui ne se distingue pas par l’élévation ; plus tard, j’ai vu des édifices fort beaux comme St-Paul, la Bourse, le palais de Buckingham ; je ne me suis pas expliqué pourquoi, ils ne paraissent pas ce qu’ils sont à la première vue, mais seulement après un peu de réflexion. La sensation la plus forte que l’on éprouve dans cette ville justement célèbre, quand on la visite en détails, est celle de l’étonnement produit par la grandeur de ses proportions à elle-même et de ses établissements. Tout ce qui se rapporte à la navigation, au commerce et à la fabrication est ici monté sur une échelle colossale, dont on a peine à se former une idée quand on ne l’a pas vu de ses yeux. La circulation des voitures dans les places et dans les rues ainsi que le mouvement le long des trottoirs, des piétons affairés, ne peuvent être comparés qu’aux flots d’une mer agitée. J’avoue que j’aurais aimé vivre loin de ce bruit, quitte à y rentrer quelquefois, mais ce n’est pas là ce qu’entendaient mon gendre et ma fille. Ils voulaient que je profitasse de mon séjour à Londres pour voir tout ce que cette ville offre de remarquable ; ils savaient bien disaient-ils que je serais un peu étourdi et fatigué, mais ils pensaient d’un autre côté que je ferais provision de souvenirs agréables et de sujets de méditation. J’eus beau me défendre, il fallut céder. En conséquence, nos courses commencèrent dès le lendemain, c’était le mardi 17 juin.
Je visitai ce jour-là la cité, lieu de bruit et d’affaires où se trouve le palais du lord-maire, et la Tour de Londres où je vis entre autres une série de figures équestres, rois et reines du moyen-âge et les joyaux de la couronne.
Mercredi : Bazar à Chelsea tenu par les dames de Londres, en faveur d’un hôpital. Musique militaire exécutée par 350 musiciens.
Jeudi : Théâtre de Drury-Lane ; deux drames larmoyants et comiques.
Vendredi : Promenade sur la Tamise à Richmond et au-delà. Maisons de campagne tout le long du fleuve et sur les charmantes hauteurs qui s’étendent au-delà de la petite ville : parc de Richmond peuplé de troupeaux de daims et d’arbres magnifiques.
Samedi : Palais de Buckingham, garde de la reine, abbaye de Westminster avec ses monuments, diorama de la Palestine, belle rue de Regents’Street, gand bazar, cours.
Dimanche : Assisté au service divin dans une chapelle épiscopale ; prédicateur : Mr. Gourier, Français.
Qui rendra compte de ce nombre incalculable d’objets dans chacun desquels se montre le génie de l’homme ?
Visite de l’Exposition universelle et nouvelle semaine à parcourir Londres
Image : le Crystal Palace édifié pour la première exposition universelle (tous droits réservés).
Lundi 14 : Visité la fameuse exposition qui attire tant de monde à Londres ; entré à 10 h ½ , sorti à 5 ½ h. ; il y a eu ce jour 67555 visiteurs. Qui rendra compte de ce nombre incalculable d’objets dans chacun desquels se montre le génie de l’homme ? Certes, ce ne sera pas moi ; je dirai seulement que je me suis arrêté devant les statues italiennes, les porcelaines anglaises, françaises, chinoises et les machines dont on voit les unes imprimer des journaux, les autres filer, tisser, etc. Que d’études et que de comparaisons à faire, si on en avait le temps ! Quelle école pour ceux qui peuvent en profiter ! Et quel gage de paix que cet accord de toutes les nations à rivaliser d’industrie ! Au sortir de l’exposition, réunion sur trois longues lignes des plus beaux équipages de Londres qui s’apprêtent soit à reconduire leurs maîtres chez eux, soit à faire leur promenade accoutumée dans le cours. Retour par les jardins du parc qui offrent aux promeneurs nombre de plantes exotiques soigneusement étiquetées.
Mardi : Visite aux jardins zoologiques. L’hippopotame avec son noir jardin, favori actuel des Londinois (sic).
Mercredi : Course en bateau à Woolich. Arsenal militaire et chantier. Innombrables canons de fer. Longues rangées de boulets. Travail des machines pour le percement et l’achèvement des canons, pour la confection des affûts et des caissons. Au retour, visite à l’hospice de Greenwich ; chapelle, salle de tableaux commémoratifs, salle à manger des vieux marins avec leur goûter sur la table. L’hospice est peut-être le plus bel édifice de Londres. Tout auprès, sur une hauteur, l’observatoire. Est-ce là ou à Woolich que j’ai vu deux vaisseaux de guerre en construction ? L’un d’eux portera 120 canons, la hauteur de sa carcasse est de 70 pieds. Tout le long de la Tamise, des vaisseaux marchands de toute grandeur, formant de distance en distance des forêts de mâts. Un vaisseau de guerre démâté sert d’hôpital pour les marins de toutes les nations, un autre de prison.
Jeudi : Repos.
Vendredi : Musée britannique où je m’arrête longtemps devant les nombreux bas-reliefs retirés des ruines de Ninive et devant des statues grecques d’un travail parfait. Dans la bibliothèque, le manuscrit dit Alexandrin. Globe terrestre de 40 à 50 pieds de hauteur, jonque chinoise.
Le soir, réunion, comme la semaine précédente de quelques amis de Henri qui lisent ensemble le Nouveau Testament, principalement dans le but de juger la version anglaise. Accueil cordial que je reçois de ces messieurs, et assurance de leur part que l’Angleterre est moins prête que jamais à rentrer dans le sein de l’Eglise romaine.
Samedi : Visite du Tunnel sous la Tamise et d’un dock. C’est un dock qu’il faut voir pour se faire une idée du commerce de l’Angleterre. Le nombre des navires, la grandeur des quais, l’étendue des magasins et des caves surpassent beaucoup tout ce que j’aurais pu imaginer. En revenant, nous voyons la Chambre du Parlement destinée aux pairs. Elle est d’une grande richesse, trop ornée sans doute, du moins pour ceux qui s’attendent à trouver dans ce local quelque chose de la solennité d’un sanctuaire. Le nouvel édifice du Parlement, imitation du moyen-âge, n’est pas propre malgré sa grandeur à réconcilier avec le gothique moderne. Je ne parle pas ici de plusieurs édifices que l’on voit en montant et en descendant de la Tamise et qui sont cependant fort remarquables. Les principaux sont les palais de Somerset et la maison pénitentiaire dont on va dit-on abandonner l’usage, n’ayant pas retiré du système qu’elle représente, les bons effets qu’on en attendait. Je ne parle pas non plus de bâtiments situés dans la ville et dont je n’ai vu que l’extérieur, tels que la Bourse, la banque, etc.
Dimanche : Assisté au service divin célébré dans la chapelle suisse par Mr. Jacques. Auditoire assez nombreux.
Il ne m’a manqué que de savoir l’anglais…
Retour à l’Exposition, Windsor, Eton et préparatifs de départ
Image : Le collège d'Eton par Turner, vers 1787
Lundi : Nouvelle visite à l’exposition pendant laquelle je me suis arrêté spécialement devant les produits de l’industrie française et de l’industrie suisse. Les premiers ont pour eux l’élégance et le goût, les seconds, à part les tapis à qui on aurait pu épargner les peines du voyage, ont donné une idée avantageuse de ce petit peuple, qu’on croyait assez généralement fort retardé dans la sphère des arts ; on s’accorde à admirer les broderies de l’Appenzell. Ensuite je suis allé voir la collection britannique des tableaux des grands maîtres ; il paraît qu’il faut une étude pour bien juger du prix des tableaux des siècles passés qui d’ailleurs ont souffert pour la plupart, des injures des temps. Ce n’est pas à une première vue qu’on peut se rendre compte de leur supériorité, les seuls qui ont répondu à mon attente sont les paysages de Claude Lorrain. A côté de cette collection, se trouvait une exposition de tableaux modernes faits par des peintres anglais. Plusieurs ont charmé ma vue ; mais il m’a paru qu’aucun n’égalait ceux que j’ai vus chez Mr. Martin, représentant le paradis avant et après la chute. Les poètes inspirent les peintres ; ce que j’ai vu de plus beau en fait de tableaux anglais représente des scènes de Shakespeare et de Milton.
Mardi : Je me suis trompé en parlant de ma seconde visite à l’exposition comme ayant eu lieu le lundi. Je devais la placer aujourd’hui.
Mercredi : Visité l’église de St-Paul et monté à la coupole, d’où l’on voit de tous côtés la vaste ville de Londres se perdre dans les vapeurs.
Jeudi : Windsor et Eton. 2000 visiteurs ce jour-là. Belle chapelle de Windsor. Salle d’audience des Chevaliers de la jarretière, de Waterloo et magnifique tenture des Gobelins représentant l’histoire d’Esther. Vue admirable de la Tour ronde et de la terrasse du château. Eton, sa chapelle, et l’ancien collège, bâtiments qui respirent la plus haute, mais non la plus belle Antiquité. Robes des étudiants reçus gratuitement et logés dans le Collège. Cherté des études en Angleterre ; les deux classes extrêmes jouissent des faveurs du pays ; la classe moyenne n’a pas de privilèges, elle doit tout à elle-même, à sa persévérance, à son travail.
Comme le jour de mon départ approchait, on m’a enfin accordé du repos et permis de faire mes préparatifs. J’ai profité de ce calme pour jouir de ma famille, ce qui était au fond le but principal de mon voyage. C’est avec un véritable plaisir que j’ai vécu au milieu de mes enfants et petits-enfants qui tous donnaient des espérances et qui n’ont pas cessé de m’entourer de témoignages d’affection. La piété étant l’esprit de la maison, l’ordre et le travail en formant les habitudes, je me plais à espérer que la bénédiction divine continuera à y reposer et que l’aisance qui vaut mieux que la richesse, y fera régner le contentement et la paix. Il ne m’a manqué que de savoir l’anglais pour retirer de mon séjour à Londres toute l’utilité et l’agrément qu’il aurait pu me procurer. Je n’y ai vu que des amis et parmi eux que des personnes instruites et capables d’instruire les autres ; c’est une bien bonne société que celle dans laquelle vivent ma fille et son mari. Que ne puis-je être plus longtemps parmi vous et apprendre votre langue ! Mais le temps a trop enchaîné mes lèvres pour qu’elles puissent se plier au gazouillement des vôtres. D’ailleurs, il faut partir. Adieu, donc ma chère Marie, toi qui n’as appartenu à deux nations que pour prendre du bon chez l’une et chez l’autre ! Adieu, mon cher Henri, vous que la réalité dans laquelle vous vivez, n’empêche pas de former des projets plus jeunes que votre âge et qui cependant, si la Providence entend nos vœux pourront encore s’accomplir ! Adieu, mon cher Freddy, mon troisième fils, si plein de bonne volonté ! Puissent tes forces en s’augmentant avec l’âge seconder tes bonnes résolutions ! Adieu, mon petit Henri, au coup d’œil observateur, à la mémoire forte, au jugement prompt ! Cultive les dons que le Ciel t’a faits, et la moisson que tu recueilleras pourra un jour te réjouir. Adieu Georges et John, plantes naissantes auxquelles de loin, j’envoie l’haleine des zéphirs les plus propices ! Je vous quitte à regret et j’espère encore vous revoir !
Heureux de retrouver mes pénates…
De Folkestone à Boulogne. Etape à Paris et retour par Besançon
Image : Paris en 1850 (Boulevard des Italiens). Tous droits réservés.
C’est samedi matin 5 juillet qu’eut lieu mon départ de Londres. Henri m’a accompagné jusqu’à Folkestone où nous avons pris ensemble notre dernier repas. Je l’ai encore salué de la main à mesure que le bateau a quitté la jetée et par un temps superbe et une mer calme, le navire s’est acheminé vers Boulogne où il nous a débarqués à 5 heures. Rangées de voitures de baigneurs sur le sable qui borde la mer et que couvre la marée. Nombreux promeneurs sur la jetée. Parti de Boulogne à 9 heures du soir, je suis arrivé à Paris à 5 heures du matin et j’y ai passé le dimanche et le lundi. Service à l’Oratoire par Mr. Coquerel fils. Je me promène seul dans Paris, je vois la place de la Concorde, les Tuileries, le Louvre et nombre d’édifices ; le soir, je parcours les Champs-Elysées et je pousse mon excursion jusqu’à l’Arc de Triomphe de l’Etoile, dont l’obscurité qui survient m’empêche de distinguer les ornements et les figures, mais dont j’admire l’air majestueux. Malaise et inquiétude que me fait éprouver la solitude où je me trouve dans cette grande ville. Je suis logé rue St-Honoré à l’hôtel Choiseul. Le lendemain, je rends une visite à la famille Grandpierre de qui je reçois l’accueil le plus amical : ensuite, je recommence mes promenades et vois une partie des boulevards, la colonne de Napoléon, la Bourse, l’église de Notre-Dame, l’Hôtel des Invalides, le Palais Royal, etc. Je n’ai vu ces édifices qu’extérieurement, mais il suffit de les voir pour reconnaître que si Londres se distingue par sa grandeur et l’activité de sa population, Paris attire l’étranger par les beautés que répand[ent] sur elle l’amour et la culture des arts. D’ailleurs le ciel y est plus serein, l’air plus brillant et plus pur, tout y est plus gai, c’est à Paris qu’il faut aller quand on fait un voyage d’agrément.
Si j’avais eu dans cette ville des amis qui eussent pu mettre à ma disposition une partie de leurs loisirs, j’aurais aimé rester quelques jours de plus dans cette capitale qui est actuellement parfaitement tranquille. Mais, étant privé de cet avantage, je la quittai sans regret le lundi soir à 9 heures pour venir retrouver ma retraite. On arriva à Dijon pour l’heure du déjeuner. J’avais trouvé dans la diligence Mr. Kübli qui eut la complaisance de me donner sur le Mexique d’où il venait et où il devait retourner, tous les détails que je pouvais désirer de connaître. Je traverse de jour la fertile Bourgogne où l’on avait commencé la moisson. Dîner à Dole et arrivée à Besançon à 4 h. A la descente de voiture, je trouve Mr. Sandoz, négociant qui me conduit chez son frère, pasteur à Besançon qui m’accueille de la manière la plus fraternelle. Pendant la soirée, je visite avec lui la ville, la cathédrale et une partie des fortifications. Départ de Besançon le lendemain à 10 h. et arrivée à La Chaux-de-Fonds le soir à 10 ½ h. Je passe la matinée du lendemain avec ma sœur et mon beau-frère et arrive aux Hauts-Geneveys à 2 h. De ce dernier endroit je gagne à pied Fontaines où j’apprends les meilleures nouvelles de la maison et le soir, je suis reconduit chez moi par Paul. J’arrive enfin dans ma vieille demeure, content de mon voyage qui n’a été marqué par aucun accident et heureux de retrouver mes pénates qui probablement me garderont longtemps avant que j’entreprenne un nouveau voyage.