Un voyage en Allemagne à la fin du XIXe siècle (II)

De Berlin à Tübingen (avril 1887)  

Le 22 octobre, Daniel arrive enfin à Berlin. Il a quitté Neuchâtel le 9 octobre avec 420 marks en poche. Ses treize jours de voyage lui ont coûté 150.28 marks, tous frais compris. Dans la capitale de l’Empire, il descend d’abord dans un hôtel et y demeure jusqu’au 1er novembre, pour le prix de 24.77 marks, puis il trouve une pension à 60 marks par mois. Le lendemain 23 octobre, il achète de l’esprit-de-vin pour 40 pfennigs et du sucre pour 30 pfennigs. Etait-ce pour soigner des maux de cœur ? Il s’équipe aussi d’une canne à 2 marks, attribut coutumier des étudiants de l’époque. Il fait encore provision de cigares, de cigarettes qu’il fume avec un porte-cigarettes, et de tabac pour la pipe, sans les volutes desquelles toute vie estudiantine ne pouvait se concevoir. Le 26, il se rend à l’Université pour se faire enregistrer. Son immatriculation lui coûte 18 marks et ses cours 38.10 marks.

Le 28, il visite le célèbre château de Charlottenburg, la plus ancienne résidence des Hohenzollern lorsqu’ils deviennent rois de Prusse en 1701. Et le dimanche 31, il accomplit son devoir de chrétien en se rendant à l’église au sortir de laquelle il gratifie les pauvres d’une obole de 10 pfennigs.

Durant son séjour berlinois, il peut faire laver son linge pour 2 marks, prendre un bain pour 40 pfennigs, s’offrir une coupe de cheveux pour 30 pfennigs. Il participe à l’achat du sapin de Noël de la pension à hauteur de 2.20 marks. Du 23 décembre au 3 janvier, il s’offre un voyage : Berlin – Gorlitz – Dresden – Leipzig – Wittenberg - Berlin qui lui coûte 72.35 marks. En février, il participe à une superbe course en patins à Wansee – Potsdam pour 3.45 marks.

Tout en fréquentant ses cours à l’université, Daniel aime visiter les expositions, aller au concert et à l’opéra. Bref, il mène une joyeuse vie estudiantine comme jamais il n’aurait pu la vivre à Neuchâtel. Ses dépenses pour ses voyages et son séjour berlinois se montent à 973. 60 marks. Chaque mois, sa mère lui envoie un chèque d’environ 300 marks. Il peut donc vivre très largement.

Le 23 février, s’achève son semestre de théologie à Berlin. Il y demeure deux mois encore, voulant profiter de l’excellente compagnie des nombreux amis qu’il s’est faits et des nombreuses occasions de se distraire et de se cultiver que lui offre la capitale de l’Empire allemand.

Le 11 avril 1887, Daniel Junod quitte Berlin pour accomplir un nouveau semestre d'études à la Faculté de théologie protestante de Tübingen. Il en profite pour visiter Dresde, Prague, Ratisbonne et Nuremberg.

 

© François Zosso, 2017

Lundi 11 avril et mardi 12 avril 1887 : de Berlin à Dresde

Image : L'Altmarkt à Dresde à la fin du XIXe siècle

DEUXIÈME VOYAGE DE DANIEL JUNOD (PRINTEMPS 1887)

Lundi 11 avril 1887 : de Berlin à Dresde où Daniel découvre la salade russe

À 1h 45, je quitte Berlin et la foule d’amis qui nous ont accompagnés à la gare, Muller et moi. Je suis enrhumé comme un malheureux et ai pleuré tout le jour de Berlin jusque peu avant Dresde. Vastes et ennuyeuses plaines sablonneuses, incultes, tristes. Pour en rompre la sombre monotonie des moulins à vent, nous dormons… Nous nous engageons enfin dans la large vallée de l’Elbe, bordée de deux lignées de collines. Nous traversons l’Elbe que sillonnent de nombreux bateaux à vapeur, merci ! (…)

Et bientôt nous voilà à Dresde, logeant au Forstenhaus de la Kleine Brüdergasse. (…) Petit tour en ville, visitons une auberge à la manière bavaroise, au Kaiserhof, causons avec des soldats, des Schützer, goûtons dans une brasserie. J’essaye de la salade russe, fort bonne, café comme chez nous. Rhume va mieux, mais maux de dents. Coucher à 10 h. ½.

 

Mardi 12 avril 1887 : Dresde

À 8 h.3/4, je me lève. J’ai ronflé, m’a dit Muller. Toujours est-il que mon rhume et mes dents vont les deux considérablement mieux. Pendant que Muller combine avec effort un itinéraire, je m’en paye encore une toute petite à dormir. Puis nous parcourons la ville :

l’Altmarkt avec son monument élevé à la mémoire des soldats morts en 70 et 71 ; la Frauenkirche, la cathédrale luthérienne, avec sa puissante coupole rococo ; le monument de Luther qui est la copie de celui de Worms, mais sans le beau piédestal et les statues environnantes…

À 10 h. ½, visite de la Galerie, qui nous coûte 1.50 M, ce qui m’indigne. Je n’ai pas vu grand-chose de neuf, à part quelques modernes et anciens… Je déteste les vieux Allemands ; à quelques exceptions près, j’aime les Hollandais, les Français et les Flamands. Vive les Espagnols comme Murillo et les Italiens.

À dîner, nous mangeons du cerf qui n’est point mauvais. Puis, nous filons tout bonnement jusqu’au Grand Jardin impérial avec étangs et bosquets, mais tout habillé d’hiver encore. Aussi nous n’y trouvons rien de bien épatant.

À 6 heures, Muller part pour la gare. Il couchera à Weimar. Quel brave et ami chrétien ! Les corps se séparent mais les cœurs restent unis.

À 7 heures, je me rends à l’opéra. On y joue l’Amelia de Verdi. Belle sonnerie, musique un peu méridionale. Puis, je bois encore une chope dans une belle brasserie. Ensuite, à l’hôtel, me coucher.

Mercredi 13 et jeudi 14 avril 1887 : en route pour Prague

Image : Le Pont Charles et le château de Prague vers 1890

Mercredi 13 avril 1887: en route pour Prague

J’ai bien dormi, aussi je suis tout vigus (1). Je fais mes paquets, commande mon café et tandis qu’on me le prépare, je cours à la poste restante qui n’a rien pour moi et chez « Jurk » acheter un album à dessiner, le meilleur moyen de tuer le temps quand on n’a rien à faire. À 9 h 20, je tiens à être à la gare de Bohême, en passant par cette belle rue de Prague où les magasins contiennent des splendeurs en fait de porcelaine, de tableaux, de photographie, et de terres cuites. Que n’ai-je une bourse plus pansue !

Je prends mon billet pour Pötzscha.

À mesure que l’on s’en approche, la vallée se resserre. Quelle belle plaine que ce fond de vallée toute verte de blé nouveau qui pousse, tandis qu’à d’autres places, des chevaux, à la charrue, retournent une terre qui n’a rien de commun avec les sables de Berlin. Un lièvre court dans un champ tout voisin sans s’épater du train. Plus loin, c’est l’artillerie saxonne qui s’exerce près de Pirna.

À Pirna, l’Elbe est déjà tout à fait resserrée entre deux petites montagnes qui se terminent à pic et qui la surplombent. D’un côté pourtant s’étale la ville avec une forteresse la dominant.

J’ai pour compagnons de voyage une famille saxonne qui va aussi faire un petit tour dans la Suisse saxonne comme moi : une fillette entre autres, la gentillesse même, semble-t-il. Dans un autre compartiment se trouve Charly Bouvier, mon compagnon de la 5e latine, qui était à l’école de guerre de Cassel et qui vient faire, avec un ami et sa sœur, un petit tour aussi. Je lui ai déjà causé quelques instants à la gare…

À Pötzscha, nous débarquons et prenons, avec toute une flotte de monde, le bac pour Wehlen, vis-à-vis. Le bac, qui est joli, sans effort et sans rame, va son petit chemin. À Wehlen, j’achète pour 10 pf de pain, et pour 20 de la saucisse au foie, authentique cette fois, soi-disant pour mon dîner, mieux pour mon goûter, car je l’ai mangé entre Bodenbach et Prague, le soir, entre 6 et 10 h. (…)

À la gare, j’emploie mon temps à dessiner et à causer avec un brave Saxon qui a fait les deux campagnes de 66 et de 70 et 71. Le train arrive et je pars pour Bodenbach, traversant ainsi toute la Suisse saxonne qui est superbe…

À Bodenbach (Decin), je suis en Bohême et passe à la douane. Tout va bien. Puis je file à Prague, pendant 4 heures de chemin de fer, où j’arrive à 11 h. 30 (du soir) au lieu de 10 h. 30.


Jeudi 14 avril 1887 : Prague où "un tas de riens trahit le catholicisme et prouve son infériorité au point de vue de l’économie politique".

Prague est une ville intéressante. Je l’ai parcourue presque tout entière aujourd’hui, surtout la vieille ville. En sortant de mon hôtel, à 9 h., j’avais devant moi la Pulverturm (Tour Poudrière), une porte en un mot, surmontée d’une « tour », joliment ornée d’un riche gothique flamboyant. Je poursuis à travers de petites rues resserrées, mais propres, bordées de magasins où s’étalent toutes sortes de marchandises étiquetées dans les deux langues tchèque et allemande. J’arrive au Grosse Ringplatz (2), au centre, un monument de la Vierge avec un immense cierge qui brûle, car Prague est très catholique ; à tout moment, à l’angle des maisons, un saint, une sainte, et puis accompagnement du catholicisme, des tas de mendiants dans les églises, la pauvreté, la misère qui se montre, moins de propreté que dans les pays protestants, un tas de riens qui trahit le catholicisme et qui prouve son infériorité au point de vue de l’économie politique. (…)

[Au château] Je passe derrière et je vois des artilleurs s’exercer. Les soldats autrichiens sont en général jolis. Ils ont une casquette cent fois plus originale que celle des Prussiens. Mais pour le Strammheck (drill), c’est autre chose. On les voit s’en aller les mains dans les poches, se taquinent, à l’exercice marchent avec laisser-aller. Les officiers sont au contraire fort bien, jolis garçons, avec le type tchèque, et plus intelligents que les Allemands.

(1)  Plein d’entrain.

(2)  Cette colonne de la Vierge fut érigée en 1650 en mémoire de la délivrance de la ville assiégée par les Suédois, à la fin de la Guerre de Trente Ans.

Vendredi 15 avril 1887 : Daniel reprend sa visite de Prague

Image : Prague, 1887

Je vais d’abord voir l’église S. Loretto, en forme de cloître, entourant la « chambre rouge ». Et d’abord le pourtour, un cloître dont les plafonds et les parois sont ornés de fresques. Les premières, celles des plafonds, représentent Marie comme consolatrice des affligés, reine des élus, etc., etc., etc., les secondes, celles des parois, représentent toutes les images miraculeuses de Marie, celle d’Einsiedeln, entre autres, celle de Lourdes aussi, celle du couvent voisin, du couvent des capucins que les protestants, selon la légende et le sacristain, avaient une fois jetée dans le feu, mais qui n’en avait pas souffert du tout, comme les compagnons de Daniel (1).

Dans la chapelle Notre-Dame des douleurs se trouve la statue d’une sainte à barbe, crucifiée. Le cicérone qui a un air des plus catholiques et bigot, nous parle d’une certaine demoiselle qui s’appelle sainte Kerkemis, ou quelque chose d’approchant. Cette demoiselle-là était devenue protestante et voulait épouser un hérétique. Elle demanda un signe à Dieu qui, pendant une nuit, lui fit pousser une barbe. Elle fit alors savoir à son fiancé qu’elle restait catholique et vierge et qu’elle s’était fiancée avec le Seigneur. Son père, irrité, la crucifia. Et c’est ce qu’on voit, en effet, là, un mannequin de femme, habillée d’une robe bleue, portant une barbe rustre et crucifiée. Il y a encore toute une histoire avec la pantoufle.

Mais je n’ai rien compris du tout. Dans chacune de ces chapelles, on voit encore une foule de reliques, des os, précieusement enchâssés, encadrés.

Puis, nous passons dans la chambre rouge, la « casa » de la Mère de Dieu, qui est une reproduction fidèle de celle de Loreto. Je me laisse tout dire par mon guide qui m’en conte. La Maison de Marie était d’abord à Nazareth et les anges l’ont transportée en Dalmatie, puis de là, à Ancona, où elle est encore, me dit-il. À Prague, on en a fait une sincère reproduction…

Je me suis tout fait montrer par ce guide, auquel je n’ai pas parlé de la vérité. Pourquoi ? Par honte ? Non. Je n’y tenais pas. N’eut-ce pas été jeter les perles aux pourceaux ? Ou au moins parler à un mur ?...

[Il retourne ensuite à la cathédrale.]

Je revois ensuite tout ce que j’ai vu hier, plus en détail. Je trouve le chandelier, mieux le candélabre que les bonnes gens croient venir du Temple de Salomon. Le curé qui m’accompagne, m’en fait toute une histoire. Quand il m’eut bien tout raconté, il me fait quittance d’un sourire. Je lui donnai 30 Kr. (…)

Après avoir légèrement soupé et acheté du jambon pour demain, je vais au théâtre entendre « Don Juan », une traduction de Molière en opéra. Morale : hélas !

Au lit à 11 h. 1/5.

 

(1) Dans un des livres de la Bible, le Livre de Daniel, au chapitre 3, il est raconté le miracle dont furent les bénéficiaires Schadrac, Méschac et Abed Nego, trois amis du prophète Daniel et hauts fonctionnaires du roi Nabuchodonosor. Adorateurs de Yahvé, le Dieu de Daniel, ils refusèrent de se prosterner devant la statue d’un dieu du roi. Celui-ci alors les fit jeter dans une fournaise ardente. Or les flammes les épargnèrent. Devant ce miracle, Nabuchodonosor s’inclina devant la puissance du Dieu de Daniel et de ses amis.

Samedi 16 avril 1887 : en route pour Regensburg

Image : Le Walhalla, séjour des héros de la mythologie germanique, qu'aperçoit en passant Daniel Junod (il le visitera le lendemain).

Il est 5 h. ½, j’ai joliment toussé. On frappe à ma porte. C’est l’heure de soulever avec effort mes draps et de sauter au bas du lit tendre et chaud. Je m’y résous, range, emballe et fais en sorte de ne rien oublier. Je vais au Café français avaler un café rapidement pour avoir quelque chose de chaud dans le corps, car il fait terriblement froid. Il neige même. Je lis encore le Figaro et j’achète en passant des petits pains pour le voyage, puis je pars pour la Westliche Bahnhof qui est à ¾ d’heure de chez moi.

Adieu Prague, la vieille ville orthodoxe, je te quitte par un faubourg sale et laid, un ancien village, me dit-on. Je prends mon billet pour Regensbourg, ça me coûte 13.30 K.
Le train siffle et, à 7 h., me voilà parti. Mon wagon est plein de gens qui parlent bohémien et je ne comprends pas un mot. Quelle différence entre cette race slave et la race allemande ! On dirait à les voir, ces Slaves, qu’on a affaire à des gens chaleureux et gais, qu’on entend des gens du Midi.

Nous quittons la Moldau pour la vallée de la Berounka, un de ses affluents. Rien de bien curieux jusqu’à une station où une bonne femme qui, tout le temps, avait été assise à côté de moi, en voulant descendre du train pique un plat-ventre et laisse tomber une foule d’œufs qui eurent, sauf un, la sagesse de ne point faire d’omelette.

J’étais assis du mauvais côté du wagon. Je n’ai pas vu le château de Carlstein que recommande pourtant le Baedeker…

[Après Plzen], je reste presque seul dans mon coupé, avec un individu qui a un billet circulaire, partant de Zurich. J’en conclus qu’il est un compatriote et je m’en convaincs en sifflant le « Roulez tambour ». Le moyen était bon. L’individu en question se met à me parler en bohème et voyant que je ne comprends rien, il prend l’allemand. C’est un étudiant de l’École polytechnique de Zurich, un chimiste, bohémien sans doute, mais qui connaît Charles Barbezat, le pensionnaire de Mme Jacot. J’en conclus que la terre est petite. Nous causons ensemble, beaucoup, surtout de politique. Mais comme deux gendarmes viennent d’entrer dans le coupé voisin, nous laissons le sujet sachant que la prudence est la mère des vertus.

[À Schwandorf, Daniel change de train pour Regensburg (Ratisbonne).]

Je me trouve tout seul dans un compartiment avec toute une famille qui voyage. La mère tricote et le père joue avec les enfants. Il est plus gentil avec eux qu’avec sa femme qui veut lui prendre son cigare et qui le brûle. Le père, derrière sa longue barbe, jure et se fâche. Que c’est terrible !…

Après avoir passé la Regen et le Danube sur un fort beau pont, après avoir vu de loin le Walhalla, j’arrive à Regensburg et trouve un charmant petit hôtel, le Gasthof zur Post, vis-à-vis du dôme, où je mange quelque chose, de bon cœur et de bon appétit, en causant 1 heure durant avec un marchand, jadis étudiant en théologie catholique et qui a jeté le froc aux orties ayant adopté la croyance de sa femme.

J’écris à maman et vais au lit à 9 1/2h.

 

Dimanche 17 avril 1887 : Regensburg où Daniel se croit transporté au temps des Croisades

Image : L'ancien Rathaus de Regensburg

Quelle gentille ville que Regensburg ! J’ai pu m’en convaincre aujourd’hui tout le jour en la parcourant. Petites rues très proprettes, maisons aux formes du Moyen Age, tour par-ci, tour par-là, jolis ornements aux fenêtres, surtout moult églises et un dôme superbe. Rien ne manque pour vous faire croire que vous êtes dans une cité du temps des Croisades.

[Dans le dôme, où une messe est célébrée.] Que dire du service ? Fort beau sans doute et à grands coups odoriférants d’encensoir. Quelle signification peut-on trouver et à quoi servent toutes ces simagrées ? Il faudrait pouvoir parler à ces gens et les sortir de leurs idées. (…)

Superbe église gothique, immensément grande qui se perd dans la nue. Ce qui m’a frappé, c’est la simplicité du tout, grande harmonie, grande régularité, peu de monuments à part quelques tombeaux.

[Au Rathaus, qu’il visite sous la conduite de la concierge, il s’arrête dans une salle.]

Elle est toute pleine d’objets curieux, d’un modèle du pont de Ratisbonne (1) avec son vieux pont-levis et de modèles d’une foule de maisons avec leurs charpentes, car, au temps jadis, on ne connaissait pas les plans écrits et dessinés. On fabriquait tout bonnement une maquette et l’on calculait d’après cela. (…)

Nous descendons dans les caves. C’est d’abord un tout petit cachot. On doit se baisser pour y entrer. On peut à peine s’y tenir debout, une grosse caisse, quoi !

C’est là qu’on enfermait les gens, sans jour, sans feu, sans air, quelle vie ce devait être et quel bonheur d’être ici, à Regensburg, un hérétique du XIXe siècle et non du XVe siècle. Plus loin, un nouveau cachot, plus bas encore et avec les anneaux où s’accrochait la chaîne des prisonniers, plus loin, un autre cachot souterrain, cette fois, dans lequel on descendait le prisonnier, comme à la prison mamertine à Rome.
Terrible, terrible ! Plus loin la chambre des tortures. Derrière un treillis, la chaise et la table du juge. La concierge me dit que c’est la « Vehme Gericht » (2). L’accusé ne doit pas voir le juge, il ne doit que l’entendre. De l’autre côté du treillis, les instruments de tortures… Pouah ! Puis les oubliettes. Et ce fut tout. Je sortis du Rathaus, tout content de l’avoir vu. (…)


[A la Schottenkirche St-Jacob.] Appelée ainsi parce qu’elle date du temps des moines écossais (1090), cette église est une basilique fort bien caractérisée. Trois absides ornées de fresques, sans cela beaucoup de simplicité. La porte nord romane, comme toute l’église, est curieuse. Elle a des figures d’un primitif et d’un lourd qui trahissent une origine reculée.

Des nonnes y priaient fort dévotement. Il faut dire que c’est plein ici de nonnes. À la cathédrale, ce matin, il y avait bien trois à quatre espèces différentes, nonnes blanches avec de fins bonnets aux ailes bien repassées et bien empesées. Les noires avaient un chapelet pendu à leurs côtés et que j’eus bien désiré leur voler. (…)

Je vois l’église de Saint Emmeran, un saint fort connu par ici, semble-t-il, et qui tient une échelle. Pourquoi ? Tous ces saints ont, je pense, un signe caractéristique, comme les dieux antiques, ainsi Jean de Népomucène à Prague qui tient dans ses bras un crucifix qu’il regarde avec tendresse et componction.

[Daniel décide de se rendre encore dans un autre lieu de pèlerinage, le Walhalla, séjour des héros dans la mythologie germanique. Une balade à pied de trois heures. En route, il rencontre un paysan qui veut bien lui servir de guide.]

La vue est splendide, on voit toute la grande plaine du Danube, les collines et montagnes bavaroises ; il paraît même que quand il fait clair, on voit les Alpes et les sommets neigeux. Je ne les ai pas vues, c’est dommage. (…)

Au-dessous de la corniche, les bustes des Allemands et Germains, çà et là des Suisses et des Hollandais. Parler de toutes ces têtes est impossible. Celle qui m’a le plus frappé est celle de Kant, tout vieux, tout chauve, aux traits tendus. Quelque chose d’épouvantable ! En fait d’art, le plus beau, c’est encore les 6 Victoires de Rauch (3), toutes dans une position différente, et la plus belle, c’est celle du milieu. Quelle pureté de ligne ! Quelle grâce ! Quelle grandeur ! C’est une des plus belles statues que j’ai vues. Je restai quelques instants dans ce superbe bâtiment, puis je m’en revins, avec mon paysan, jusqu’à Regensburg où je fus heureux de trouver logis et souper.

 

(1)  Ce pont en pierre, long de 310 mètres et reposant sur seize arches, fut construit entre 1135 et 1146.

(2) La Sainte-Vehme (Fehmgerichte) était une société secrète créée en Westphalie au XIIIe siècle et active jusqu’au début du XIXe siècle. Composée de nobles et de bourgeois, elle rendait la justice de manière très expéditive et secrète.
(3) Ces Victoires sont disposées à intervalles réguliers le long des deux côtés du temple.

Lundi 18 avril 1887 : comment remplir une grande journée à Regensburg ?

Image : Regensburg vers 1900

J’ai une grande journée devant moi. Comment la remplir ? D’abord, j’ai dormi tard, jusqu’à 9 heures, puis je suis parti faire un tour en ville. Le dôme est malheureusement fermé. Je vais donc à la recherche de la Prediger Saüle qui doit être, dit le Baedeker, près de la Petersthur. Mais comme un grand nigaud, je lis mal le nom de la jolie porte en question sur mon plan et m’en vais dans une tout autre direction, tout à l’ouest de la ville, où je ne vois ni porte ni colonne. Cela me donne néanmoins l’occasion de voir bien le Danube qui roule une onde très claire et de faire un joli tour, le long des fossés de la ville. Et j’arrive de nouveau à la Jacobstr. que je connais et à midi sonnant, je m’amuse à dessiner la jolie colonne gothique qui s’y trouve. Mais je suis un rustre en fait de dessin…

Après le dîner, tandis que je recousais paisiblement mon gant, j’aperçois par la fenêtre Bruder Wuthke du Stift et un autre Monsieur avec lui. Ils étaient en train de chercher le chemin du dôme. Je fais un saut dehors et me voilà causant ave eux, tout épatés comme moi de cette rencontre. (…)

Nous l’inspectons, comme de raison, longtemps. Nous allons même jusqu’à toucher le bréviaire des doctes prêtres, de superbes bouquins reliés en beau rouge et imprimés avec des lettres de différentes couleurs. (…)

Encore un dernier tour en ville, dans la Minoriten Brauerei…, encore une fois souper chez mon hôte, encore un serrement de main, et à 8 h.10, me voilà parti pour Nuremberg. Je dors un peu en wagon.

[À 23 h. 37, son train entre en gare de Nuremberg où, vu l’heure tardive, des garçons attendent les voyageurs pour leur proposer de les conduire à un hôtel.]

Je suis tout heureux d’entendre un garçon crier le nom de mon hôtel. Il m’y conduit à travers une forteresse, les remparts, des rues assez larges, mais avec des maisons curieuses et à 12 h., je suis dans ma chambre et m’endors.

 

Mardi 19 avril 1887 : Nuremberg

Image : La Bratwurstglöcklein de Nuremberg à la fin du XIXe siècle

[Daniel rencontre un autre bellettrien auquel il a donné rendez-vous.]

Je suis à Nuremberg, dans la vieille ville, la ville des joujoux, la ville du Moyen Age. Je cours d’abord à la poste voir si mon ami Charles Favre auquel j’ai écrit à Erlangen, peut venir oui ou non, si je le retrouve et s’il passe la journée avec moi. Par bonheur, je trouve une carte de lui. Il arrive à 10 h. 25. J’ai encore une heure jusqu’à son arrivée.

Je profite pour faire le tour des remparts. C’est mieux qu’à Ratisbonne, on voit encore les murs de la ville, surmontés de leurs tours de défense, de vieux donjons tout noirs qui vous parlent du vieux temps où l’on se battait ferme pour démolir ou pour défendre. D’un côté, c’est la ville du XVIe siècle, de l’autre, comme à Ratisbonne, la ville moderne, des villas et plus loin toutes les baraques de foire, imaginables et possibles. Contraste, n’est-il pas vrai ? Là, les restes de la guerre, ici, l’amusement populaire, là, comme l’écho vieilli des bombardes de nos pères, ici, la rioule criarde du carrousel ou d’un cirque quelconque.

[Arrive l’heure d’accueillir son ami.]

Je vais à la gare et passe la porte qui y conduit quand j’entends le sifflet de Belles-Lettres, c’est l’ami Favre, tout comme avant, le même, pas changé d’une ligne. Sous ces vieux murs, nous nous serrons une pince amicale et fraternelle, comme de vieux amis qui se retrouvent. Nous causons du pays et nous commençons nos pérégrinations de touristes.

En regardant ici et là la vieille ville aux maisons si caractéristiques avec des fenêtres proéminentes, sculptées, avec leurs toits en gradins et pointus, nous allons au château…

Dans la cour, un tilleul qui est comme tous les autres tilleuls du monde, mais il a, me dit-on, 300 ans, et aurait été planté par l’impératrice Cunégonde, femme d’Henri II. Ça ne me dit rien. J’aime mieux l’intérieur du château avec sa vieille chapelle romane, ses nombreuses salles, d’où on a une vue sur toute la ville et la plaine environnante, ses poêles antiques en catelles peintes et de jolis vitraux aux couleurs brillantes. C’est vraiment très bien, seulement tout y a encore l’air neuf et a été passablement verni…

Nous redescendons en ville pour aller tout d’abord manger un morceau à la Bratwurstglöcklein. C’est une toute petite Kneipe, deux petites chambres, mais à l’air rustique. C’est là, dit-on, qu’Albrecht Dürer (1471-1528), Hans Sachs (1494-1576) et d’autres fameux de ce temps vinrent s’asseoir et trinquer. On montre encore les chopes, celle d’Albrecht Dürer, contenant un second gobelet, s’adaptant exactement. C’était le verre de sa femme quand ils étaient d’accord, ils buvaient tous les deux dans la chope commune, quand ils ne s’entendaient pas, le mari tirait le gobelet et donnait à boire à sa femme là-dedans. Ce dernier cas était fort fréquent, dit-on. Quelle que soit l’authenticité de cette histoire, toujours est-il que la Kneipe est fort jolie, fort bien décorée à l’antique et que l’on y mange de petites saucisses frites avec de la choucroute…

[Daniel et son ami Charles Favre visitent plusieurs églises dont l’église évangélique luthérienne.]

L’église quoique luthérienne est encore toute remplie d’autels, de diptyques, de tableaux. Il y a même une lampe qui brille toujours, c’est un peu catholicisant que tout cela (1). Le plus intéressant est le tabernacle qui est une magnifique pyramide élancée dont la pointe atteint la voûte de l’église.

[Daniel visite seul le Musée germanique.]

Dans 60 salles s’étale tout ce que l’Allemagne jusqu’au siècle passé, je pense, a produit en fait d’art, de métier, de produits manufacturés en tous genres. Aussi n’ayant qu’une heure pour tout voir, j’ai pris le pas militaire, et j’ai tout parcouru, ne voyant rien et voyant tout pourtant…

[De retour, l’ami Favre accompagne Daniel à la gare où celui-ci prend un train direct pour Bad Cannstatt, station thermale près de Stuttgart.]

Malheureusement, j’étais dans un long wagon wurtembourgeois où il était à peu près impossible de s’étendre et de dormir. Aussi j’étais cassé en arrivant à Cannstatt. Là, je fus tout heureux d’apprendre qu’il n’y avait pas moyen de coucher dans la salle d’attente, ce qui m’obligea à prendre une chambre à l’hôtel.

 

(1)  Dans les églises catholiques, la lampe rouge allumée près du tabernacle signale que des hosties consacrées y sont conservées, c’est-à-dire que sous les apparences du pain le corps du Christ est mystérieusement présent, n’étant perceptible ni pour les sens, ni pour l’imagination. Les théologiens utilisent le terme de transsubstantiation pour parler de ce « mystère » de la foi. Luther croyait à la présence réelle du Christ dans le pain et le vin consacrés durant le temps de la Cène. La substance du pain et du vin porte, contient la substance du corps et du sang du Christ.

Mercredi 20 avril 1887 : Tübingen ou la fin du voyage

Image : Tübingen et le vieux pont sur le Neckar vers 1890

À 4 heures de l’après-midi, je montais dans un wagon et j’arrivais à 7 h. 46 à Tübingen.

J’étais au but. Le soir après moult pérégrinations, j’étais installé assez confortablement dans la première chambre venue, une bonne petite chambre où Dieu voulant, je passerai trois beaux mois à attendre le jour du retour et à bûcher ferme. (…)

Et maintenant, à la fin de ce dernier voyage en Allemagne, j’élève mon cœur vers Celui qui accompagnait Jacob loin de la maison paternelle et après ce beau semestre d’hiver à Berlin, comme après ces jours passés à voir du nouveau et à connaître d’autres mœurs, je Lui exprime ma reconnaissance. Il m’a consolé quand je me sentais seul, il m’a gardé contre tous dangers, il m’a préservé, il m’a guidé. Celui qui s’attache à Lui, éprouvera sa bonté, comme je l’ai fait et espère le faire toujours.

À Lui, louange, à Lui reconnaissance, à Lui gloire.


Ch. Daniel Junod

 

Mercredi 27 avril 1887 : le centenaire d’un poète célébré à Tübingen

Image : Hommage à Ludwig Uhland, Tübingen 1887

[Une semaine après son arrivée, Daniel assiste à Tübingen aux célébrations du centenaire de la naissance du poète romantique Uhland, alors fort célèbre. Il est si impressionné par la ferveur populaire qu’il tient à décrire, sur quatre pages, cette cérémonie.]

À 2 h.½, le cortège se forme. Il est composé d’abord des étudiants. Société après société, portant couleurs ou non, c’est une longue défilade de groupes divers, précédés généralement chacun de trois membres, coiffés d’un grand couvre-chef, portant, celui du milieu, la bannière de la société, les deux autres, deux rapières. Les coiffures varient énormément, depuis les chapeaux, les moins hétérodoxes, jusqu’aux cylindres-tours. Toutes les nuances de l’art du couvre-chef se trouvent dans les groupes composés de sociétés non portant couleurs.

Puis viennent les membres de leurs comités portant généralement le chapeau, plus ou moins brodé, qui s’étale sur une tête empommadée et régulièrement peignée jusqu’à la nuque. Ou bien ils sont couverts d’une vaste cape de velours, comme celle des Armourins neuchâtelois et fichée d’une gigantesque plume d’autruche blanche. Ce devait être primitivement une queue de renard (Fuchsmajor).

Les simples actifs sont coiffés, certains d’une immense casquette à soufflets, grosse comme une feuille à gâteau, et relevée devant. C’est on ne peut plus allemand et quand cette coiffure-là orne un de ces gros pansus, ventrus qui semble avoir connu ce que c’est que d’avaler de la bière, on a devant soi un type frappant de ce qu’est un « Student », im inneren Sinne des Wortes (au sens propre du terme).

En tête du cortège, les miliciens de la ville, à cheval, dont quelques-uns chevauchent fort mal. C’est ce qui reste des bourgeois guerriers du Moyen Âge…

Puis la musique en grande tenue moderne : cylindre et redingote, les « cors » d’étudiants, les plus balafrés de tous, tirés à quatre épingles et fort « stramm » (virils), les autorités, les diverses sociétés de la ville, entre autres, les tireurs, fusil suspendu, chapeau de feutre gris orné d’une petite plume, habit vert de chasse, tout à fait bien ; les vignerons de Tübingen, de bons paysans bronzés, qui marchent courbés, qui sont ridés, de tout âge et de toute taille, portant en général le petit chapeau de feutre rond et à ailes, puis les professeurs, les sociétés de chant, le corps d’officiers de la caserne voisine, et enfin, pour finir, un respectable contingent de pompiers aux casques jaunes à aigrette reluisants. Les gradés ont de plus un long et maigre plumet vert à leur couvre-chef. Enfin, un groupe intéressant composé de vieux charpentiers et gens de la sorte qui ont l’air de s’y connaître.

Le cortège enfourche la longue Wilhelmstrasse à travers la ville. Tout l’élément féminin, beau et laid, vieux et jeune, est là…

Les paysans portent un gilet tout orné de gros boutons de métal et en velours noir parfois, quelques-uns ont encore la culotte. Par-dessus tout cela, un long pardessus blanc, une pipe pendante à la bouche et dessus des cheveux grisonnants, ornant des figures bronzées et ridées, un petit chapeau de vacher, un vrai couvre-chef aplati et en cuir. D’autres portent la toque de laine, avec mèche.

Et les femmes ! robe courte et bas foncés ; taille puissante, des corsets et robes en cloche à plongeurs, tresses en bas le dos, deux généralement ou enroulées derrière la tête. Sur le sommet de la tête, un foulard, tout simplement attaché au tour du cou ou derrière la tête, et enfin un petit… rond, recouvert de tulle d’où partent deux puissants rubans, descendant sur le dos, robes foncées en général. Rien de plus intéressant que cette foule.

Le cortège s’arrête devant la statue de Uland, perché sur son piédestal de marbre et entouré par 8 belles jeunes filles en robe blanche et écharpe rouge et noir…

Après quoi, au son de la fanfare, la foule s’écoule, au pas. Seul le vieux poète sur son sol de marbre, la figure impassible, sévère et méditant, le parchemin sacramentel dans la main droite, voit s’écouler la foule, d’un œil immobile et sans faire un geste. Ils se sont enthousiasmés pour la figure célèbre qui trône là-haut, lui seul aux hourrahs de la foule répond par le silence. Le sentiment de l’imparfait empêche toujours l’artiste de jouir de son œuvre. Que d’autres l’admirent, oui, lui seul se tait. La voix intérieure est toujours là, lui disant qu’il n’est pas arrivé au but et le travail recommence, jusqu’au jour où, s’il a été fidèle, la perfection lui apparaîtra et où il pourra la saisir.

 

Loading…
Loading the web debug toolbar…
Attempt #