Un voyage en Allemagne à la fin du XIXe siècle (I)
De Couvet à Berlin (octobre 1886)
Les voyages en Allemagne de Daniel Junod
Avant-dernier rejeton d’une fratrie de six enfants (1), Daniel Junod vient au monde le 11 juillet 1865, à Chézard-Saint-Martin dans le Val-de-Ruz (NE). Ses parents l’ont honoré de deux prénoms : Charles-Daniel. Il ne conserve habituellement que le second.
Son père, Henri Junod (1825-1882), est pasteur au village. Du haut de la chaire et dans ses écrits, il déploie tout son talent de persuasion pour convaincre son petit troupeau de se détourner des chemins de perdition embrumés par l’alcool et de suivre celui qui mène aux portes du Paradis.(2) Deux ans plus tard, en décembre 1867, élu à la tête de la paroisse de l’Église évangélique indépendante de Neuchâtel, il descend avec toute sa famille au chef-lieu et s’installe à la rue de la Collégiale 10.
La famille s’installa dans la maison où Guillaume Farel, le réformateur neuchâtelois, avait vécu, au pied de la Collégiale. C’était un endroit idyllique pour des garçons éveillés et un tant soit peu turbulents, tels Henri-Alexandre et ses deux frères puinés, Daniel et Samuel. Les créneaux qui entourent le parc de la Collégiale invitaient à la haute voltige, les rochers qui tombent sur le Seyon tentaient les varappeurs, et les mille et un recoins de la colline du Château s’offraient à d’innombrables parties de cache-cache.(3)
Après avoir accompli ses neuf années d’école obligatoire, Daniel entre, en 1882, au Gymnase de Neuchâtel, en section littéraire. Quelques mois plus tard, le 28 octobre, alors qu’il vient de vivre, insouciant, dix-sept heureux printemps, il a la douleur de perdre son guide, son modèle, son père qu’il aime tant, fauché à 57 ans par une épidémie de typhus qui cause la mort d’une vingtaine de personnes à Neuchâtel (4). Dans la Bible familiale, son épouse Marie écrit d’une main ferme ces fortes paroles : 1882. Le Seigneur a jugé bon de reprendre à ma profonde affection et à celle de mes six chers enfants, mon bien-aimé mari, le 28 octobre 1882, jour de nos noces d’argent. Je Le prie de pouvoir dire : « Que Son saint nom soit béni ! ». Je Lui rends grâce pour ces vingt-cinq années de bonheur, pour le secours réel qu’Il nous a accordé à mes bien-aimés enfants et à moi pendant ces jours de deuil et de souffrance, et je veux dire, en comptant sur Lui, à l’entrée de cette vie si nouvelle qui s’ouvre devant moi, comme au premier jour de notre vie à deux : « Alléluia pour le passé ! ».
Est-ce lors de cette douloureuse séparation que Daniel vit son chemin de Damas ? Est-ce à ce moment-là qu’il décide de suivre son père et son frère Henri dans la voie du pastorat, impressionné par la foi de sa mère et bouleversé par celle de son père qui, au moment de rendre son dernier souffle, murmura : Seigneur Jésus, viens. ?
Élevé dans une atmosphère de piété assez austère, il ne cachait pas la peine qu’il avait eue à plier sa vivacité juvénile et son caractère à la discipline chrétienne. Au cours de son adolescence, une conversion sincère soumit sa volonté à Celui dont il fut jusqu’au bout le fidèle serviteur.(5)
Ce qui est certain, c’est que, deux ans plus tard, sa maturité en poche, Daniel entreprend des études de théologie.
Jusqu’en 1874, dans le canton de Neuchâtel, tout aspirant pasteur se formait généralement à la Faculté de théologie dirigée par la Vénérable Classe des pasteurs.(6)
En septembre 1873, l’Église réformée neuchâteloise vit une terrible crise qui débouche sur la constitution de deux Églises, l’une nationale, dépendante de l’État, l’autre indépendante de l’État, appelée Église évangélique neuchâteloise, à laquelle se rattache la moitié des pasteurs du canton, dont Henri Junod. L’Église réformée, scindée en deux, dédouble du même coup le nombre de ses ministres, ses cures et ses temples.(7)
Le 14 octobre de cette année-là, le Synode, nouvelle autorité de cette Église évangélique, prend la direction de la Faculté de théologie et l’ouvre à ses futurs pasteurs. Entre 1873 et 1898, il ne délivre pas moins d’une centaine de licences, témoin de la vitalité de cette Église.
À cette époque, Neuchâtel ne possède pas encore d’Université, mais une Académie inaugurée en 1866 avec trois facultés seulement : lettres, sciences, droit.(8) Ce n’est qu’en 1909 que le Grand Conseil neuchâtelois transforme cette Académie en Université avec droit de délivrer des doctorats.
En 1874, l’État ouvre, à son tour, une Faculté de théologie au sein de cette Académie pour les futurs pasteurs de son Église nationale. C’est ainsi que Neuchâtel se distingue en offrant aux étudiants désireux de consacrer leur vie au Seigneur non pas une mais deux Facultés rivales de théologie.
Il faut attendre 1943 pour voir enfin ces deux Églises et leurs deux Facultés de théologie retrouver leur unité en fusionnant.
C’est à la Faculté de théologie de l’Église évangélique indépendante de l’État que Daniel s’inscrit en 1885.
Le chagrin qui le ronge lors de la mort de son père ne le conduit pas jusqu’à mettre définitivement sous le boisseau la flamme vive qui l’habite. Sa gaité communicative, sa joie de vivre reprennent peu à peu le dessus. Il s’inscrit à la société des étudiants Belles-Lettres, tous de joyeux lurons qui le baptisent, on ne sait pour quelle raison, Cinébref. Avec son frère Henri, il en devient même un boute-en-train fort apprécié.
Jusqu’alors sa famille, sa Faculté de théologie, sa bonne ville de Neuchâtel et sa société de Belles-Lettres lui servent de cocon protecteur dans lequel il s’épanouit. Aussi lorsque vient l’heure, en 1886, d’en sortir, de naître à une autre vie, de partir à la découverte de mondes nouveaux, de prendre, comme c’était alors l’habitude, le chemin des universités allemandes, une terrible angoisse le saisit. Comment va-t-il pouvoir vivre seul ? Comment réussira-t-il à se débrouiller seul ? Comment va-t-il vivre loin de sa mère ?
Depuis le XVIIe siècle au moins, les échanges linguistiques de quelques mois à une année entre jeunes Romands et jeunes Alémaniques sont pratique courante.(9) Toutes les professions ayant trait au commerce, à l’administration, aux services, à la vente, au travail dans les bureaux, à la domesticité en ville et à la campagne, exigent couramment les deux langues. Le bilinguisme est encouragé du haut en bas de l’échelle sociale. Pour les élites romandes, l’allemand est indispensable à qui rêve d’occuper un poste à responsabilités en politique au niveau fédéral ou dans le monde des affaires, des arts et des sciences. La connaissance de la langue de Goethe est aussi une nécessité pour tout théologien protestant. Au XIXe siècle, les grands maîtres de la théologie et de l’exégèse biblique protestantes sont Allemands, ils ont pour nom Ritschl, Baur, Harnack, Schleiermacher, Overbeck, Warneck… C’est donc de façon tout à fait naturelle que nombre d’étudiants de l’Académie neuchâteloise (puis de l’Université) prenaient, chaque année, le chemin des universités de Bâle et de Zurich ou de celles de l’Allemagne pour parfaire leur formation.
S’ils en ont les moyens, ceux qui se rendent en Allemagne profitent de leur séjour pour visiter ses sites et ses villes les plus remarquables.
Daniel est l’un de ces favorisés.
Il dresse, chaque jour, un compte rendu détaillé de ses visites, afin de les partager avec les siens, dès son retour. Conscient de la chance que lui offre sa famille aux ressources tout de même limitées, il veille à ne pas faire exploser le budget qu’elle a réussi à constituer pour lui permettre cette année « hors les murs ». Il note donc scrupuleusement dans un petit carnet, le fameux « carnet du lait » des Neuchâtelois (10), chacune de ses dépenses, au pfennig près, s’efforçant de renoncer à celles qu’il juge superflues. Ainsi, dans les gares des villes qu’il a choisi de visiter, il apprend à rabrouer avec fermeté les porteurs qui cherchent à s’emparer de sa valise pour la porter à son hôtel contre quelques pfennigs. De même, il apprend à déployer des ruses de Sioux pour éviter sur les sites qu’il visite les guides en chasse d’un touriste. Bref, très vite il apprend à se débrouiller seul avec ses deux fidèles compagnons de voyage : son horaire des chemins de fer allemands et son Baedeker (11) qui lui confirme à la rubrique «Strasbourg» : Les guides qui vous assaillent sont naturellement inutiles.
Ces guides Baedeker sont les plus réputés de l’époque. Ils révolutionnent le monde du tourisme en se présentant sous la forme de livres de poche facilement transportables ; ils pèsent moins de 500 grammes. Ils sont même détachables en trois ou quatre parties brochées séparément. Leur atout : au lieu d’être illustrés, ils sont truffés de renseignements utiles, d’adresses d’hôtels, de sites à ne pas rater, de plans de villes et de cartes des régions.
Avant son départ et à l’aide de ce guide, Daniel a planifié soigneusement ses deux voyages, le premier qui doit le mener de Neuchâtel à Berlin où il accomplira un premier semestre universitaire, et le second qui va le conduire de Berlin à Tübingen pour y accomplir le second semestre de sa troisième année de théologie.
Lors du premier voyage, il décide de visiter les villes de Bâle, Strasbourg, Karlsruhe, Mannheim, Worms, Heidelberg, Francfort, Mayence, Cologne, Lippstadt, et lors du second, les villes de Dresde, Prague, Regensburg et Nuremberg.
Les seules dépenses « superflues » auxquelles il n’a point la force de renoncer, mais qu’il note cependant, mois après mois, dans son carnet du lait, avec une probité remarquable, sont celles qu’il consacre à l’achat de cigarettes, de cigares et de tabac pour la pipe, addiction à la nicotine qu’il a dû contracter lors des soirées enfumées et arrosées de Belles-Lettres. Mais régulièrement sa conscience calviniste le rappelle à l’ordre : Les cordons de ta bourse ne sont pas extensibles.
Il consigne le compte rendu de ses deux périples sur 43 pages (22 x 14 cm), sans marges, sans espaces pour permettre à son texte de respirer, qu’il noircit d’une écriture régulière, mais si serrée et si petite qu’il nous a fallu une loupe pour la déchiffrer, dénotant un esprit minutieux, voire méticuleux.
D’un voyage à l’autre
De retour d’Allemagne, Daniel Junod entreprend un autre voyage, celui de sa vie professionnelle et de sa vie de couple.
Sitôt sa quatrième année théologique achevée, il est consacré pasteur le 30 octobre 1888 et débute son ministère à Savagnier, dans le Val-de-Ruz.
En juin 1889, il se fiance avec Marguerite Robert, dite Maggie. Originaire de La Chaux-de-Fonds et du Locle, née à Neuchâtel, le 23 mai 1870, elle est la fille du pasteur Édouard-Ami Robert et de Marie-Lina Robert-Tissot. Ils tiennent une correspondance suivie jusqu’à leur mariage.(12)
En 1890, Daniel Junod est nommé pasteur à Boudevilliers. Et le 3 octobre de cette année-là, Daniel et Maggie célèbrent à Neuchâtel leur mariage religieux.
Ils donnent naissance à cinq enfants :
Marie-Marguerite, le 28 janvier 1892,
Marthe, le 30 mai 1893,
Ruth, le 11 février 1895,
André, le 22 septembre 1897,
Suzanne-Madeleine, le 3 mars 1901.
Le 24 février 1903, Daniel Junod est élu pasteur de la paroisse indépendante de Neuchâtel et le demeure durant trente-huit ans. Cette longévité, sa bonne humeur, son goût des contacts humains et son entregent en font une des figures populaires de la ville de Neuchâtel.
Dans son appartement situé à la place Pury, au dernier étage de l’immeuble de l’actuelle Banque cantonale neuchâteloise, il ouvre, avec son épouse, une pension pour étudiants en théologie.
En plus de la cure d’âmes, Daniel Junod consacre toute son énergie à lutter contre le fléau qui dévaste alors tant de personnes et de familles : l’alcoolisme, en s’investissant à fond dans l’association La Croix-Bleue. En 1899, il en assume la présidence cantonale et prend la responsabilité de la rédaction de son journal La Croix-Bleue. Il entre de même au Comité central suisse dont il prend la présidence en 1927. En 1929, il est élu à la présidence de la Fédération internationale de la Croix-Bleue.
En 1906, il assure encore la rédaction du Journal religieux des Églises indépendantes de la Suisse romande.
En 1907, il accepte la présidence de la Commission des Études de la Faculté de théologie de l’Église indépendante de Neuchâtel où il représente la tradition du professeur Frédéric Godet dont il a été l’élève. Il devient aussi une figure éminente du Synode.
Daniel Junod décède le 14 octobre 1941, laissant le souvenir d’un pasteur joyeux, encourageant, réconfortant. Son épouse Marguerite le suit dans la tombe, le 4 octobre 1950.
© François Zosso, 2017
(1) La fratrie : Ruth Anna (1858-1901) ; Elisabeth Rose Henriette (1861-1940) dite Lily, diaconesse ; Rose-Marie (1862-1938), dite Rosi ; Henri Alexandre (1863-1934), pasteur, missionnaire en Afrique du Sud et au Mozambique, anthropologue ; Charles-Daniel (1865-1941) ; Richard Samuel (1868-1919).
(2) Junod Henri, L’Eau-de-vie, ses dangers, Paris, Germer-Baillière [etc.], 1863.
(3) Junod Henri-Philippe, Henri-A. Junod, Missionnaire et savant 1863-1934, Lausanne, 1934. www.regard.eu.org/Livres.12Henri_A_Junod/02.php
(4) C’est à la suite de ce drame que les autorités décidèrent de construire des canalisations amenant à Neuchâtel les eaux pures de l’Areuse, celles du Seyon étant régulièrement polluées par les eaux de lessive de l’hôpital de Landeyeux où l’on isolait les contagieux.
(5) Nécrologie publiée dans le Journal religieux des Églises indépendantes de la Suisse romande, 18 octobre 1941.
(6) En 1833, la Compagnie des pasteurs avait créé une Faculté de théologie comprenant deux chaires.
(7) Histoire du Pays de Neuchâtel de 1815 à nos jours, Hauterive, Ed. Gilles Attinger, 1993, t. 3, p. 245.
(8) En 1838, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III avait donné son feu vert à la création d’une première Académie dans sa Principauté de Neuchâtel. Elle avait ouvert ses portes le 2 novembre 1840 à 27 étudiants et 10 professeurs assurant 14 cours de droit, de philosophie, de mathématique, de physique générale et d’anatomie comparée. Lors de la Révolution neuchâteloise de 1848, elle fut supprimée.
(9) Caspard Pierre, « Les changes linguistiques d’adolescents. Une pratique éducative, XVIIe-XIXe siècles », in Revue Historique Neuchâteloise, 2000, janvier-juin, N° 1-2, pp. 5-85.
(10) Carnet dans lequel le laitier notait le montant des litres de lait que son client achetait à crédit et qu’il réglait à la fin de chaque mois.
(11) Baedeker K., Les Bords du Rhin, de la frontière suisse à la frontière de Hollande, Leipzig et Paris, 1891, 14ème éd.
(12) Elle a fait l’objet d’un travail scientifique en 2006, dans le cadre d’un séminaire d’histoire de l’Université de Neuchâtel sous la direction du professeur Philippe Henry et intitulé : Le couple et les relations amoureuses. Histoire et épistolarité: étude de cas helvétiques (Neuchâtel, XVIIIe -XXe siècles). Elle a pour auteur Annabelle Baertschi et Grégory Rochat.
Samedi 9 octobre 1886 : Couvet – Bâle : un départ difficile
Image : les gorges du Taubenloch près de Bienne
Le cœur gros de pensées tristes et les yeux gonflés par des larmes retenues avec peine, je pars et quitte ma mère bien-aimée, mon pays et ma sœur Rosi. (…)
Pour ne plus rien voir, je m’assieds sur mon banc et lis, sans les lire, des exercices de conversation en allemand et en français. (…)
De temps en temps pourtant, un regard furtif jeté par la fenêtre me montre la rive de notre beau lac qui s’enfuit.
… le train file. Cornaux, Cressier, Landeron, je quitte le canton de Neuchâtel et à Bienne je cherche en vain le Jura neuchâtelois que j’aime tant. Mais il est maintenant si loin. (…)
Mon train gravit les vignobles de Bienne, je passe devant le Ried, et nous voilà bientôt en pleines gorges (du Taubenloch), mais l’eau manque et la Suze est basse. (…)
Depuis Tavannes, je suis en pays inconnu et je jouis énormément de voir ces belles gorges (de la Birse). (…)
À Delémont, il tonne. C’est le dernier orage de la saison. Sa puissante voix annonce que les beaux jours sont passés, que l’hiver est là. Oui ! Oui ! Les beaux jours sont passés.
Bientôt, j’approche de Bâle. Dans le train qui s’enfuit rapide, je vois une dame qui a trop bon air pour être paysanne et qui me semble ressembler frappement à notre Marie Daetwyler, notre domestique. Plus je la regarde, plus je crois qu’elle doit être la mère de Marie. Si mon allemand eut été assez considérable, il me permettrait de me tirer d’embarras, j’aurais certainement été m’informer de la chose. (…)
Nous sommes à Bâle. Je descends du train et la bonne figure d’Édouard Perregaux vient à ma rencontre ; on se serre la main comme des gens que l’absence de la maison doit unir. Et ce cher ami me pilote jusqu’à la Maison des Missions. (…)
Édouard Perregaux me quitte au bout d’une heure après m’avoir confié à un élève de la Mission, dont le nom fort difficile à articuler, m’échappe. Après avoir regardé un peu ce vaste établissement des missions qui contient 90 élèves, j’en visitai le musée ethnographique qui contient de nombreuses curiosités dont une maquette du…Temple de Jérusalem.
À 2 heures, lui et moi, nous allons visiter en gros la ville…
[À propos de la cathédrale] C’est la première fois depuis longtemps que je vois une église gothique aussi grande. J’en fus frappé. Elle est splendide, il faut l’avouer, encore toute fraîche et bâtie avec une belle pierre verte qui fait contraste avec les autres bâtiments de Bâle.
Nous grimpons jusque sur la tour, regardant en passant l’horloge, et admirant depuis là-haut la belle Suisse, le Jura, et tout ce beau pays qu’il va falloir quitter, de l’autre côté, la Forêt Noire et la grande plaine allemande qu’il va falloir traverser.
Puis nous redescendons. À l’intérieur, nous admirons le tout. On nous fait remarquer le tombeau du grand Érasme et je remarque avec plaisir un vieux chevron neuchâtelois dans un écusson. Nous allons voir le chœur qui est plus haut, me semble-t-il, que dans toutes les autres églises de ce genre. Après quoi, nous retournons ensemble à la gare.
Samedi 9 octobre 1886 : de Bâle à Strasbourg
Image : Clinique protestante des diaconesses de Strasbourg
Je prends mon billet pour Strasbourg et une chope et un sandwich pour mon dîner. Il était quatre heures. À ce moment, André Fuchs, dont les vacances commencent aujourd’hui, car on vendange à Neuchâtel (1), arrive. Avec lui, je passe à la douane où je dis pour mon malheur que j’ai un peu de chocolat. Le douanier met encore la main sur le reste de mes pains d’anis et le tout étant pesé, je dois payer 60 pfennigs. Dire combien cela me révolte de voir mes affaires fouillées et farfouillées, est impossible.
Enfin, j’en suis quitte et je puis passer dans la salle d’attente. Puis, nous prenons un Schnellzug (train direct) qui franchit en moins que rien des distances énormes. Au bout de quelques instants, nous sommes à Mulhouse. André descend et je trouve à la gare toute sa famille, ses parents et sa sœur. Je leur serre la main et cause quelques instants avec eux. Ils me remettent une jolie petite corbeille remplie de fruits et d’autres mangeailles.
Le train siffle et me voilà de nouveau lancé dans les espaces, dégustant avec un plaisir bien compréhensible ce bon raisin du Rhin qui rappelle celui de mon pays. Vive les gens qui savent songer aux autres et leur fournir, sans qu’ils s’y attendent, de bonnes choses à se mettre sous la dent !
Tandis que seul, cette fois, et pour longtemps, croyais-je, je regardais filer la plaine et respirais un peu d’air frais à la fenêtre du coupé, voilà qu’à Colmar une porte s’ouvre et sœur Catherine, avec son bonnet blanc, grimpe dans mon wagon. Elle n’avait pas voulu entrer dans le coupé des dames, pensant me trouver dans celui des hommes. Quel bonheur ! Un nouveau visage connu. Je lui demande la permission de finir le sandwich que je croquais justement et puis ensuite, vogue la galère, les langues ont beau jeu ; nous causons de tout, de notre fameuse course en bateau de Neuchâtel à Montmirail, des diaconesses et de tout ce qui peut nous intéresser.
À l’horizon lointain, les Vosges se montrent, le train siffle ses trois coups et nous voilà en pleine gare de Strasbourg. Lily (sa sœur) est là, nous attendant. Je saute du train et j’embrasse ma chérie, descends les perrons sans remarquer la splendeur de la gare et les fresques qui l’ornent.
Nous cheminons gaiement du côté de la maison des diaconesses. Au milieu d’un dédale de rues, rencontrant un peu partout des soldats prussiens et filant devant des sentinelles qui ont le fusil sur l’épaule.
Nous traversons quelques rues, passons l’Ill et nous arrivons à la Maison-mère des sœurs diaconesses.
Sœur Luisa et d’autres sœurs étaient là, nous attendant. On se donne la main comme des gens qui sont tout heureux de se revoir. On parle tout doucement de peur de réveiller les malades ou de déranger ceux qui ne dorment pas ou l’ombre des trépassés.
On passe à la pharmacie, le domaine d’Élizabeth, puis à la cuisine première classe, jolie pièce dallée, carrelée, bien propre, où on sent la main d’une puissante directrice, où un joli petit souper nous attendait. Lili n’en croyait pas ses yeux, et moi pas davantage.
Puis, comme il se faisait tard, ma bonne sœur me conduit dans ma chambre qui est de l’autre côté de la rue. C’est l’ancien salon de Mme Haas. Sur une commode s’étale joliment encadrée toute la famille Junod, même moi, et cette jolie rangée de visages aimés semblait me dire « Tu es chez toi ». Sur le fourneau, une main anonyme si bien connue avait placé un petit bouquet tout modeste et tout frais pour égayer un peu la vie du pauvre exilé et pour lui redire dans un langage muet que la vie la plus triste a quelques fleurs pourtant et que l’exil a ses joies et ses beaux jours ; je m’en apercevais déjà.
Lily m’installe, nous causons encore, après quoi, comme le temps s’écoule, nous nous donnons deux gros becs retentissants en nous disant au revoir. Je souffle ma bougie, tout rentre alors dans le plus profond silence et cette première nuit en dehors de la maison et pourtant encore dans la famille, dura longtemps…
(1) Le littoral neuchâtelois étant recouvert d’un vignoble remarquable, élèves et étudiants avaient congé le temps des vendanges pour aider à la récolte du raisin.
Dimanche 10 octobre 1886 : découverte de Strasbourg et de sa cathédrale
Image : La cathédrale de Strasbourg à la fin du XIXe siècle
Ah ! qu’il y faisait bon dans ce lit moelleux que ma chère sœur Lily m’avait préparé et que j’y dormais bien sous mes gros duvets… Ami lecteur qui que tu sois, paresseux de nature ou habitué à te lever avant l’aube, avant le deuxième chant du coq, tu pardonneras à ton narrateur qui, trouvant que le dimanche est le jour de repos, resta dans les plumes et dans les rêves jusqu’au troisième chant de l’oiseau d’Esculape. Phébus éclairait déjà les remparts de Strasbourg, ou plutôt il n’éclairait rien du tout, car il pleuvait ce matin-là quand Lily vint me tirer de ma somnolence. Je sors de dessous mes draps, puis m’habille de noir et je cours à la pharmacie où la bonne fée de l’endroit m’avait préparé un fort bon petit déjeuner auquel je fis grand honneur. Puis, quand tout fut avalé, je m’en allai sans Lily, mais avec sœur Catherine et tout un tremblement de sœurs aux bonnets blancs entendre le sermon de M. Wennagel. J’entre dans la petite église, je grimpe à la galerie…
En face de la chaire, le chœur composé de dames qui se lèvent pour tous les chants, tandis qu’au-dessus d’elles, éclairé par la lumière du gaz, l’organiste qui tient l’harmonium, croit de son devoir d’écraser tout le monde en tirant tous les registres possibles et impossibles. M. Wennagel, le prédicateur, est un homme qu’il fait beau entendre parce qu’il a le ton d’un homme convaincu, profondément chrétien et profondément désireux de faire du bien à son auditoire, mais il est poitrinaire au plus haut degré…
[Visite de la cathédrale] C’est aux abords de ce gigantesque édifice de pierre rouge que je vis, pour la première fois dans ma vie, une sentinelle prussienne saluer son officier, cela pour mon édification personnelle. À peine vit-il ce supérieur approcher de sa guérite, par des mouvements comparables à ceux d’un polichinelle dont on tire la ficelle, le dit militaire fit cinq à six simagrées pendables. Une vraie machine quoi ! après quoi, il suivit des yeux le dit supérieur qui passait son chemin. Voilà la force allemande. De figure, ce pioupiou ressemblait à Paul Comtesse (1). Ils lui ressemblent tous un peu du reste. (…)
Après que Reichardt eut été me changer 5 francs contre 4 marks chez son cordonnier et après avoir un peu examiné l’extérieur de la cathédrale, surtout le portail principal et la tour, depuis la place où Gutenberg perche sur son piédestal et bien regardé saint Laurent sur son gril, ornant le portail Nord, nous entrons et tombons en plein service. Un capucin quelconque, perché sur la chaire où prêcha Jean Geiler de Kaysersberg, moins orateur que lui, haranguait la multitude dévote en faisant force éclats de voix et gestes sentimentaux…
Moi, admirant, m’épatant à tout bout de champ, regardant les vitraux et tout le tremblement, je m’approche de près de la chaire qui est un chef-d’œuvre de sculpture et de finesse.
Suspendues ou plutôt accrochées à la partie nord de la grande nef, les orgues remplissent une des arcades latérales. On les admire beaucoup. Sœur Catherine m’a même dit qu’elles étaient d’argent. Pour moi qui trouve plus de charme à l’argent quand on le tient dans ses mains, je suis un peu choqué par les couleurs un peu trop criantes et je garde mon admiration pour plus tard. (…)
Après avoir gravi 330 marches d’escalier, soufflant dur et ne disant mot, on arrive sur la plateforme. Nous avons grimpé jusque là-haut sans nous arrêter… Une plateforme est une anomalie dans une église gothique, ça sent l’anormal, l’irrégulier et quoiqu’en disent tous les Strasbourgeois et leurs femmes, il manque une tour à leur dôme, et la petite cahutte du gardien, du muezzin en style arabe, ne peut de loin remplacer la flèche superbe qui devrait s’élever à sa place. On dit que les architectes ont craint que les fondements ne fussent pas assez solides pour supporter un nouveau poids. Bon à dire, je crois bien que ce n’étaient pas les fondements qui faisaient défaut, mais les fonds. Toujours est-il que la construction qui unit la tour à l’embryon de sa compagne est une grosse faute d’architecture…
Je n’en avais pas encore assez et je demande à Reichardt de grimper plus haut. Nous voilà encore traçant comme des malheureux et gravissant sans reprendre haleine dans une des quatre petites tourelles qui flanquent la tour, 170 marches. Les gens de la plateforme sont des Lilliputiens et ceux qui vivent sur la terre de vrais pucerons. Nous voyons encore quelques traces d’obus, derniers vestiges matériels du bombardement…
[Repas à la Maison des diaconesses] J’arrive tout juste à temps pour le dîner. J’ai dîné une fois seul de mon espèce avec 6 demoiselles, c’était aux Ruillères (au-dessus de Couvet), au bon pays de Suisse, mais dîner seul de son genre avec une cinquantaine de diaconesses en bonnets blancs, ça ne se voit pas partout et tous les jours, pas même dans les meilleures familles. Toujours est-il que je l’ai fait et qu’après la prière en allemand à laquelle je n’ai rien compris, on m’engagea à choisir un cantique dans les « hymnes du croyant ». (…)
[Au Jardin botanique tout proche] Tout à coup dans un coin perdu, au milieu de rocailles, j’aperçois une petite fleur rouge au milieu d’un parterre vert, c’est le solène des Alpes qui pousse dans nos montagnes bien aimées. Tout souriant le petit, tout content qu’il est de retrouver un compatriote éloigné comme moi « du doux pays de son enfance », comme aurait dit Chateaubriand. Il avait déjà perdu un peu de son caractère alpin, son feuillage était moins délicat et sa fleur moins fraîche. Il sentait, comme Lily, comme moi, il sentait l’exil quatre lieues à la ronde et pourtant il était toujours bien reconnaissable. Il me rappelait mes belles Alpes où tout est beau, les grandes montagnes comme les petites fleurs qui tremblotent sur leurs pentes. Et dire que si je l’avais voulu, je n’aurais pas pu le cueillir, ce petit compatriote, pas pu le serrer dans mon calepin et le porter sur mon cœur. (…)
[De retour à la Maison des diaconesses, Daniel souhaite assister aux Vêpres chantés pas des religieuses catholiques] Ma sœur Lily réussit si bien à me cajoler, à me distraire que j’oubliai Réparatrices et chants mystiques et me voilà traçant faire encore une foule de visites. (…)
Celui-ci [un goûter pris avec des membres de la colonie suisse de Strasbourg] fut accueilli avec une bouche fendue jusqu’aux oreilles. Nous tapâmes dessus avec ensemble, joie, délices et orgues, sans compter Pâques fleuries et le reste. Puis, quand tout fut raflé, Lily me quitta pour préparer des potions dans sa pharmacie et moi j’allai dans la chambre de sœur Catherine batoiller (2) un tantinet…
(1) Alors pasteur aux Planchettes près de La Chaux-de-Fonds.
(2) Expression du parler neuchâtelois qui signifie converser.
Lundi 11 octobre : il faut se résoudre à quitter Strasbourg…
Image : Vue de Strasbourg à la fin du XIXe siècle
Et dire que ma première intention avait été de ne rester qu’un jour à Strasbourg. C’est l’erreur que j’ai commise pour avoir jugé les choses de loin. Au lieu de me réveiller à Karlsruhe après une demi-nuit de chemin de fer, qu’il m’était doux d’entrevoir la bonne figure de Lily et son auréole blanche sur le seuil de la porte entrouverte de ma chambre venir me réveiller et qu’il m’était plus doux encore, au lieu de dormir dans un hôtel d’où l’on ne sort que plumé, de pioncer sur mes quatre oreilles, dans les oreillers de la maison des diaconesses…
Gentil petit-déjeuner, quel bon souvenir vous me laissez ! Qu’il était plaisant de vous avaler, vous qui avez été préparé par la main d’une sœur, qui est aussi la sœur de tout le monde, plutôt que d’engloutir ces petits repas d’hôtel qu’on est obligé de dévorer tout entier pour avoir la conscience tranquille et pour dire qu’on en a eu pour son argent.
Après le déjeuner, pendant que Lily vaque à ses affaires et après qu’elle m’eut montré tout son bataclan de « potard », je retourne à la cathédrale où je vois une noce, une noce de pauvres gens et qui n’avait rien d’idyllique. C’étaient deux jeunes vieux, quarante ans, je pense. Le prêtre avait l’air d’être joliment ennuyé d’avoir à marier de tels gens, il expédiait sa liturgie aussi vite qu’il pouvait le faire et de l’autre côté, les deux jeunes époux qui mesuraient quatre-vingts ans ensemble, le mari surtout, avaient l’air d’être non moins lassés de devoir se tenir à genoux si longtemps.
Je n’ai rien vu de bien neuf… À onze heures, je me suis trouvé devant l’horloge et j’ai pu revoir la vieille passer devant la mort. J’ai vu le comput ecclésiastique, mais, en réalité, je n’ai rien vu, ça je le jure, je l’avoue franchement, j’ignore ce qu’est le comput ecclésiastique, puis le système solaire, les phases de la lune et le reste.
Après quoi je suis revenu dîner avec mes cinquante diaconesses. C’était la fête de l’une d’elles, elle avait cinquante ans et c’est elle qui a choisi le cantique allemand. C’est ainsi que l’on fête les sœurs, fête bien modeste sans doute, mais qui m’a pourtant dit quelque chose, même beaucoup ; seulement c’est un peu difficile à transcrire ici sur le papier.
[L’après-midi, Lily et Daniel prennent un tramway à vapeur pour aller dans la petite bourgade de Kehl.]
À travers la campagne encore verte où nous voyons des Prussiens s’exercer, nous filons gaiement, malgré la pluie qui tombe. Au bout de 20 minutes, nous sommes à Kehl, ou plutôt au bord du Rhin que j’avais vu pour la première fois à Bâle et que je revois ici, moins bleu, mais tout aussi fort. Nous allons sur le pont de bateaux qui repose sur le fleuve, nous le passons et repassons. Puis, nous entrons au Rheinlust, un jardin-restaurant voisin, où nous demandons un café à un garçon à face de nègre qui semble amusé de voir une diaconesse avec un jeune homme. Si ça lui fait plaisir, pourquoi pas ? (…)
[Départ de Strasbourg] Je reprends tristement le chemin de la gare, nous grimpons sur le perron, causons ensemble quelques bons moments encore. Nous retrouvons aussi Reichardt, après quoi, un sourire bien jaune sur la bouche, je serre une dernière fois la main de cette bonne et chère sœur Lily qui est un gros lingot d’or ambulant et de cette chère sœur Catherine qui vaut plus que le diamant de tous les sultans du monde.
Il est 9 h. 20. Je mets la tête à la fenêtre, salue avec mon chapeau ces deux diaconesses, vois encore leurs mouchoirs s’agiter, remets la tête à la fenêtre et vois encore leurs bonnets blancs sous leurs noirs capuchons. Puis, allez, allez gaiement, Monsieur le train.
Je suis seul dans un coin de mon wagon, seul avec deux étrangers que je ne comprends pas et qui ne me comprennent pas. Dans un autre coin, un soldat fume une grosse pipe.
Un Allemand dort d’un sommeil tudesque sur les genoux de sa femme ou de sa sœur. Celle-ci s’efforce de le réveiller, lui tape dessus avec son ombrelle, lui tire les cheveux, l’Allemand maugrée et continue de dormir. Enfin arrive Karlsruhe, j’y débarque, me jette dans le premier omnibus. Moi et ma valise, nous filons à l’hôtel Erbprinz qui n’est heureusement pas trop grand, j’inspecte le lit, il est propre, je me fourre dedans et je m’endors. Il est près d’une heure du matin. Mais plus de photographies sur la console, plus de bouquet sur le poêle.
Mardi 12 octobre 1886 : Karlsruhe, la ville en éventail, et Mannheim, la ville en échiquier
Image : Plan de Mannheim à la fin du XIXe siècle
Plus de bonnet blanc et de gentilles figures, plus de sœur qui m’éveille ! Non, non, je m’éveille tout seul dans le vaste monde, tout seul dans une ville où je n’ai aucune connaissance. C’est la première fois de ma vie que pareille chose m’arrive, aussi j’en suis tout triste ; c’est naturel.
Je m’habille, je consulte le livre qui contient les principales curiosités de la ville et descends déjeuner dans un petit salon à côté de la chambre à manger, tout ornée de tableaux. Puis, Baedecker en main, je cours au château. On en voit la tour depuis toutes les rues qui forment un éventail. La ville, chacun le sait, a la forme d’un vaste éventail. J’arrive à la grande place, ou plutôt au grand jardin qui se trouve devant le château. C’est une promenade splendide bien soignée, avec des plantations bien alignées et artistiquement groupées. Au centre, la statue équestre, si je ne me trompe pas, du Grand-Duc Louis (1), un bronze que je ne connais ni d’Ève et encore moins d’Adam. Je pénètre plus avant, mais pas moyen d’aller plus loin, la sentinelle est là, le fusil sur l’épaule.
[L’heure avançant, Daniel rentre à l’hôtel prendre sa valise et payer sa note qui se monte à 4.10 marks, bonne main, hélas ! comprise. À ses dépens, il découvre que l’argent peut couler comme de l’eau entre ses mains, s’il n’y prend garde.]
Mais enfin il fallait bien apprendre un jour que l’argent, ce nerf de la guerre et d’un peu tout ce qui regarde notre vie physique, que l’argent coule comme un fleuve africain, quand il descend les terrasses et les plateaux supérieurs jusqu’à la plaine basse. J’avais bien l’intention de porter moi-même ma valise à la gare, mais non, ce grippe-sou de portier me l’avait déjà portée à l’omnibus et pour ne pas quitter cette joyeuse et bonne petite compagne, je m’assis à côté d’elle, et je filai à la gare traîné par un cheval d’hôtel. (…)
Le train nous emporte à travers des plaines, et encore des plaines où l’on cultive des raves et des pommes de terre. Les gens sont justement en train de les récolter. À six km au moins de distance, de grandes forêts de pins, interminables, interminables… Elles sont barricadées, l’été, en parcs royaux ou grands-ducaux, je pense, où Sa Majesté le Grand-Duc, qui ne supporte de croiser des hommes, va chasser.
J’ai vis-à-vis de moi un bon monsieur encore jeune, à grosse figure et à barbe châtain qui a bien envie de me causer, je le vois tout de suite. Mais je ne le désire pas du tout parce que mon allemand est quelque chose d’insaisissable et de confus, comme la nébuleuse, l’Urgrund (cause première) du futur et du passé. Mais, pouf ! voilà que ça éclate et me parle. Je parviens à lui dire qui je suis, ce que je vais faire, et voilà qu’il se trouve que ce bon monsieur, à la face patibulaire, a été en pension, il y a quelque vingt ans, au Landeron ou à La Neuveville. Il y a comme ça des circonstances comme qui dirait, dans la vie des peuples et des individus, qui sembleraient presqu’avoir été ramenées pour vous ébaubir. Ce bon monsieur me parle français, il me dit, si j’ai bonne mémoire, que les gorges du Taubenloch sont, à son avis, très belles…
Le château de Mannheim est splendide. C’est un vaste dédale de grands corps de bâtiments se coupant tous à angle droit, hauts de deux grands étages (en réalité quatre) avec des toits presque plats. Je le parcours et tombe au milieu d’une place où la cavalerie doit faire habituellement ses exercices à en juger par la nature du terrain. (…)
[Daniel quitte Mannheim pour Ludwigshafen] Pour arriver à Ludwigshafen, on traverse des fabriques, et encore des fabriques et encore des fabriques de produits chimiques et ça ne sent guère bon du tout par là. (…)
(1) Né le 9 février 1763, décédé le 30 mars 1830, Louis Ier fut grand-duc de Bade de 1818 à 1830. Il se tailla une réputation de débauché.
Mardi 12 octobre 1886 : sur les pas de Luther à Worms
Image : Monument à la mémoire de Luther à Worms
[Daniel arrive à Worms] Là, nous sommes dans la fameuse ville où le réformateur germain prouva qu’un homme qui combat pour la vérité ne craint pas tous les diables rassemblés.
Mais hélas, il n’est plus guère possible de se représenter Luther entrant à Worms, quand on entre soi-même du côté de la gare, on y trouve une rue toute moderne, avec de fort beaux bâtiments qui ne ressemblent en rien aux vieilles maisons du Moyen Age. En revenant, j’ai vu arrêter un voleur.
Je laisse de nouveau ma valise à la gare, prends un petit gamin pour guide [Il le paie 60 pfennigs.] et file directement avec lui au monument de Luther…
Tout d’un coup, sur une place, apparaît le monument de Luther, entouré d’une barrière en fer et qui vaut la peine d’être vu.
Ce monument-là, à moi, pauvre rustre, qui vois clair dans le domaine de l’architecture comme une lampe en plein midi, m’a fait une vraie impression. Il exprime bien ce qu’a été le réformateur, une protestation forte et puissante. Et je suis heureux de le voir s’élever au-dessus d’une ville catholique (1), comme pour prouver à l’Église catholique, apostolique et romaine qu’il y a gens encore plus puissants qu’elle.
La figue de Luther, au centre, est sans doute la plus belle. Il tient la Bible dans sa main et de l’autre il met le poing sur le Livre saint et on l’entend vous dire cette parole : « Me voici, je ne puis faire autrement ». Des médaillons ornent ce piédestal. J’y ai remarqué entre autres, la figure de Calvin, cette figure amaigrie avec sa barbe pointue. Aux quatre angles du piédestal, les précurseurs de la Réforme : Savonarole d’abord, habillé en moine qui prêche à la multitude, il a le bras étendu, un doigt levé, l’autre main sur sa poitrine, il vous regarde avec une expression anxieuse, comme pour vous presser de l’écouter et de le croire. Pierre Valdo, un bon gros Vaudois avec son bâton de pèlerin, un chapeau de feutre et de gros sabots comme ses disciples en portaient, Wyclef, ensuite, a l’air de lire et d’interpréter la Parole de Dieu, et enfin, Jean Huss, le martyr, dont le regard est fixé avec une intensité toute spéciale sur un crucifix qu’il tient dans sa main…
Toutes ces statues et ce monument en général font un effet splendide. Mais est-il permis de tout dire, contraste qui fait rire parce qu’il est bien ridicule, en effet, un pigeon sur le nez de Luther et… du blanc, vous comprenez, pas besoin de plus de détails…
Quand j’ai bien vu et tout revu, je pars voir le dôme ou la cathédrale romane. C’est la première fois que je vois une église aussi grande et toute romane. Pour ne pas troubler la solennité du lieu, je pose mon cigare à côté du portail, qui est, chose curieuse, gothique et orné comme un portail gothique d’une foule de statuettes. J’entre et je regarde… Ce qu’il y a de curieux, c’est que cette église a deux chœurs aux deux bouts. Je n’ai jamais vu ça. Le chœur qui supporte la tour se dégrade et on doit la réparer. De grosses fentes le parcourent de haut en bas. Il m’a l’air bien malade. Si la tour, un jour s’écroule avec fracas sur les habitants de Worms comme la tour de Siloé, je ne serais pas étonné. (…)
Je ressors et j’oublie mon cigare qui est du reste très avancé en âge. Des gamins qui sont là me font remarquer mon oubli et me demandent si je ne veux pas reprendre l’objet en question, je leur dis que non et voilà mes moutards qui se précipitent dessus comme les petites filles se jettent sur les sous que leur jettent les Bellettriens…
(1) En 1890, Worms, qui comptait 22'000 habitants, n’était plus une ville catholique. Près des deux tiers des résidents étaient protestants, un petit tiers catholique et 1'300 israélites.
Mardi 12 octobre 1886 : dans le train pour Ludwigshafen ("la première lettre qu’on écrit aux siens")
Image : Usine BASF de Ludwigshafen en 1880
[Sa visite de Worms achevée, il est temps pour Daniel de prendre un nouveau train pour retourner à Ludwigshafen.]
J’arrive au Bahnhof. J’ai perdu mon billet pour retirer ma malle. Le portier est assez gentil pour me la redonner sans ma marque et je lui donne en retour un gentil trinkgeld (pourboire). Je pense qu’il aurait désiré quelque chose de liquide, car il me demande si j’avais visité la Liebfrauenkirche. Je lui dis que non. C’est que sur sa colline, on produit un fort bon vin, le Liebfrauen Milch (le lait de Notre Dame). Et il m’engage à en boire une bouteille (avec lui, cela sous-entendu). Je ne voulais pas en entendre parler, c’est alors qu’il me cite pour appuyer sa proposition un dicton allemand « Quand on va à Rome, il faut bien voir le pape ». Mais rien n’y fit, je n’en voulus pas démordre et au lieu de boire avec lui le généreux vin en question, je me promenai dans la salle de la gare attendant le train et regardant l’enfant d’un Schutzmann (gendarme) jouer avec le casque à pointe de son père. (…)
Dans mon coupé, une bonne dame, une mère de famille, avec son gamin et son vieux père. Le petit tient à la main un ballon comme celui que l’on vend au Mail, à la fête de la jeunesse. Mais voilà que M. le Ballon, qui a sa tête à lui, s’approche peu à peu de la fenêtre à demi ouverte et pan ! le voilà qui prend l’air et qui se met à flotter anxieusement sous l’influence de courant d’air du train. Le gamin tient heureusement la ficelle, un petit fil de rien du tout et M. le Ballon aurait bien pu s’échapper pour visiter d’autres mondes, quand je le pris délicatement entre mes mains et le remis en possession de son propriétaire.
Le grand-père descend à une station et le reste de la famille continue jusqu’à Heildelberg pour retrouver son home.
Je descends aussi, pas pour retrouver mon home qui est bien loin et qui s’éloigne toujours plus, mais pour trouver un omnibus d’hôtel qui m’emporte à travers les rues de la ville jusqu’à mon logis (Hôtel Adler). Il était environ 7 heures.
Après m’être mis quelque chose à l’intérieur et avoir lu quelques journaux, je monte dans ma chambre, elle est petite et propre surtout. Je demande de l’encre, je déballe mon papier, mon buvard pour écrire une lettre à la maison. J’avais voyagé toute la journée, trimé, été transbahuté. Quand je voulus me mettre à écrire sur ma commode, car je n’avais pas de table, le sentiment de la solitude et la tristesse me donnèrent tellement le mal du pays, je l’avoue, et pourquoi pas, les larmes gonflèrent mes paupières. Je suis un homme solide, à la rude écorce, et qui n’avais pas pleuré depuis plusieurs années. Rien n’y fit, il fallait que je pleure.
Oh, la première lettre que l’on écrit aux siens quand on les a quittés pour longtemps et qu’on s’en sépare toujours plus, qu’elle coûte de peine à la main qui tremble et d’efforts aux yeux troublés. Aussi ce soir-là, fatigué et brisé, au bout d’un moment je me couchai laissant à la nuit qui porte conseil, comme dit Homère, le soin de refaire... Et malgré tous mes soucis, je m’endormis bien vite.
Mercredi 13 octobre : étape à Heidelberg
Image : Les ruines du château de Heidelberg aujourd'hui
Il est tard. Je me réveille et me lève, toujours pas de bonnet blanc. Je suis reposé mais non réconforté. Après le déjeuner d’usage qui me permet de remarquer ce qui s’est confirmé plus tard que plus on avance du côté du Nord, moins on vous donne de lait. Après ce déjeuner donc, je cours à la poste acheter des timbres et des cartes. (…)
Malgré le mauvais temps, je monte au Schloss. Je monte, est-ce vrai ? Mes mollets pas habitués aux courses de plaisir ne peuvent croire qu’ils montent et me font mal tout le long du chemin qui conduit au pied du Schloss. C’est assez compréhensible. Depuis quelques jours, je n’avais grimpé que des escaliers et des marchepieds de chemin de fer. Je monte donc ce chemin escarpé, m’élevant ainsi peu à peu au-dessus de la cité universitaire qui venait de célébrer le quatrième centenaire de sa fondation.
Bientôt me voilà au pied du château. Mais, ô terreur !, j’aperçois là-haut un guide. Lassé d’en avoir déjà congédié un qui m’assommait de ses offres et que j’ai dû remballer avec un ton énergique et fâché, ce qui me rend méchant. De peur de devenir plus méchant que je ne le suis, je prends le chemin d’en dessous, de peur de rencontrer la casquette et son porteur ; mais mon gaillard, qui a bon œil, voit cela et prend lui aussi un autre chemin et vient à ma rencontre. Je lui dis que je n’ai pas besoin de lui, que je ne sais pas l’allemand, que je suis un étranger du dehors et un tas de belles choses. L’autre qui en a vu d’autres, ne se laisse pas persuader et je le prends pour me conduire après qu’il m’eut promis de parler lentement. C’était un brave homme somme toute. Il avait été autrefois Dienstmann de la Société … (illisible) et se souvenait d’Auguste Borel qu’il avait revu au Jubilé.
Nous traversons d’immenses fortifications remplies de casemates, et nous voilà en haut, derrière le château.
J’ai vu cela à Cologne, aussi les guides hâtent toujours le pas, ils vous font tracer d’une manière épouvantable, au fond je le comprends, c’est toujours la même chose pour eux et plus le chapelet va vite et mieux cela vaut. À leur place j’en ferais autant.
Avant d’entrer dans le château lui-même, nous allons sur un vaste terrain qui regarde du côté Sud et d’où on voit splendidement la vieille ville d’Heildelberg qui borde le Neckar, et ce fleuve lui-même avec ses ponts et ses flots jaunes agités par le vent et que traversent de petites nacelles à voiles secouées comme sur notre beau lac de Neuchâtel. Heidelberg est située précisément au moment où le Neckar sort des montagnes et entre dans la plaine, la vaste plaine que je vois s’étendre à perte de vue jusqu’à l’horizon…
[Puis il visite l’intérieur du château et son grand tonneau, alors le plus grand du monde, avec ses 228 000 litres, et qui date de 1750.]
C’est le Fass (baril) d’Heidelberg, à la grosse face grise et souriante, aux madriers puissants, qui jadis contenait le liquide aux flots d’or ou de pourpre et qui, maintenant, devenu vieux par le temps, la négligence et le reste, demeure comme preuve des festins homériques des seigneurs germains du Moyen Âge. On en fait le tour par des galeries, on va dessus et on redescend par un escalier tournant. Devant le tonneau perche le bouffon, le fou avec sa chope à la main et son horloge. On vous invite à tirer la chaîne de l’horloge, vous la tirez tout innocemment, l’horloge s’ouvre et une queue de renard, rapide comme l’éclair, vient vous frictionner intimement le visage. Je suis un homme prudent, aussi je me tiens à distance de l’horloge et je tire la chaîne, de sorte que dame queue de renard s’en fut frappé l’air inutilement…
Je quitte enfin cette ruine splendide, la plus grande d’Allemagne que je n’ai fait que parcourir, mais qui ne m’en a pas moins frappé et qui est au fond la vraie gloire d’Heidelberg. Je fus moins enchanté de mon guide qui, tarif en mains, me fit payer 2.30 marks. Une autrefois, malgré mon horreur pour le marchandage, je marchanderai la moitié du prix, à prendre ou à laisser. Mais quand on est comme moi tout neuf dans le grand monde, on perd ici et là quelques plumes. C’est la chose la plus naturelle. Je redescends mon chemin le cœur content, mais la bourse allégée. (…)
En chemin, je m’aperçois que mon horaire, mon cher horaire me manque. Je cours à mon hôtel. Je prends le tram, et suivant ma noble habitude, j’arrive une demi-heure avant le train. Et comme à Cologne, on me refuse mon billet, disant qu’il est encore trop tôt. J’attends donc patiemment dans la salle d’attente, m’amusant à regarder une jolie paysanne de par-là, quelque chose comme une jolie Bernoise et à suivre des yeux une fillette un peu hardie et joliment allurée qui court ici et là et vient même frapper sur ma valise, au grand scandale de sa bonne maman...
Enfin après moult minutes, le train se décide à partir et comme toujours nous revoilà dans la plaine plate aux horizons étendus. Du reste, le temps n’est pas beau, il pleut. C’est une chose commune un peu dans tous les pays, sauf au Transvaal. Avant Darmstadt, monte dans le train une paysanne portant un panier plus lourd qu’elle. Il s’en suit une petite altercation avec le contrôleur qui est remballé de plus belle. La nuit tombe, je ne vois rien de Darmstadt, rien que des lumières. Je poursuis ma course rapide du côté de Francfort am Rhein. J’y arrive dans la grande gare Main Neckar. Je ne trouve pas mon ami Quinche auquel j’avais écrit. Et je prends le premier Dienstmann venu qui me conduit au Nassauerhof qui est à quelques pas de la gare. (Aujourd’hui hôtel ***) J’avais mis ma chère petite casquette de Belles-Lettres, c’est très commode en voyage, mais le sommeiller en me voyant, me toise de haut en bas et finit par me donner une petite chambre au fond d’une cour et qui donne, à son tour, sur une autre cour qui est une basse-cour…
Je demande de l’encre tout simplement pour pouvoir écrire. Ma chambre n’est pas trop mal. Seulement quand je veux prendre une des chaises, le pied en tombe. Je sonne le sommeiller pour lui faire constater que le dégât a été commis avant mon arrivée et après lui avoir donné mes nom, prénom, adresse, lieu d’origine, etc., je me fourre au lit, tout pénétré du sentiment profond d’une solitude plus profonde encore. Je ne dors pas bien, j’ai trop le mal du pays.
Jeudi 14 octobre : Francfort, la ville où quelques singes offrent à Daniel l’occasion de critiquer le darwinisme
Image : Palmengarten de Francfort à la fin du XIXe siècle
Je me réveille avec une douleur à l’omoplate droite, j’avais attrapé un petit coup de froid, cette nuit-là. Mais je ne crois pas être encore pensionnaire du royaume des morts. Je fais une puissante gymnastique pour faire filer cette hôtesse incommode, puis je file déjeuner. J’arrive sous la porte cochère, quand, tout à coup, du Ciel, sans doute, arrive une douce musique, une musique éthérée qui me rappelle tant de belles, tant de bonnes choses : « Le sifflet de Belles-Lettres ». Je n’y crois pas. Pourtant oui, voilà Quinche en personne qui apparaît à la porte. Il avait reçu trop tard ma lettre pour venir me trouver, la veille, à la gare. Dès le matin, à l’aube, il s’était mis en route pour me trouver. Et il m’avait trouvé, je parle de nouveau français, de nouveau neuchâtelois. Est-ce possible ? J’avale mon déjeuner comme un fou et vais le rejoindre aussitôt. Quant à mon rhumatisme dorsal omoplatal, je n’y songe plus guère, quoique, de temps en temps, une petite douleur me le rappelle. Nous allons d’abord chez Quinche qui demeure tout au nord de la ville…
Sa chambre est fort jolie. Il a un piano, cela va sans dire, comme élève du Conservatoire. Je lis la Suisse libérale, après quoi ce bon ami me fait de la musique autant que je veux… Il me semblait être à la maison et cela me ragaillardissait le cœur. (…)
Nous décidons d’aller au Jardin zoologique, puis au Palmengarten ; et parlant français et parlant surtout du bon pays de Neuchâtel, de sa bonne capitale, de la famille et des amis, nous arrivons au Jardin zoologique.
Tout coûte dans ce bas monde. Nous devons payer 1 mark à l’entrée et 50 pfennigs en sus pour visiter l’aquarium. Nous payons, pourquoi pas ?
Droit devant l’entrée se trouve un fort joli jardin, tiré à quatre épingles, peigné, brossé, cosmétiqué de la plus belle façon, aux formes régulières et mathématiques… Les Allemands sont forts pour ces choses-là...
Les singes sont les plus amusants. Loin d’être un ancêtre de l’homme, le singe n’en est qu’une parodie. Ce visage bestial qui a quelques reflets d’intelligence, est si ridicule, il forme un contraste si fort que chacun en rit…
Trop fier pour se déranger pour de faibles et petits bourgeois que nous sommes, le tigre royal reste superbement couché au fond de son repaire… Devant la porte d’une cabane suisse, d’un chalet de bergers, se trouvait toute une famille de bouquetins. C’était un paysage vraiment suisse…
J’ai remarqué entre autres l’axolotl, ce fameux animal qui n’a pas l’air de se douter qu’il est un argument nouveau et puissant dans les mains des darwiniens, ou s’il s’en doute, il n’a pas l’air d’y croire. Il m’a l’air, au contraire, de prendre très philosophiquement la vie, et pourquoi pas, somme toute ?...
Nous repassons devant les fauves, et en fait de fauves, ne faut-il pas que devant la cage des panthères, nous rencontrons un compatriote, et qui plus est une connaissance, Robert Matthey de Lausanne.
- Eh, salut Matthey !
- Salut, me répond-il.
Et nous voilà causant un tantinet ; après quoi, nous nous séparons. (…)
Nous filons au restaurant. La salle est presqu’aussi vaste que le Temple du Bas à Neuchâtel. Elle est entourée d’une galerie où on peut se nourrir aussi. Le plafond, les colonnes, les murailles, tout ça est peint et orné de fresques. Un sommelier arrive et nous commandons un dîner des plus modestes : un potage, beefsteak, pommes de terre dorées et fromage, le tout arrosé d’une demi bouteille du moins cher des vins du Rhin (3.30 marks) à chacun. S’ils n’ont pas 4 marks de bénéfice là-dessus, je veux volontiers me faire pendre. Nous mangeons et nous payons, non sans avoir devant nous des Allemands qui mangent aussi et qui nous font croire qu’avec le temps, d’après la loi de Darwin, les Allemands ne connaîtront plus ni fourchettes ni couteaux, ils auront tout simplement la tête dans l’assiette et laperont, croqueront, dévoreront comme les chiens. (…)
Autre surprise, ça nous coûte 2 marks chacun. J’entends ma conscience qui gronde bien fort et qui me reproche d’être un enfant prodigue. Je l’apaise en lui disant que 2 marks, ça ne fait que 2.50 francs.
[Après avoir longé un corridor long et sombre, ils entrent dans une salle à la lumière éblouissante.]
La scène représente naturellement une victoire de l’Allemagne, celle de Wissenburg (août 1870). On voit Wissenburg que les Français défendent et que l’infanterie prussienne et l’artillerie bavaroise attaquent. Par place, on ne sait presque pas où le réel commence, à d’autres, c’est plus visible. Mais ça m’a un peu étourdi quand même, et j’étais un tantinet ébahi. Faut dire qu’en général, c’est fort bien fait et qu’on pourrait croire que les Bavarois à grosses têtes vont vous tirer dessus.
[Daniel passe une dernière heure dans la chambre de Quinche où celui-ci se remet au piano.]
En toraillant ma petite cigarette, j’écoute ce bon ami improviser ou reproduire et me charmer avec tous ces morceaux bien connus et dont chaque note me rappelait le salon de la Collégiale de Neuchâtel.
Le temps s’enfuit lentement… Les minutes déroulent leur chapelet et quand soixante perles y ont passé, l’heure est terminée, il faut reprendre le chemin de la Main-Neckar Bahnhof.
Nous arrivons dans une salle d’attente pleine de soldats et de civils qui boivent, chantent, crient, c’est un brouhaha terrible. Nous nous plaçons devant la porte qui s’ouvre enfin. Je grimpe dans mon train et serre encore une fois, une dernière pour bien longtemps, la pince à ce bon ami. Et le train file sur Mayence, Mainz en allemand.
Une nuit à Mayence dans un hôtel à l’air un peu drôle
Image : Hôtel Germania de Mayence à la fin du XIXe siècle
Nous voilà bientôt en pleine gare. Je descends, j’avise un porteur qui, après moult pourparlers, me prend ma malle pour me conduire à l’hôtel dans lequel j’avais choisi de descendre, l’hôtel Main Taunus. Nous marchons longtemps sur les pavés glissants, nous passons devant une immense fabrique en cendres. Elle venait de brûler la veille, et bientôt nous voilà au bord du Rhin. Je vois les lumières de l’hôtel Taunus. Mais voyant celles de l’hôtel Germania plus près et d’un extérieur moins considérable, je dis au portier d’entrer et je prends une chambre.
Puis je redescends pour prendre un repas chaud, mais moins cher que la viande rôtie. Cet hôtel m’a l’air un peu drôle. Des hommes jouent aux cartes pour de l’argent. Un peu plus tard, vers 9 h. je pense, ou plus tard encore, deux jeunes gommeux s’amènent avec deux gommeuses et commencent à boire ensemble.
Tout cela me semble un peu louche, aussi je monte dans ma chambre une fois nourri et je me réduis sans entendre une gentille voix pour me dire bonsoir, le cœur tout triste et pourtant bien reconnaissant à Dieu pour la belle journée qu’il m’avait donnée.
Vendredi 15 octobre 1886 : une croisière sur le Rhin
Image : Rocher de la Lorelei vers 1900
À 6 heures et demie et même bien avant, car j’ai peu dormi, je me réveille, me lève à la ½ environ. J’empaquette mes affaires, descends en bas pour déjeuner, réclame ma note qui est 4.20 marks, en comptant le port de ma valise et le porteur. Après avoir refusé énergiquement au porteur de l’hôtel de le laisser porter mon petit bagage, je pars pour prendre pied sur mon bateau. Je n’ai rien vu de la ville, rien de ce qu’on peut en voir la nuit quand on marche ¼ d’heure environ, rien sinon les restes d’un vaste incendie d’une immense fabrique détruite la veille dont on aperçoit encore quelques poutres en combustion.
À 7 h., je pars donc pour mon bateau en passant sur le quai du Rhin. À bord, on fourre ma valise dans la cale (30 pf.), ce qui m’ennuie un peu.
Le bateau sonne, nous filons sur le Rhin en passant sous les arches splendides d’un pont en fer. Un Irlandais que je prends d’abord pour un Hollandais, parce qu’il prononce le ch = k, m’aborde, s’informe du panorama que je porte sur moi et que j’ai acheté 1 mark et nous finissons par nous entendre. Ce fut presque mon seul compagnon de route.
Le bateau navigue sur les eaux jaunes vertes du Rhin, calme et paisible. Nous filons entre des îles couvertes de forêts, ralentissant la marche sur les bas-fonds et toutes les fois que nous rencontrons un caboteur ou un bateau quelconque, surtout des barques chargées que des vagues trop fortes pourraient faire couler. C’est ainsi que nous ménageons les bateaux tout chargés de raves et de betteraves. (…)
Les capitaines des bateaux, de vrais marins avec la casquette, ou le caporal d’office se saluent au passage, ainsi que leurs subalternes et non contents du salut militaire, ils se font de grands gestes d’affection. Cet usage provient, je le pense, de vrais marins et non des marins d’eau douce, qui, se rencontrant sur les immensités sans horizon, éprouvent le besoin de se dire plus qu’un simple bonjour. Quand je vois ces grandes effusions du pilote à la barre, je pense à ces adieux que se font en mer les marins lorsqu’ils songent que leurs adieux pourraient bien ne pas être des au revoir.
Ces caboteurs qui abondent sur le Rhin sont soit de petits remorqueurs ne tirant qu’un seul bateau, soit d’immenses navires à deux cheminées, soufflant dru quand ils passent, remorquant trois ou quatre immenses barques pontées et chargées. Chacune de ces barques de commerce est attachée au bateau principal, au vapeur, par un immense câble, un fil, comme disent nos marins neuchâtelois…
Le temps est brumeux et le Rhin serpente de Mayence à Bingen, dans une plaine triste, bordée au Nord seulement par le Taunus . Il fait triste et je songe au beau pays du soleil, à notre lac à l’eau claire. Les collines se rapprochent pourtant, voilà le fameux château de Johannisberg, avec ses vignobles qui, dit-on, je n’en sais rien, produisent un vin exquis (à 10 marks la bouteille).
[À Rudesheim, Daniel aperçoit le fameux monument de l’orgueil national allemand : la Germania.]
Je la contemple de loin, cette femme géante, le bras étendu, tenant, je pense, dans une main la couronne de laurier. Je vois tout cet immense monument sur son piédestal immense, sortant de la paisible forêt qui l’entoure et je pense que quelques coups de canon en auraient vite fait l’affaire. (…)
J’oublie de dire que, bien avant Coblence, se trouve le fameux rocher de la Lorelei avec sa légende connue, qui ne m’a pas énormément frappé. Il surplombe plus ou moins le Rhin et ne vaut pas le rocher à pic de la Clusette.
Ces bords du Rhin sont pittoresques, mais si ces montagnes de 800 pieds de haut peuvent faire l’admiration générale des Allemands, j’avoue qu’à moi, Suisse, elles ressemblent à des taupinières… Ce qui est plus joli que ces coteaux de vignes, ce sont les ruines et les châteaux qui les couvrent…
(Après Sooneck), arrivèrent, à ce moment-là, deux personnes qui troublèrent un peu la fête. C’était un Allemand, avec de beaux yeux, une belle barbe et une petite taille et sa femme qui me rappelait en beaucoup mieux Mme Coline Naef. Ils avaient l’air si heureux, et ils avaient de bonnes façons que je les ai pris d’abord pour des Français. Leur bonheur de famille, c’était, je pense, deux jeunes mariés, m’a rappelé ma famille et la tristesse est venue, me préoccupant de toute autre chose que de la vue.
À Coblence, la pluie commence forte, serrée, avec une tempête épouvantable, si bien qu’à un certain endroit, le bateau rata sa manœuvre et dut revenir sur lui-même pour pouvoir aborder. Aussi je rentre dans la cabine, je m’appuie sur la valise que j’ai pu ravoir et je commence à lire un abrégé de la Réformation, en français passable, mais qui vaut mieux que celle de mon guide du Rhin que j’ai pris et que je relirai à Berlin, quand nous voulons rire.
La cabine est pleine de monde et d’une odeur écœurante que je supporte avec dignité, quoique je n’aie rien mangé depuis le matin qu’un peu de raisin et quelques pains d’anis.
De temps en temps du reste, je sors et, tout grelottant encore, j’admire le château Arenfels à Bad Hönningen et la jolie Apollinariskirche à Remangen avec ses quatre tours…
À Bonn, j’attends pour redescendre dans la cabine d’avoir vu un moulin à vent, le premier que j’ai jamais contemplé de ma vie. Avec ses quatre ailes tournant paisiblement, sa petite tour ronde et son toit en coupole, il a quelque chose d’honnête, d’aimable. Il fait songer à une vie paisible…
Mon Irlandais s’est pris de bec avec le tenancier du restaurant de mon bateau qui s’appelle « Adolph », en lui disant que le vin est très cher ici. L’autre lui dit qu’il ment. J’ai tout compris de cet échange musclé, mieux qu’avec un vieil Allemand à barbe grise, qui me parlait confusément, me faisait de longs discours dont je ne comprenais souvent pas le moindre mot. Je lui disais que oui et il le croyait, ce qui était encore le plus drôle.
Au bout d’un moment, comme j’étais sur l’escalier, à la chotte , et prenant l’air, le caviste arrive et veut passer sur la marche la plus petite de l’escalier, la seule que je lui laissais, il fait un faux pas et patatras et patatras.
Je ne l’avais pas touché, il avait été maladroit et voilà tout. Voilà pourtant mon gaillard, qu’au lieu d’être tout confus de sa maladresse ou de me prier complaisamment de lui laisser la partie la plus large de l’escalier une autre fois, le voilà qui éclate et qui fait obus dans la cabine. Quant à moi, j’ouvre mon parapluie et je vais prendre l’air.
Droit après, mon Irlandais qui descend l’escalier, sent une lampe lui arriver dessus, il s’en tire avec quelques taches d’huile sur son paletot et s’en plaint au contrôleur. L’autre fait une enquête et va chercher le mousse qui perchait dans n’importe quel coin du bateau pour l’amener en présence de l’Irlandais qui déclare que le gamin n’est pas coupable. N’est-il pas frappant de voir le plus faible être accusé toujours le premier.
[Arrivée à Cologne]
Nous abordons sur un quai chargé de colis, de bagages et couvert de monde. À gauche, des ouvriers, à la lumière vacillante de torches, excitée par le vent, travaillent à la construction d’un quai et sont au-dessous du niveau de l’eau, mais une pompe locomobile les préserve d’un bain froid.
Au milieu du brouhaha général et des cris des matelots, j’aperçois sur la façade d’une maison cette inscription : Hôtel des Trois Rois. C’est précisément cet hôtel que j’avais choisi d’avance sur le conseil de mon Irlandais qui possède un Baedeker plus complet que le mien. Je ne fais ni une ni deux, et après avoir congédié par un Nein fort sec tous les porteurs qui se présentent, j’arrive à l’hôtel, prends ma chambre, soupe quelque peu, écris une lettre à la maison, et vais faire un tour sur le quai et sur le pont de bateaux. Il faut payer deux pf. pour y passer. Cela m’amuse beaucoup, tellement que tirant ma monnaie de ma poche, je dis à l’employé : « Mit freude » (avec joie). Je reviens et me couche. « Chut, chut, je dors ».
Samedi 16 octobre : Cologne, le pont qu’il faut traverser « rechts gehen »
Image : Pont de Cologne vers 1900
Samedi 16 octobre
Quel temps ! Quel pays ! Devant ma fenêtre je vois le débarcadère, des bateaux, un quai tout sale couvert de toutes sortes de marchandises, le Rhin, plus loin, qui roule paisiblement une eau jaune verte, glauque, rendue un peu grise par la pluie torrentielle qui tombe et le vent qui ride sa sale surface. Sur l’autre rive, Deutz avec sa gare et ses hôtels.
À tout moment, des remorqueurs suivis de leurs longues barques pontées passent devant ma fenêtre pour franchir l’étroit passage qui s’ouvre dans le pont de bateaux.
Après avoir déjeuné avec du beurre qui sent la fabrique, Baedeker en main, je m’en vais au dôme, non sans passer par Deutz.
[Prudent, il tient à repérer l’entrée de la gare, car il va partir le soir même par le train de 19 h. 54 et craint de ne pas la trouver à cause de l’obscurité.]
Après m’être orienté, je reviens à Cologne tout le long du mur d’enceinte par le grand pont posé sur d’immenses piliers et pour le passage duquel on doit aussi payer 2 pf. D’un côté du pont, c’est le chemin de fer, de l’autre la route. Les piétons, pour éviter toute collision et pour faciliter le paiement de 2 pf., doivent toujours « rechts gehen » (circuler à droite). Cela n’empêche pas beaucoup de gens peu soumis de « links gehen » (circuler à gauche).
En sortant de ce fameux pont, on a une vue splendide sur la cathédrale. On voit l’extérieur du chœur, les deux nefs latérales surmontées de grands arcs-boutants qui supportent la grande nef, le transept et enfin les deux tours avec leurs immenses flèches qui vont se perdre dans les nues.
Dès que je visite l’extérieur, des guides accourent pour me piloter et surtout pour me voler mes sous. Après un certain nombre de « Nein » énergiques, de « Ich will allein sein. » (Je veux être seul), ces grippe-sous me lâchent et je puis aller paisiblement contempler l’intérieur. (…)
Impossible pour le moment d’avancer beaucoup, le suisse est là, vêtu d’un grand surplis rouge et coiffé d’une toque en trapèze renversé et armé d’un sceptre en métal blanc et qu’il tient dignement crossé sur sa poitrine. Je reste donc au fond de l’église appuyé contre un pilier à regarder les vitraux. Malheureusement pour moi, j’ai choisi une retraite bordée de deux troncs, aussi le suisse me fait déguerpir.
Pendant ce temps, les prêtres au fond du chœur, les enfants de chœur et l’orgue au fond Nord du transept, chantent et jouent alternativement les répons de la liturgie. Le son court le long des nefs, s’agrandit de tous ses échos. Bientôt le culte cesse, les fidèles s’en retournent en accomplissant fidèlement toutes les simagrées de leur idolâtrie. Les prêtres fuient à la sacristie avec leur gravité d’emprunt et le doux son des orgues est remplacé par les coups de marteau des ouvriers qui achèvent ou restaurent la cathédrale, dont la voûte a 61.5 m. de hauteur et qui pourrait loger la Collégiale de Neuchâtel. (…)
À cette régularité parfaite qui frappe les yeux et qui repose l’esprit sans avoir pourtant la sécheresse des formes mathématiques s’ajoute, à l’extérieur, le charme de mille détails dont les cinq mille pointes de petites tours qui courent tout autour de la nef principale comme une forêt de sapins pétrifiés.
Pour 1.50 mark, on peut visiter le chœur. Un vieux monsieur semble s’intéresser à moi, le dos courbé par les ans, il s’approche, me demande si je veux voir le chœur et le reste. Apprenant que oui, il demande une carte au suisse, se montre empressé envers une vieille dame, et après nous avoir pilotés un moment, nous annonce qu’il est un Führer. Il parle assez distinctement.
Dans la partie principale du chœur, tout le long des stalles en bois dur ciselé et derrière des rideaux-tapisserie se trouvent des fresques splendides, dit-on, représentant les sacrements. Moi qui n’entends pas grand-chose à ce genre de peinture, comme en toute peinture, je me laisse dire que c’est beau, riche, sublime, pourquoi pas ! (…)
Nous passons dans la salle aux trésors. Notre guide est un homme pressé qui ne pense pas que nous ne sommes pas aussi pressés que lui. Au centre de la salle, la chape des trois rois mages, avec leurs crânes, c’est ce qu’ils disent au moins. Ça leur fait plaisir. Toujours est-il que cette chape est splendide, tout en or repoussé et incrusté d’une quantité incommensurable de pierres précieuses… Ces rois mages n’étaient pas rois du tout. Une bonne fortune, ou si vous aimez mieux, une bonne étoile les a conduits à Cologne. (…)
Autre farce, le bâton de saint Pierre, avec deux anneaux de la chaîne qui le retenait prisonnier. Il est très bien conservé ce bâton-là. Sauf cela et même à cause de cela, cette chapelle aux trésors est très intéressante et vaut la peine d’être vue…
[Après la visite de la salle aux trésors] nous sortons et notre guide nous dit que c’est fini. Je lui donne 50 pf. Je reste encore quelques instants dans l’église, regardant autour de moi, les ouvriers qui travaillent, une femme qui brûlent deux cierges sur un petit autel où sont pendus des ex-voto. Je rentre à l’hôtel par un temps abominable.
[Après le repas, notre voyageur visite les remparts, le port pour y voir des bateaux neufs, puis il retourne à la cathédrale.]
Lorsque je mis les pieds dans la cathédrale, je tombai de nouveau en plein office que j’écoutai, assis sur un banc comme un simple fidèle, un peu distrait sans doute par un prêtre dévidant son chapelet en balbutiant des prières.
Ces prêtres, aux dehors de « matous », sauf les moustaches, ne me vont qu’à moitié.
J’ai vu ce matin, une pécheresse aller à confesse, et s’y préparer d’un air fort lamentable, je l’ai vue ensuite faire ses confidences au prêtre dans le confessionnal. Quelle religion ! Si jamais je vais à confesse, moi, ce sera pour me moquer du prêtre ou lui dire son fait. Tas de pécheurs qu’ils sont, qui se prennent pour des directeurs de conscience.
Quand j’ai bien vu et tout bien vu, je repris tranquillement le chemin de mon hôtel…
La nuit tombait à 6 h 3/4. Une heure auparavant, je pris le chemin de la gare après avoir énergiquement refusé au « Putzer » le droit de porter ma valise. Ce malheureux portier ! N’a-t-il pas osé frapper à ma porte et me dire quand je lui ai fait comprendre que je voulais porter ma malle tout seul : « Ich bin der Putzer. », comme pour me dire « et ma Trinkgeld ». Je l’ai rassuré en lui disant que j’allais lui donner quelque chose.
[Ce que fit Daniel. Il lui remit trente pfennigs avant de partir pour la gare prendre le train de nuit pour Lippstadt, petite ville à mi-chemin entre Cologne et Berlin. Il y demeura trois jours chez un certain M. Dreichmann auquel il avait annoncé son arrivée. Le feuillet n° 8 de son périple ne figurant malheureusement pas parmi les papiers de Daniel, nous ignorons ce qu’il y a fait. Mais grâce à son « carnet du lait », nous apprenons qu’il arriva à Berlin le 22 octobre où il retrouva son ami Reichardt qu’il avait rencontré à Strasbourg.]