De La Chaux-de-Fonds à Vienne et en Irlande : une jeune femme au destin marqué par la grande Histoire
Lucy Schneider, une jeune institutrice de La Chaux-de-Fonds, est témoin de l'Anschluss et passe les années de guerre en Irlande
Lucy Schneider (1918-2012)
Fille de pasteur, Lucy étudie à l’Ecole normale de La Chaux-de-Fonds où elle obtient son diplôme d’enseignante. En 1936, ne trouvant pas de travail en Suisse, elle part à Vienne pour apprendre l’allemand dans une famille juive, les Schnitzler, tout en s'occupant de leurs deux enfants Klary et Georges. La vie n’est pas toujours facile, les enfants sont gâtés, capricieux, et Madame Schnitzler est souvent lunatique. Lucy va régulièrement à l’opéra avec des amies suisses, jeunes préceptrices comme elle dans des familles viennoises. Elle se rend aussi aux sports d’hiver ou à la campagne avec la famille. Elle gagne peu et a parfois des problèmes d’argent. En septembre 1937, Madeleine Schneider (née en 1919) rejoindra sa sœur à Vienne et y travaillera dans une autre famille.
Lucy vit la montée du nazisme en Autriche. Elle assiste à l’Anschluss « en live » le 12 mars 1938 et entendra le discours de Hitler. En avril, elle passe ses examens d’allemand et rentre en Suisse en mai, après s’être réfugiée à l’Institut suisse de Vienne. En raison des événements, il semble que M. Schnitzler ait disparu et que sa femme ait été forcée de nettoyer les wc publics.
Une année plus tard, après avoir passé quelques mois en Slovénie au service d’une famille princière, Lucy Schneider part apprendre l’anglais en Irlande dans une famille presbytérienne de trois adolescents, dont le père dirige un pensionnat. Elle devait y rester une année, elle ne rentrera, guerre oblige, qu’en 1945. Heureusement, elle s’y plaira beaucoup.
A partir de mai 1939, Lucy est donc enseignante dans une école-pensionnat de Carrickmacross en Irlande, dans la famille Meacoch (protestante, très pratiquante et très mélomane), composée du père, de la mère, de la fille aînée Joan et de trois garçons, Donald, Ralph et Georges. Elle est très bien intégrée et considérée comme un membre de la famille. Elle se lie d’amitié avec Edith Elgee, une autre enseignante chez qui elle se rendra quelquefois à Wexford. Chaque été la famille se rend à Sea Bank, Castlebellingham, au bord de la mer, dans une petite maison toute simple, pour les vacances.
La censure espace la correspondance entre Lucy et ses parents (les lettres mettent parfois un mois pour arriver). Lucy restera finalement en Irlande jusqu’en 1946, sa sœur Elisabeth Schneider (née en 1921) la rejoindra alors et prendra sa place.
Lucy a détruit les lettres de sa famille avant de rentrer en Suisse après ses séjours à Vienne et en Irlande, faute de place dans ses bagages. Durant cette période, elle aura écrit près de 300 lettres à ses parents, frères et sœurs.
A son retour en Suisse, elle épouse Paul Maumary, dont elle aura trois enfants. Elle a été professeure d’anglais à l’Ecole supérieure de commerce de Neuchâtel.
Un apprentissage tout à fait nouveau !
Lucy Schneider, qui vient d’arriver à Vienne, décrit une de ses journées
7 mai 1936
Mes chéris, quelle joie en recevant ce matin vos bonnes lettres ! Merci beaucoup, beaucoup. Ça pince un petit peu le cœur de voir toutes les chères écritures ! […]
J’allais partir pour un des grands parcs de la ville : le Schwarzenberg. J’y suis restée avec Klary jusqu’à midi et demi. Nous sommes rentrées et avons dîné à 1h et demi. Après le dîner je dois donner une petite leçon de français à Georges pendant que sa sœur se repose. Ensuite, comme le soleil brillait toujours, nous sommes retournées au parc. Je m’installe avec mon tricot et la petite joue avec les enfants qui sont là. […]
M. et Mme sont sortis ce soir-là. J’ai soupé seule à la bibliothèque qui est très confortable ; je peux si je veux faire marcher la radio. Ensuite j’ai fait un peu de piano ; il y a ici un excellent instrument. […]
Nous sommes retournés dans la chambre des enfants. Ils ont fait un chahut impossible, se sont battus, roulés ; j’étais écœurée. […]
En tout cas je vous assure que je fais un apprentissage tout à fait nouveau ! Adieu la « pédagogie » pratique ou théorique, on n’a pas le temps d’y penser. […]
Oh ! les dimanches à La Sagne ! J’y ai souvent pensé hier ! Et à vous tous également ainsi qu’à tous les Sagnards.
Une situation politique tendue à Vienne
Lucy Schneider suit l'actualité : le chef du parti nazi autrichien Seyss-Inquart (ici avec Hitler) va succéder au chancelier Schuschnigg.
Mi-février 1938, la situation politique est tendue à Vienne. Lucy écrit :
Il y avait dimanche passé, comme vous le savez, le fameux discours d’Hitler, diffusé par radio et qu’une masse de gens ont écouté naturellement.(...) Dimanche soir, des hordes de hurleurs parcouraient les rues en braillant "Heil Hitler". (...) Jeudi toute la ville était décorée à cause du discours de Schuschnigg. J’en ai entendu une partie, il était vraiment épatant ! Les gens ont parcouru les rues en criant "Heil Schuschnigg". Ils ont l’air beaucoup plus forts que les nazis !
On connaît la suite : Schuschnigg annonce un référendum. Hitler n’en veut pas. Seyss-Inquart devient chancelier et fait appel aux troupes allemandes. Le 12 mars Hitler proclame l’Anschluss. Voilà comment Lucy transcrit les faits le 11 mars 1938 :
Tout le monde est nerveux ici. Les événements politiques se précipitent à tel point qu’on vient de nous annoncer que les Allemands sont en route pour Vienne. A la minute où je vous écris, retentit sur la rue le Siegeslied des nazis. Toute cette semaine les manifestations ont augmenté. Chaque jour l’agitation augmente. Depuis samedi passé il est permis de porter les insignes nazis et de se saluer à la hitlérienne. Aujourd’hui toute la journée on sentait que quelque chose se préparait. Le Front National fait une propagande intense. Des avions lancent continuellement des feuilles volantes pour l’Autriche. Le vote pour ou contre qui devait avoir lieu dimanche vient d’être renvoyé. D’autre part je viens d’entendre que Schuschnigg a démissionné. Est-ce vrai ou non, je n'en sais rien, je crois que oui. (...)
Je viens d’aller faire en ville un tour avec [illisible]. Il est 10h ½. Les rues sont encore pleines. Les hurlements ne cessent pas. Vous auriez dû voir la place de l’Opéra ! Il y a eu grand défilé avec croix gammées et flambeaux ou torches. Il y avait une telle foule hurlante amassée par là, que nous n’avons pas pu voir grand chose. Les journaux ont déjà publié leur 2e édition spéciale qui est déjà écrite par le ministre allemand. J’ai une peine extraordinaire à croire que je suis maintenant en Allemagne. Tous hurlent “Sieg Heil” etc. Je me demande si ça va durer toute la nuit. On le croirait.
Savez-vous que tous ces zélés nazis me regardent du coin de l’œil à cause de mon beau nez juif ! J’ai entendu quelques remarques me concernant déjà. C’est pourquoi, dès demain, je ne circulerai plus sans mon passeport. Excusez cette lettre sans queue ni tête. Vous comprendrez qu’on soit un peu excités. Demain matin, les Allemands seront déjà ici. (...)
Je vous écrirai la suite des événements. On doit être préparés à tout maintenant. Mais en tout cas, ne vous faites aucun souci à cause de moi. Je ne risque rien ; les manifestations s’en sont bornées à des cris, des cortèges, etc. mais aucun coup de feu n’a été entendu, et c’est beaucoup.
L'Anschluss s'accomplit
Lucy Schneider décrit l'arrivée à Vienne des troupes allemandes, le 13 mars 1938. Hitler, sur place au soir du 14 mars, sera acclamé le lendemain par une foule en délire à la Heldenplatz.
Photographie tous droits réservés.
21 mars 1938
Samedi, toute la journée, la ville fut survolée par des avions allemands lançant des feuilles volantes avec quelques mots de salutation au nouveau peuple allemand. Le soir, j’ai vu des camions surchargés de « braillards » avec drapeaux et décorations diverses. La foule à leur passage criait « Heil ». Dimanche, toutes les troupes allemandes étaient déjà à Vienne. Il y eut le soir un grand défilé de leurs autos de guerre, camions, tanks, Panzer, etc. J’ai par chance pu voir une partie de ce fameux défilé. C’est vraiment intéressant de voir une fois une chose pareille. Les gaillards sont équipés d’une manière fantastique et ont une discipline et un ordre extraordinaire. Vous auriez dû voir tous ces braves Viennois, délirant de joie, hurlant, braillant. (...) Lundi arrivait le Führer. Naturellement redoublement de chahut et grande parade le long du Ring. (...) On s’habitue à voir tous les uniformes allemands se balader dans les rues de Vienne, ça pullule. Il y en a une quantité extraordinaire.
L'arrivée en Irlande
Un séjour qui s'annonce sous les meilleurs auspices
(La photographie montre Lucy Schneider avec ses élèves en 1942.)
Lors du séjour de Lucy Schneider en Irlande, les lettres s’espaceront peu à peu, à cause de la durée, à cause de la censure.
Le 24 mai 1939, elle écrit de Carrickmacross et raconte son voyage :
[…] Mon train pour Holyhead était déjà sur le quai. J'ai eu, dans un wagon de IIe très confortable, une bonne place vers la fenêtre.
Le voyage à travers l'Angleterre est vraiment très joli. Une heure avant d'arriver à Holyhead, on voit déjà la mer. Une fois en gare, on n'a que le quai à traverser pour prendre le bateau. C'est une embarcation plus conséquente que celle qui traverse la Manche. Le temps était beau; je me réjouissais de la traversée, mais oh mes amis ! Il a fallu déchanter. Un fort vent se mit de la partie. […] Je me réjouissais d'arriver sur terre ferme je vous assure ! […] Le paysage sur tout le parcours est ravissant. Cette Irlande est un charmant pays. Tout est vert maintenant. Les moutons paissent sur les grandes prairies entourées de haies (comme en Angleterre d'ailleurs.) J'en arrive à mon entrée triomphale à la gare de Dundalk. A peine le train était-il sur le quai, que j'aperçois une petite dame en gris qui me fait signe. Mme Meacoch m'a tout de suite reconnue à cause de la photo. Elle me reçut très aimablement ainsi que Mr M. La petite auto attendait devant la gare; on y put mettre mes 3 valises. Et en route pour Carrickmacross. Tout de suite les patrons m'ont été extrêmement sympathiques. […] L'école est un vieux bâtiment, très sympathique, construit à côté de l'église protestante.
Fin du séjour viennois
Lucy Schneider évoque le plébiscite voulu par Hitler pour confirmer l'Anschluss, mais son séjour viennois touche à sa fin.
Le 6 avril 1938, Lucy Schneider quitte définitivement sa famille d'accueil, les Schnitzler. Les deux dernières semaines se sont mal passées. Elle prend pension au Home (à l'Institut suisse de Vienne), où elle semble très heureuse de jouir de sa liberté. En un mois, les nazis sont parvenus à contrôler totalement l’Autriche. Afin de « légaliser » cette agression caractérisée, Hitler annonce qu’un plébiscite sur l’Anschluss aura lieu le 10 avril . Voici comment Lucy ressent l’événement :
Ici ont lieu maintenant les grands préparatifs pour le plébiscite de dimanche. On érige des sortes d’autels immenses avec l’image de qui vous savez ; partout on colle, on décore, on fait de la réclame. La ville sera illuminée samedi. Je me réjouis de voir ça. Il paraît que c’est merveilleux !
Le 13 avril, la jeune fille constate :
Tout est maintenant très tranquille ici ; il y eût (sic) samedi de grands discours, défilés, etc… Mais tout s’est passé sans grand chahut. […] La ville a été – et est d’ailleurs encore – décorée d’une manière folle. C’est une lessive de drapeaux rouges avec cercle blanc et croix gammées. Les vitrines sont décorées. Les immenses pylônes blancs avec aigle allemand et croix gammées s’élèvent au Graben et à la Stephansplatz. Dimanche, jour du vote, tout était très tranquille. Je suis allée le matin à l’église protestante, ensuite à la messe à la cathédrale, et le soir écouter dans une petite église un jésuite qui parle merveilleusement bien. J’allais oublier de vous dire que j’ai vu samedi le Führer sur son balcon d’hôtel. Il saluait la foule hurlante avec sa casquette sur le nez et un air presque rogue. Assez impressionnant d’ailleurs.