Quitter les Montagnes neuchâteloises pour tenter sa chance en Floride
Lettres de Jean et Yvonne Baillod, partis en septembre 1922 pour la Floride, où ils feront leur vie.
Originaire de Gorgier, Jean Baillod est né au Locle le 11 avril 1893 et décédé en octobre 1971 à Kay West (Floride). Il épouse le 20 mai 1920 Yvonne Reusser, de Bienne. Née en 1901, celle-ci est décédée le 19 janvier 1986 à Winter Park (Floride).
Surnommé Sapi ou Pie, Jean Baillod est le troisième enfant de Paul Baillod (1855-1919), fabricant d’horlogerie au Locle, et de Louise Esther Houriet (1858-1896). Jean a un frère aîné, Paul-Alexandre Baillod (1886-1950), dit Paulet ou Pilet dans la correspondance, avocat et notaire à Neuchâtel. Il a aussi une sœur, qui décèdera très jeune d’une maladie foudroyante : Marguerite Baillod (1er juillet 1890 – 22 février 1904). Après le décès de son épouse Louise Esther (20 mars 1896), Paul Baillod père se remarie avec Marie Perret, qui prend très à cœur l’éducation des enfants de son conjoint. Ceux-ci la considèrent vraiment comme leur maman. C’est à elle que sont adressées la plupart des lettres, destinées aussi au frère aîné de Jean et à son épouse Inès (Paul Baillod épouse Inès Bourquin à La Chaux-de-Fonds en octobre 1915). Après le décès de Marie Baillod, la correspondance a dû se poursuivre avec Paul et Inès Baillod.
Jean Baillod accomplit sa scolarité à La Chaux-de-Fonds. Il suit une formation à l’Ecole d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds, obtenant son diplôme cantonal d’horloger-technicien en mars 1915. La brutale crise horlogère de 1921-1922 le pousse à quitter la Suisse avec sa jeune épouse. Le couple choisit d’émigrer dans la campagne près de Wauchula. Cette commune est aujourd’hui le siège du comté de Hardee, en Floride. Elle est située à une heure de voiture de Tampa et d’Orlando et comptait en 2013 4'949 habitants, pour une surface de 6,7 km2. Le recensement de la population américaine de 1940 mentionne effectivement le couple comme vivant à Wauchula.
Les lettres de Jean et Yvonne Baillod relatent leurs débuts d'agriculteurs dans une concession achetée en Floride. Malgré l'enthousiasme du début, Jean et Yvonne se rendent vite compte que leur domaine agricole n'est pas rentable. Ils se contenteront d'y planter des orangers et gagneront leur vie dans la petite ville de Wauchula. Yvonne travaillera dans un magasin, puis chez un imprimeur; Jean reprendra son métier d'horloger-rhabilleur. Le 8 avril 1923, Jean Baillod écrit à Marie Baillod une carte postale de Wauchula qui dit : "tout continue à bien aller. Ne te tourmente pas à notre sujet, la résolution que nous avons prise est je crois très sage et réussira très bien." Yvonne ajoute de sa main : "Nos futurs plans vont on ne peut mieux."
L'enthousiasme des débuts
Jean et Yvonne Baillod découvrent le métier d'agriculteur
5 novembre 1922 (Jean Baillod)
Mes bien chers Paul et Inès,
Une nouvelle semaine écoulée et cette vie de la campagne nous plaît toujours davantage. Le contact continuel de la Nature est si vivifiant que le travail quoique rude, paraît facile. J’ai fait l’apprentissage du labour et toute la semaine je me suis promené derrière notre charrue traînée lentement par notre mulet. Que de fois notre cher papa se serait écrié : « Veux-tu avancer espèce d’âne rouge ! » à notre brave « Tobbie » s’arrêtant à sa fantaisie et ne repartant qu’après maintes injonctions, persuasives au début, puis plus dures et enfin frappantes. Mais l’apprentissage est terminé et nous retournons la terre Mr Ritschard et moi comme de vrais paysans. – Les premiers détails donnés furent un peu vagues, je crois utile de les reprendre dès le début pour que vous ayez une claire notion de ce que nous avons entrepris. – Nous avons acheté 10 acres de terrain, soit 40'000 m2 environ, dont les 6/10e spécialement pour la culture de l’oranger, le reste, terre plus humide et plus noire, spécialement pour les légumes. Il doit y avoir 3 à 4 récoltes par an et chaque acre cultivé rapporte de 300 à 1000 dollars et même parfois davantage, ceci à chaque récolte, d’où l’on peut escompter un revenu net d’environ de 20'000 à 30'000 francs par an ! Nous n’y comptons certes pas pour la 1ère année, mais dès la seconde nous espérons y arriver.
(…) le terrain que nous avons acquis, je l’ai fait visiter par plusieurs paysans des alentours, lesquels ont eux-mêmes du terrain à vendre et auraient eu avantage à le décrier, tous ont été unanimes à nous dire que nous ne trouverions pas un meilleur terrain dans toute la Floride. (…) Je vous dis tout ceci et j’insiste car nous avons eu la visite du frère de Mr Guinand, qui a appris par les journaux que nous étions ici (car la compagnie a fait paraître un entrefilet dans un journal de Floride, comme quoi 3 familles suisses étaient venues s’installer et avaient acquis un des meilleurs terrains de la région et que toute une colonie suisse se formerait si nous étions satisfaits des résultats.) – Mr Guinand qui a failli se faire mettre dedans avec un terrain, est accouru avec sa femme et son fils et m’a fait un tableau très noir de la situation, disant qu’on ne pouvait se fier à personne dans ce pays, qu’il n’y a que des voleurs, etc. etc. (…) son pessimisme est exagéré ; nous avons fait connaissance parmi nos voisins, de personnes extrêmement sympathiques, mettant à notre disposition leur automobile, leur camion, leurs outils, s’offrant à nous rendre tous les services possibles. Spontanément, nous sachant étrangers, ils sont venus à nous et nous en avons été touchés. Peu à peu ils nous font faire de nouvelles relations qui pourront nous être bien utiles par la suite. Mes goûts d’ermite en sont un peu contrariés, mais nous y aurons un réel avantage. (…)
Quoiqu’en novembre, nous jouissons d’une température chaude et nous pensons à vous « avec sympathie » en nous disant que probablement vous chauffez déjà. Il paraît que l’été n’est guère plus chaud en sorte que nous jouirons d’un climat bien beau. Les gens d’ici ne connaissent pas la neige et notre description des Alpes les fait pousser des exclamations d’étonnement. Car ici le terrain est plat, des vallonnements presque imperceptibles. La végétation est plutôt monotone, des forêts de pins, puis de longues steppes de brousses, fleurs sauvages, petits palmiers etc. etc. (…) Les insectes sont d’une richesse inouïe, je me réjouis d’avoir le temps de les étudier ; nous avons tué un serpent de 1m50 de long et en avons gardé la peau ; ils ne sont pas rares ici, mais deux espèces seulement sont dangereuses, dont le « serpent à sonnettes » heureusement très peu répandu et fuyant l’homme. Les alligators sont assez nombreux près des rivières, les tortues également. Sans cela rien de nature à troubler notre quiétude…
La vie matérielle de deux immigrés en Floride
Une vision positive de la nouvelle patrie de Jean et Yvonne Baillod
14 novembre 1922 (Yvonne Baillod)
(…) Vraiment, ma chère maman, vous êtes 3 fois trop bonne de vous donner la peine de copier nos lettres ; il est vrai que quand nous serons vieux et nos cheveux blanchiront (s’il nous en reste), nous serons heureux de revoir sur papier nos impressions de 20 ans, de relire les expériences que l’avenir nous réserve… (…)
Et puis, cela va me forcer à faire des lettres intéressantes (y arriverai-je ?), et aussi à raccourcir mes lettres par pitié pour vous ; et moi qui aime tant papoter ?!! (…) Quand je pense à vous et que je vous vois tout emmitouflée des pieds à la tête, je trouve mon costume (si on peut appeler une chemise-combinaison et une paire de souliers, pas de bas, un costume !), de beaucoup plus agréable que ce que vous pourriez porter de mieux par chez nous ! – Ma pauvre petite maman, je vais vous faire envie ! Pour compenser, je vous dirai qu’ici la vie de « la fermière » est plus pénible que celle de la bourgeoise. Pas d’électricité, fourneau à bois, eau à la pompe, récurages et lessives ! Comme vous le savez, nous sommes à une heure d’automobile de Wauchula, et je fais régulièrement deux belles promenades par semaine pour faire mes commissions.
Vraiment nous sommes étonnés Jean et moi, de trouver tant de sympathie et presque d’affection chez ces Floridiens. (…) Nos voisins (…) nous ont invités pour aller dimanche passé à l’église ! Nous y sommes allés, Jean et moi, et avons été reçus par quantité de mains amies et au bout de 5 minutes, temps nécessaire aux présentations, nous nous trouvions presque comme dans une grande famille ! Quant au sermon et aux chants, nous n’y avons pas compris grand-chose (…). Il n’y avait pas moins de 5 à 6 croyances différentes dans une foule de 30 à 40 personnes. Catholiques, protestants, méthodistes, presbytériens, sabbatistes, etc., tous réunis dans la même église pour s’adresser au travers de formes différentes au même Père. Cette largeur d’idées nous a plu et nous y retournons quelquefois.
Mais revenons aux choses matérielles de ce petit monde ; j’ai plaisir de vous dire, maman, que après un mois d’existence dans ce pays, je constate que la vie est moins chère que chez nous ; il nous faut en moyenne par semaine pour le ménage de vos deux petiots fr. 40.- ! Il est vrai que nous n’avons pas de gaz à payer ; le bois de pins est abondant dans cette contrée, et notre potager souffle gaiement en nous envoyant un bon et sain parfum de résine. Les habits et les souliers sont au-dessous d’une grande partie des prix de « chez nous ». Jean porte aux champs une chemise kaki, de 1 dollar, et le pantalon de la même couleur pour 1 à 1.25 dollar. Vous voyez, ma chère maman, c’est bien loin des prix annoncés en Suisse. Par contre, ce qui est réjouissant pour nous, les légumes frais se vendent extrêmement chers, une tête de salade vaut actuellement 20 cents, c’est-à-dire 1 f. suisse. (…) Vous allez trouver drôle que nous vivions à si bon compte ! C’est que pour le moment, nous ne vivons presque que de conserves ! C’est en effet impossible à croire, dans un pays où tout pousse si facilement, pas ? Les gens d’ici vendent en grande partie leurs produits du sol dans les grandes villes où l’hiver sévit et en retirent gros ! (…)
Mais je crois qu’en voilà assez pour aujourd’hui ; merci encore beaucoup pour votre bonne longue lettre ; dites bien des choses pour nous à ceux qui demandent de nos nouvelles, et pour vous, ma chère maman, nos meilleurs et gros baisers.
Une nouvelle maison
Les contrastes d'une vie dans le Nouveau Monde avec la vie dans une patrie qu'on n'oublie pas
27 décembre 1922 (Jean)
Bien chère maman,
Un grand merci pour ta bonne lettre du 29 novembre à laquelle nous n’avons pas encore répondu et celle du 7 décembre reçue le jour de Noël (…). Ayant interrompu ma missive pour me rendre chez le charpentier, constructeur de notre maison, je trouve à mon retour ton paquet d’excellent chocolat (arrivé non cassé) et les deux premiers numéros de « La Patrie Suisse ». Merci pour tout, ma bien chère maman, tu nous as gâtés et ton idée de nous abonner à la « Patrie Suisse » était vraiment géniale ! Rien ne pouvait mieux nous rappeler le pays et en même temps nous permettre de faire connaître la Suisse à nos voisins qui avant notre arrivée savaient à peine que ce pays existait.
Nous avons passé un Noël bien tranquille, les trois ménages suisses se sont réunis la veille autour d’un petit pin, chez M. Bücher. Des chants de Noël exécutés à la perfection par nos trois dames ont donné à cette petite fête le vrai cachet d’intimité qui lui est habituel. (…) – Certes, nous avons bien regretté votre présence, au moment où nous étions autour de l’arbre, vous étiez déjà couchés, vous aviez déjà pensé à nous et pendant votre rêve vous avez dû voir nos formes astrales vous apportant notre grande affection. Une chose que nous n’avons pas regretté, par exemple, c’est le froid et la neige. Il faisait bien un peu froid le soir, mais la journée était idéalement douce, si bien que le lendemain, nous avons pique-niqué sur notre terrain.
Dans quelques jours notre maison verra le jour et nous espérons bien dans trois semaines pouvoir l’habiter. Ces jours-ci je pose les piquets environnants notre terrain, et d’être propriétaire cela m’amuse et même me fait plaisir. Cela me donne une grande sécurité pour l’avenir, car même si un accident m’empêchait de travailler pendant plusieurs années, il serait très simple d’engager un ou deux ouvriers pour préparer les récoltes et une fois tous les frais payés il resterait bien assez pour vivre tranquillement. Voilà certes une sécurité qu’aucune industrie, ni aucune vocation libérale ne peut donner et j’estime qu’elle est extrêmement importante. (…)
Il y a encore bien des questions à répondre à vos deux lettres, je laisse la place à Yvonne. (…) Je ne crois pas pouvoir continuer à écrire si régulièrement, maintenant que les récoltes commencent, et puis vous n’êtes plus si inquiets de notre sort et vous pourrez bien attendre quelques jours de plus !
(Yvonne)
(…) Un grand merci à notre chère maman pour ses bonnes longues lettres si régulières et si pleines d’affection. Comme il fait bon être en exil et recevoir chaque semaine les nouvelles toujours impatiemment attendues. – Nous sommes comme nos poules, qui quand nous ouvrons le portail conduisant à leur appartement, nous entourent et croient à toute heure du jour le moment venu de manger leur maïs ! Nous courrons sur la route à 1h. quand nous entendons l’automobile du facteur. – Car quoiqu’à 10 km de la ville, nous avons journellement un courrier. Notre facteur fait sa tournée dans une belle Ford de 4 places, arrête sa machine près de notre maison, au bord de la route où, selon la coutume du pays, nous avons placé une boîte en tôle au bout d’un bâton. (…)
Merci aussi ma chère maman pour le beau paquet de chocolat suisse. Cela m’a toute réjouie que de retrouver le bon goût de notre chocolat. Car il n’y a pas à dire, l’Amérique ne peut encore rivaliser avec les maisons Villars, Suchard ou Klaus ! Votre publication « La Patrie Suisse » a fait un plaisir sensible à vos deux Américains ! Il fera bon, dans ce pays si plat, contempler les montagnes et cimes neigeuses que ces petites brochures reproduisent si fidèlement. (…)
(…) J’apprends à tuer ma personnalité, mais c’est effroyable ce qu’elle est vigousse ! Malgré tout, je suis heureuse des expériences que je fais ; tout ce qui arrive est très bien, n’est-ce pas ma chère maman, puisque c’est pour nous faire évoluer ! (…)
Nous avons du bon beurre, mais salé, à 2 fr. 60 la livre anglaise. Du lait frais peu, mais du beau et du bon lait condensé ! – Mes poules font régulièrement des œufs, quoique ces jours elles chôment un peu à cause de la mue. – Nos fraises poussent, il y en a déjà quelques-unes qui ont de belles couleurs rouges, mais relativement peu. Nous avons aussi des salades, des laitues, des oignons, des tomates et herbettes. Malheureusement pas de poireaux et d’aulx ; ces deux derniers sont totalement inconnus ici. – Nous mettons dans la terre une espèce d’engrais chimique qui donne à la terre ce qui lui manquerait en phosphate, en chaux, amidon, etc., etc. Nous le mettons 5 à 6 jours avant de planter pour qu’il se mélange bien à la terre. (…)
Maintenant, je pense que vous êtes chez grand-maman aux Tourelles ? Comme tout cela paraît lointain ! Il me semble être depuis longtemps déjà en Floride. – Aujourd’hui il pleut ; de grosses gouttes tombent flots sur nos petits pois et fraises, tant mieux, cela fait du bien, je pense que vous avez une tempête de neige par là-haut…
La vie au grand air
Un couple qui semble heureux de partager son quotidien de paysans
18 février 1923 (Jean)
Ma bien chère maman,
Un nouveau dimanche, il est 8 h. du soir et nous n’avons pas encore trouvé le temps de faire notre correspondance. Il faut te dire que notre journée s’est passée à couvrir nos pousses de concombres avec les petits nids de mousse dont nous t’avons déjà causé. Depuis 3 jours, les nuits sont froides environ 5 degrés au-dessus de zéro et le thermomètre fait supposer que cette nuit-ci sera plus fraîche encore ; si la température descend jusqu’à zéro ou même + 2 degrés, nos pousses gèleront, aussi avons-nous préféré passer notre dimanche à les recouvrir plutôt que de nous reposer. (…)
Nous sommes en effet bien heureux dans notre petite maison, loin de tout voisinage (…). Yvonnette donne tout son temps aux concombres, ce qui me permet de m’occuper du reste du terrain et de terminer le défrichage. C’est une bien bonne petite femme qui travaille ferme et économise ainsi un ouvrier. Je voudrais bien qu'elle se repose, mais elle ne veut pas et d’un autre côté son travail est bien utile car comme dans tout, les débuts sont durs et nous ne ménageons pas notre temps. Malgré ces semaines laborieuses nous continuons à beaucoup nous plaire, à travailler ensemble aux champs, à jouir de cette belle et riche nature, puis de nous retrouver dans notre petit nid, tout simple mais à nous. – Nous nous éclairons au pétrole, procédé peu coûteux, et remettons à beaucoup plus tard l’installation de l’électricité. Cette dernière ne nous manque d’ailleurs pas du tout, car nous ne veillons pas, nous couchant peu après le souper entre 7 ½ h. et 9 h.
(Yvonne)
Ma bien chère maman,
(…) Comme mon petit Jean vous l’écrit, aujourd’hui nous avons couvert nos concombres (…) cette nuit quand nous sentirons le froid s’étendre autour de nous, nous serons tranquilles en pensant à la douce couverture de nos petites pousses. – Je crois que je vais être obligée de faire un petit capuchon au nez de mon Sapi ; le chaud a je pense encore développé son petit organe respiratoire ; et maintenant le froid le fait horriblement souffrir et le colore d’une façon bien peu esthétique. La nuit Jeannot enfouit son bijou de nez dans mon cou, mais pas moyen de le réchauffer, il dépasse trop. Ma chère maman avez-vous encore un peu de ficelle de Bâle, ou de moutarde, je lui en ferais des cataplasmes !! – Vous voyez, ma chère maman, que cette vie au grand air ne m’a pas encore purifiée, j’ai toujours en moi un peu de venin qui sort dès qu’il le peut ! Soyez tranquille, maman, nous nous aimons toujours plus, les deux Jean, et ma gaîté s’accroît de jour en jour et se communique au petit têtard. (…) Si vous pouviez voir votre fils colon, maman, comme il vous ferait plaisir. Il devient fort, travaille ferme, se salit beaucoup et mange encore plus !
Un nouveau départ
Jean et Yvonne perdent leurs illusions sur les profits à tirer de l'agriculture
11 mars 1923 (Jean)
Ma bien chère maman,
(…) Nous continuons à énormément nous plaire dans ce pays où le climat est vraiment exceptionnel. Toutefois nous avons eu quelques déceptions avec nos premières récoltes. Nos petits pois excellents nous ont permis de gagner 100 dollars sur les 2 acres et non les 500 que nous avions espérés. Le marché est resté bas (ce qui est bien heureux pour les pauvres consommateurs !). En outre alors que nous aurions pu faire encore de nombreuses cueillettes et que bien des fleurs s’épanouissaient encore, les plantes ont commencé à rouiller et en quelques jours le champ y a passé. Nos fraises reconnues de toute belle qualité souffrent également des prix bas et nous ne gagnerons pas beaucoup avec elles. Nos concombres qui poussaient ferme ont été attaqués par cette mauvaise gelée (…) depuis les plantes restent petites et nous attendons un peu anxieusement la récolte. (…)
Devant ces premiers résultats peu encourageants, nous avons pris des renseignements très serrés et il revient que les revenus indiqués dans les catalogues sont exacts, mais pas certains. Tel peut une année faire 3'000 dollars sur 3 acres et perdre cette somme en deux ou trois ans sur le même terrain. (…) aussi devant cette incertitude du lendemain nous nous sommes demandés que faire.
(…) nous avons conclu que nous construirions notre orangerie coûte que coûte, par contre nous ne pourrons guère compter sur les légumes qui sont trop incertains pour tenir nos engagements de terrain, entretien des orangers pendant les 5 premières années (environ 100 dollars par an) et notre subsistance ; aussi étudions-nous la question de gagner notre argent d’une façon plus sûre en courant moins de risques jusque dans 5 ans, 1ère année de rendement de nos orangers. (…)
Tu seras certes bien étonnée de ce qui précède ; tu te demanderas comment il se fait que nous n’ayons pas vu jour plus vite, cela tient en partie à notre emballement pour cette belle vie (il faut le reconnaître) mais surtout aux faits suivants. 1o) Tous les gens nous ont paru riches, ayant auto et jolie maison (…). 2o) Les gens aiment mieux se vanter et nous ont surtout parlé de leurs bonnes récoltes que des mauvaises, il a fallu la vague de dépression près les jours de gelée pour que chacun sorte la vérité sans fausse pudeur. 3o) Dans l’intérêt de leur région, les habitants cachent les mauvais côtés. Les gens sincères n’osent pas trop dire de peur de s’attirer la colère des compagnies et des commerçants. (…)
Je suis tout peiné de te causer cette désillusion, mais d’un autre côté tout heureux de voir qu’une orangerie est une si bonne chose et que nos 800 arbres nous mettront à l’abri du besoin. Continue à apprendre l’anglais, ton voyage ne sera retardé que de peu d’années et nous nous réjouissons à l’idée de te voir au milieu de nous à l’abri de tout besoin. (…)
(Yvonne)
Ma bien chère maman,
(…) Vous avez appris par la lettre de mon petit Sapi les quelques déceptions que nous avons ces jours. Mais soyez tranquille, ma chère maman, car avec un métier comme Jean a dans ses mains (et qui a l’air d’être bien apprécié par ici), nous ne risquons rien du tout. En reprenant ses outils, Jean se sent beaucoup plus sûr d’arriver plus rapidement qu’avec la culture maraîchère qui dépend de la pluie, du beau temps, du sec, et des marchés trop bas. (…)
Il nous reste donc 3 mois devant nous pour nous débrouiller. C’est plus qu’il n’en faut, dans ce pays où les rhabilleurs ne savent pas grand-chose de la montre et gagnent malgré cela pas mal. Comme Jean vous le dit, nous allons installer notre orangerie et avec elle, ma chère maman, dans 10 ans, notre Jeannot et sa digne épouse seront devenus la gloire de la famille (…). Pour le moment la gloire chante un peu en tremblotant, mais elle va s’affermir de jour en jour. En attendant, sachez ma bien chère petite maman, que votre Jean me prend toujours davantage le cœur. Il est si biquet mon petit Jean, avec son teint de nègre, ses belles dents blanches et son grand chapeau de paysan ! – Notre mulet va bien aussi, mais nous coûte cher à nourrir ; c’est étonnant ce que cela peut manger un mulet ! – Nos poules vont bien aussi, à part leur grande frayeur de l’autre matin. – Figurez-vous, ma chère maman, qu’un matin au tout petit jour je me réveille en entendant les cris désespérés et stridents de nos poules. J’avertis Jean qui reposait tranquillement sur mon épaule (quand même un peu en éveil) qui ne fait qu’un bond jusqu’au porche d’où il entend mieux encore les appels désespérants de nos basse-cour ; prend son fusil, ses cartouches et demande de la lumière, ce que je fis aussitôt, après avoir pris dans mon émoi le bidon de pétrole pour la lanterne. Enfin quand j’arrive au poulailler Jean a déjà tiré sur une bête qui allait égorger notre meilleure pondeuse, et dont l’épouvantable odeur m’avertit que c’est un putois. (…) Ah ! vous pouvez être fière de votre fils colon, ma chère maman, il ne sait pas ce que c’est que la peur, et il tire bien. Le lendemain, ou plutôt le même jour, répétition de la scène pour une photo que vous recevrez la semaine prochaine. Mais voilé mon petit Jean qui a fini et attend ma lettre pour la mettre dans la sienne ; en femme bien soumise je vous dis immédiatement au revoir en vous embrassant bien fort. (…)
Retour à l'horlogerie
Jean et Yvonne s'installent en ville, à Wauchula, où Jean reprend son métier d'horloger-rhabilleur.
19 mai + 24 mai 1923 (Jean)
Bien chère maman,
Nous voici depuis hier à Wauchula ville. Nous avons fait notre petit déménagement en camion. Cela nous semble tout drôle d’avoir des voisins et d’entendre des autos ; après nos 6 mois de vie à la campagne nous croyons presque vivre à Paris ou New York ! (…)
Tu tiens à savoir si le contact des humains ne nous manquait pas ; en toute franchise non, d’ailleurs ce n’est pas tout à fait comme dans la jungle, il nous arrivait fréquemment de voir de nos semblables passer rapidement en auto sur la route traversant notre terrain. Nous nous sommes rappelé avec effarement hier au soir que Pentecôte et l’Ascension avaient d’u avoir lieu aux dates que tu nous indiquais. Quoique extrêmement religieux (…) les Américains ne s’encoublent pas des fêtes, elles ne sont pas même marquées sur les calendriers, en outre pas de jour férié comme Vendredi-Saint, lundi de Pâques ou de Pentecôte. (…)
(…) Je travaille depuis lundi chez un très gentil patron et je crois que tout ira bien. La vie est tout autre qu’en Suisse, beaucoup plus large, moins mesquine ; mon patron me dit tous les prix des montres que je rhabille et c’est général, il n’y a pas, comme chez nous, ces petites cachotteries. Chacun vous dira ouvertement ce qu’il fait, ce qu’il gagne ou ce qu’il a perdu. Il faut être sur place pour voir dans mille petits détails, combien l’on est plus libre. Tu peux faire comme tu veux, te vêtir comme tu l’entends, personne ne te critiquera. (…)
Evidemment il nous a fait gros au cœur de quitter notre maison, notre terrain, notre mulet et tout le reste, mais nous sommes contents d’avoir choisi cette solution. Elle est certes moins belle, moins « pittoresque » (…), mais au moins nous avons une situation favorable et indépendante des risques agricoles. (…)
9 juin 1923 (Yvonne)
Ma bien chère maman,
(…) Jean et moi vous remercions aussi pour la grande affection que nous retrouvons de nouveau dans vos lettres depuis que vous nous avez compris. C’était en effet le plus sage moyen de s’en tirer et nous ne regrettons pas d’avoir pris cette solution.
La petite ville de Wauchula nous plaît bien et nous nous sommes vite refaits à la vie « des petits bourgeois » comme dit Paulet ! – L’appartement que nous louons nous fait bien plaisir ; j’y ai tout le confort voulu. (…) Cette fois nous avons de bons fauteuils (en osier) et après les repas et le soir, nous nous balançons bien gentiment sur notre porche (tout grillé) tout en causant et en lisant. J’ai écrit (nous nous balançons), car les fauteuils dans ce pays sont presque tous à balançoire. C’est probablement pour avoir un peu plus d’air et c’est très plaisant. (…)
Mon petit Sapi se plaît beaucoup dans son magasin ; il est heureux d’être employé et jouit d’être momentanément sans aucun souci ; il est fier le samedi de m’apporter sa paye ; cela lui a semblé bien drôle de gagner vraiment ! Notre santé est toujours très bonne ; le chaud augmente encore ces jours, mais les nuits sont toujours plutôt fraîches. Maintenant c’est la saison des pluies ; de bonnes grosses averses, tout ruisselle, le ciel est tout noir, des éclairs, du tonnerre pendant 20 à 40 minutes : puis tout redevient calme et gai pour 3 à 6 heures. Inutile de vous dire que tout sèche rapidement sous ces ardents rayons de soleil, de sorte que la pluie n’est pas le ¼ aussi ennuyeuse qu’en Suisse. Tout pousse maintenant avec une rapidité formidable, le gazon et la pelouse demandent à être coupés 1 fois par semaine, les fleurs s’ouvrent et se fanent presque en un jour, mais malheureusement actuellement très peu de légumes. Beaucoup de conserves, des pommes de terre, des racines rouges, carottes, maïs et oignons, voilà ce qui pousse maintenant. Nous mangeons beaucoup de maïs, c’est délicieux, soit cuit au lait ou au sel avec des oignons ; il est par lui-même un aliment complet et nous l’aimons beaucoup. (…)
Ces deux dernières semaines, j’ai travaillé dans une maison d’expédition d’ici où je me plaisais bien et où j’ai pas mal gagné. Malheureusement pendant les mois d’été elle se ferme et ne pourrai y rentrer qu’en octobre. Jeannot en est tout content, mais pas moi ; je cherche autre chose et vous dirai quand j’aurai trouvé. Je trouve normal de travailler un peu maintenant que je suis jeune, ce sera toujours autant de trouvé pour éventuellement replanter des arbres ou pour autre chose, n’est-ce pas ? (…)
Une société où l'automobile est déjà reine
La belle-soeur de Jean et Yvonne, Inès, a appris à conduire : ce qui paraît être un événement à Neuchâtel passerait inaperçu à Wauchula !
29 juillet 1923 (Yvonne et Jean)
(…) Mes félicitations à Inès pour son automobile et ses prouesses. Nous n’avons pu nous empêcher de rire en lisant les craintes de chacun à accepter l’invitation d’Inès. Ici personne n’hésite à confier sa vie au premier gamin venu, chacun conduit, même des fillettes de 10 à 12 ans, et les accidents sont bien rares. Il n’y a guère que nous qui soyons incapables de diriger une auto, mais cela viendra. Ici la marche est inconnue, si par hasard tu fais quelques pas pour te dérouiller, chaque auto te dépassant s’arrête pour recueillir ce pauvre diable qui doit marcher. Il est vrai d’ajouter que la marche sur ces routes sablonneuses est pénible, rendue plus désagréable encore par la fréquence des véhicules. Les sentiers sont inconnus et les serpents rendent une promenade dans la brousse peu intéressante. C’est un genre totalement différent de chez nous ; il semble que les enfants naissent avec une auto au « derrière », pour un déplacement de 5 minutes la plupart sortent leur auto, devant chaque église tu en vois stationner plusieurs le dimanche matin ; devant les bureaux, les magasins, le samedi soir surtout, la rue principale de Wauchula en est encombrée et pourtant elles sont rangées obliquement par rapport au trottoir et non parallèlement comme chez nous. Tout cet alignement forme une vaste galerie, où les gens se prélassent regardant les magasins et les piétons qui font le « Podium ». – Chez nous un village évoque quelque chose de tranquille, reposant, ici les villages n’existent plus, ce sont de suite des villes avec un trafic incessant plus grand que celui de la rue Léopold-Robert. Le jeudi, jour du match de base-ball (interdit le dimanche), les autos s’alignent le long du champ de jeu et de leurs bancs les gens assistent aux péripéties, soulignant de violents coups de cornettes les beaux coups, arrivant ainsi à centupler le bruit de nos modestes applaudissements européens. (…)
P.S. Savez-vous que le 1er juillet à midi les contingents (pour 1923 à 24) des immigrants de plusieurs pays d’Europe étaient déjà atteints et que des milliers ont dû retourner, c’est effrayant, nous avons été vraiment chanceux. La Suisse était du nombre des Etats au contingent rempli dès les tous premiers jours et ne pourra plus envoyer aucun émigrant jusqu’en juillet 1924. (…)
Faire sa vie aux Etats-Unis
Jean et Yvonne s'intègrent de mieux en mieux dans leur patrie d'adoption et se préparent à devenir citoyens américains.
12 septembre 1923 (Yvonne)
Ma bien chère petite maman,
(…) Que de changements nous allons trouver quand nous rentrerons en Suisse ! Changements de notre côté aussi car peu à peu nous nous habituons aux divers genres américains. Nous leur envions leur « flegme » qui se traduit par un calme et une bonne humeur générale. Ces bougres d’Américains ont beau avoir des pannes d’autos, des contretemps sérieux, des pertes ou… même de bons petits gains, ils sortent toujours leur « all right », d’un ton légèrement nasillard et lent. Depuis que nous sommes ici, nous n’avons jamais vu ni entendu une chicane autour de nous. Le régime sec doit y être pour quelque chose aussi, mais sans en être la principale cause. Et puis la population est plus libre qu’en Europe ; presque pas d’impôts et le vote des femmes sont bien faits pour rendre l’homme plus homme et la femme davantage son égale ; quoiqu’à ce jeu-là, la femme perde un peu de sa douceur et sa sensibilité qui elle croit la font inférieure aux yeux de l’homme. – Moi aussi peut-être j’ai cru que de ne pas avoir certains attributs de l’homme, c’était être légèrement moins que lui, et je me plaisais à me donner un petit air de chef ; mais maintenant non. Je sais que les deux ont un rôle à jouer, tous les deux nobles et beaux quand ils sont remplis avec l’élan et la force qui leur sont dus. (…) . – Ma chère maman, votre brave fils Jean, qui a si noblement servi la Suisse pendant près de deux ans, parle maintenant de se faire citoyen de la grande Amérique. Ceci parce qu’il trouve normal qu’un individu s’adapte aussi intimement que possible au pays qu’il habite, et aussi pour échapper à sa taxe de service militaire (s’élevant à f. 31.-) que la Suisse lui réclame. Il trouve un peu raide d’avoir dû quitter un pays parce qu’il n’y gagnait plus sa vie, et de se voir obligé de payer une taxe avec de l’argent gagné sur un autre continent ! Au fond, il cherche à imiter certains petits lézards qui passent devant notre porche et qui sont bruns sur le bois et verts sur les feuilles (…), c’est du camouflage instantané ! (…)
27 septembre 1923 (Jean)
Ma bien chère maman,
(…) La brise marine dont nous jouissons presque continuellement fait extrêmement vite rouiller l’acier et je dois faire très attention avec mes montres et mes outils, d’autant plus que notre transpiration un peu « soufrée » attaque très vite les spiraux, si nous ne faisons pas des nettoyages très complets. Cela a aussi son bon côté, car bien des clients apportent des montres arrêtées pour cause de rouille. Mon travail continue à bien aller ; les mois d’été sont un peu clames, mais avec l’hiver la vie reprend et si les récoltes d’oranges et de légumes sont bonnes, nous serons bien occupés. Wauchula s’accroît tranquillement et à voir les progrès accomplis depuis 10 ans, nous espérons qu’une nouvelle décade agrandira beaucoup la ville. Autant le samedi soir est animé, groupant dans la rue principale et les plus d’autos que La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel et Le Locle réunis, autant le dimanche est calme et mort. A part les autos qui traversent la ville, emportant les promeneurs, il n’y a aucune animation quelconque, tout est fermé à part les restaurants, mais comme ils ne vendent pas de boissons alcooliques il n’y a pas l’effervescence de nos cafés. Le cinéma est fermé. Les églises ou salles de réunion groupent des auditoires considérables pour une si petite ville, il y a au moins 7 lieux de cultes toutes de différentes sectes. La plus nombreuse est je crois l’église baptiste, puis la méthodiste, la presbytérienne, etc. Devant tant de belles choses nous ne savons où aller et regrettons notre brave petite église de la campagne groupant toutes ces différences sous un même drapeau. (…)
Mais en voilà beaucoup pour une fois, j’oubliais pourtant de te dire que les hommes, tout au moins le 90 % des hommes et peut-être le 10 % des femmes ont un grave défaut ; celui de chiquer, chiquer continuellement et en te promenant en ville tu dois (veiller) à ce qu’un de ces braves chiqueurs ne t’envoie pas un jet de salive sur tes habits. Je suis sûr que tu frémis en lisant ces lignes, mais rassure-toi, ce sont de braves gens et tu aurais tort de te fâcher en voyant ta robe tachée, car le fautif te regardera avec un large sourire et mâchonnera « it is allright ! ». (…)
8 novembre 1923 (Jean)
(…) Vous ai-je déjà dit que les nègres n’osent pas s’établir en ville, par contre ils sont nombreux aux environs, mais les règlements les tiennent toujours à distance. Cela nous choque même, mais s’ils n’étaient tenus en respect, avec leurs caractères d’enfants, mais leur force d’hommes, ils deviendraient rapidement insupportables. En gardant la distance, ils restent tranquilles, respectueux même et sont souvent d’un voisinage plus agréable que bien des blancs. Ils ont leurs écoles, leurs églises, leurs wagons, leurs salles d’attente spéciaux etc… et ne sont pas admis dans les établissements ou wagons réservés aux blancs, le contrôle se fait à l’entrée en voiture, un agent de train se trouve vers chaque compartiment. Je crois que dans le Nord la différence est moins marquée, peut-être parce que les nègres y sont moins nombreux. (…)
J’ai dû me rendre à Tampa pour recevoir mes premiers papiers américains ; j’y suis allé avec mon patron dans son auto, le voyage ne m’a rien coûté et de plus il m’a payé ma journée, c’est bien aimable. J’ai dû jurer que je ne suis ni anarchiste, ni polygame, ni favorable aux idées de polygamie ! J’ai juré de grand cœur. Dans 4 ans, si c’est toujours mon idée je fais une 2e démarche et puis être citoyen américain, pour le moment je suis encore suisse. (…)