Les lieux de mémoire, les images
Récits de vie et illustrations
Lorsqu'ils ne sont pas enrichis de photographies, les récits de vie sont parfois complétés par des plans, simples croquis ou schémas plus élaborés. Comme si les souvenirs avaient besoin d'être réactivés à l'aide de descriptions même sommairement imagées. Deux exemples illustrent ici notre propos: le premier est tiré des souvenirs d'enfance de Daniel-Albert Chable (cf. notre dossier Noël et Nouvel-An au début du XXe siècle), le second appartient à un récit de vie intitulé La Porte ouverte, d'Emilie Tissot-Suter. Il est intéressant de constater que ces deux récits sont précédés par une esquisse de la maison dans laquelle les narrateurs ont passé leur enfance.
Esquisses et souvenirs de Daniel-Albert Chable, le jardin
Entre ombres et lumières
Evocation du jardin de la propriété, croquis à l'appui.
(Les lettres en majuscules se rapportent au croquis. Certains termes sont traduits à l'intention de ses lecteurs anglophones. Parfois même, D.-A. Chable s'exprime directement en anglais.)
Le jardin était mon royaume. Les pruniers et le cerisier étaient toujours chargés de fruits que je dévorais. Le grand tilleul (lime tree) donnait une ombre fraîche en été et papa et maman s'y asseyaient pour lire le journal ou broder, assis dans des fauteuils de jardin à une table de fer. Dans la tonnelle (T) (garden bower) aux parois couvertes de chèvrefeuille (honeysuckle), papa et oncle Henri allaient le dimanche y boire l'absinthe dans un grand verre. J'allais pour eux chercher avec une carafe, l'eau à la fontaine (F) où l'eau était glacée et la carafe était couverte de condensation de l'air chaud de l'été. Papa versait l'absinthe et ça faisait un brouillard irisé. En 1908 papa a eu une attaque du coeur après avoir violemment secoué une branche du prunier (X4), alourdie de fruits. Ce mois de juin 1911, après le dîner, je sortais de la maison par la porte de derrière (P2) quand je vis papa qui marchait vers la tonnelle (T). Il avait un habit d'alpaca qui brillait au soleil et la fumée de son cigare flottait derrière sa tête. Je savais qu'il aurait aimé que j'aille lui tenir compagnie avec lui assis dans la tonnelle! Mais je préférais aller m'amuser avec mes amis qui m'appelaient à la porte du jardin (P3). Aussi je m'esquivai before he could see and call me... It was the last time I saw him alive!
X7: étaient des énormes pivoines (peony) rouges et roses. X8: Le pinetree! J'y bâtissais des plateformes de planches tout en haut (...) Sous tous les arbres fruitiers poussait de l'herbe qu'un paysan venait faucher à la faux pour ses vaches. En 1908 papa a fait installer dans le jardin un cadre pour des engins de gymnastique et une balançoire (swing). (suit un croquis de balançoire) Souvent après le souper nous allions nous y amuser. A cette heure de la journée, les soldats étaient libres et je me souviens qu'ils s'arrêtaient derrière le grillage pour regarder maman, cette jeune femme, et ils sifflaient! Je demandais. " Pourquoi est-ce qu'ils sifflent, maman?" C'est qu'en 1908 maman n'avait que 30 ans!
Esquisses et souvenirs de Daniel-Albert Chable, la maison
Une propriété bourgeoise et ses habitants
A près de 80 ans, Daniel-Albert Chable (1901-1985), un Neuchâtelois qui a émigré en Australie en 1924 rédige, à l'intention de ses fils, un récit de 34 pages manuscrites intitulé Mes souvenirs d'enfance.
La page de titre, sur laquelle un membre de la famille a ajouté ultérieurement des commentaires, fait face à quatre croquis portant la mention La maison de la pharmacie. Tout au long des treize pages qui suivent, le narrateur décrit la maison, étage par étage, pièce par pièce; l'évocation de chaque lieu faisant resurgir le souvenir de ceux qui l'ont animé. A l'image de cet extrait:
Description du plan de page 2 A. Attic=galetas. Chambre I=chambre de tante Lucie, soeur de mon père, veuve d'un officier de la garde impériale à Berlin qui s'appelait Pope.Tante Lucie venait en séjour à la pharmacie une fois par année quand elle allait aux bains de Baden (Suisse) pour maigrir parce qu'elle mangeait trop! Elle portait des robes de soie violette. Ses doigts étaient couverts de bagues. Elle avait de beaux meubles antiques dans cette chambre. Particulièrement une commode à trois tiroirs. Elle prenait hors d'un des tiroirs une petite boîte en bois blanc. Elle nous prenait, Rose-Marie et moi, sur ses genoux. Elle ouvrait la boîte et sortait de l'ouate (cotton wool) deux petites poupées colorées, en bois; c'était un et une Tyroliens. L'homme jouait de la guitare. La femme avait les bras sur les hanches. Ces poupées ne touchaient pas la table mais leurs jambes étaient suspendues entre quatre crins (bristles) rigides. Tante Lucie tapait à petits coups le bord de la table et les vibrations faisaient danser les poupées! Il y avait dans cette chambre une peinture d'une ancêtre sévère... ses yeux nous suivaient partout où nous étions dans la chambre!
(Les lettres en majuscules correspondent au croquis. Les termes sont parfois traduits à l'intention des lecteurs anglophones)
Esquisses et souvenirs d'Emilie Tissot-Suter, la ferme
La maison d'Emilie
Intitulé La Porte ouverte, le récit d'Emilie Tissot-Suter commence par le schéma de la ferme familiale. C'est à la demande de ses enfants à qui elle avait très souvent raconté son enfance difficile qu'Emilie Tissot-Suter consent à rédiger ses souvenirs.
Née en 1913 au sein d'une famille pauvre, elle grandit dans une ferme des Monts-sur-Le Locle. Elle est la cadette de sept filles et est encore toute jeune lorsque sa mère décède en 1915. Un de ses fils lui ayant offert un grand cahier cartonné afin qu'elle y consigne ses souvenirs, la narratrice s’est tout d'abord montrée réticente. Elle pensait qu’elle n’y parviendrait pas étant donné sa modeste formation scolaire. Le récit d’Emilie Tissot-Suter, écrit entre 1975 et octobre 2000, comporte trois parties nettement distinctes: son enfance et ses premiers pas dans le monde du travail qu’elle évoque avec beaucoup de détails, ses années de mariage qui font l’objet d’un récit plutôt laconique et une sorte de conclusion qu’elle rédige au home des Fritilaires où elle réside après la mort de son mari. Un curieux concours de circonstances l'a ramenée au coeur de son enfance puisque ce home est installé dans la maison du peintre Maurice Matthey, une maison voisine de celle des parents d’Emilie et où elle avait si souvent trouvé refuge!