Ces chers enfants

De la naissance à l'âge adulte : les débuts dans la vie d'enfants neuchâtelois (1850-1950)

Les Archives de la vie ordinaire permettent d’approcher la vie quotidienne et les mentalités des Neuchâtelois et des Neuchâteloises d’hier et d’avant-hier. 

Les fonds conservés par les AVO permettent de donner la mesure des croyances et des traditions, de cerner la vie professionnelle et privée des gens. Ils permettent notamment de mieux comprendre les grandes étapes de la vie, à commencer par l’enfance.

Ce dossier propose quelques témoignages sur l’enfance, pauvre ou aisée, douloureuse ou joyeuse, telle qu’elle a pu être vécue dans le canton de Neuchâtel entre – en gros – 1850 et 1950. La plupart de ces textes sont tirés de récits de vie écrits bien après coup ; d’autres sont contemporains de l’enfance, dans la mesure où ils proviennent de journaux intimes ou de correspondances.

D'autres dossiers relatifs aux souvenirs d'enfance se trouvent sur le site des AVO (voir les rubriques Vie familiale, Vie scolaire et Loisirs)

Naître à La Chaux-de-Fonds en 1885

Dans un texte daté du 25 septembre 1937, Marie-Caroline Bourquin-Jaccard (1861-1963), épouse du fabricant d'horlogerie et entrepreneur Albert Bourquin (1860-1948) relate, plus de cinquante ans après les faits, son premier accouchement et les débuts dans la vie de son fils aîné, Julien. Celui-ci deviendra pasteur et décédera à Bôle en 1959.

Julien-Albert fut un enfant désiré, ardemment demandé à Dieu, né le 16 juillet 1885, quinze mois après notre union.

J’étais jeune et courageuse ; nous avons fait pendant ma grossesse beaucoup de courses avec son père et tous les parents chaque dimanche. Le jour précédant sa naissance nous sommes allés à Pouillerel et devais souvent m’arrêter… Tante Marie et tante Marthe venue pour l’événement firent cette course avec nous.
J’ai beaucoup chanté, même jodlé aussi les futures tantes me prédirent un musicien. En passant devant chez oncle Félix, on me pesa 133 livres 300 à 6 h. du soir, le lendemain naquit Julien à 6 h du matin. Si j’avais respecté ma fatigue que j’aie su me reposer un peu mon bébé aurait été mieux ; il fut assez pénible, nous eûmes beaucoup de mauvaises nuits et de petits cris ; un jour son père en était si fatigué qu’il le prit et le mit un instant entre les fenêtres doubles… Ah comme j’aurais dû écouter le conseil de ma tante Cécile, femme du professeur de dessin, à Yverdon sœur de mon père qui m’avait dit « forme une jeune fille une jeune de l’Asile. Elle m’avait trouvée bien changée éprouvée en avril ; tout était fatigue pour moi je n’étais pas habituée à faire un ménage mais mes belles-sœurs et cousines (…) le faisaient.

L’après-midi, je faisais avec joie mon gadin, le trousseau du bébé et vers 5 heures mon cher mari et moi allions en nous promenant boire le chaud lait ; c’est ainsi qu’il renonça à ses chopes de bière. Ma 1ère couche fut très pénible mais les maux vite oubliés quand j’entendis le doux vagissement de mon bébé, chair de ma chair et le repos en perspective, j’étais au 3e ciel ! si heureuse et reconnaissante et son père jubilait que ce soit un fils. Grand-maman du Stand faisait prendre les petites lavées du bébé ; pour ces petits voyages, elle avait acheté une jolie corbeille d’osier, ma sœur Marthe avait assez à faire dans le ménage Chaque après-midi elle allait chez grand-maman montrer le cher bébé puis faire une promenade avec tante Marie c’était à qui le porterait le plus longtemps : quand il criait grand-maman lui donnait de l’eau sucrée avec des pèlerines, ce qui souvent contrariait mon lait, car je l’ai nourri 4 mois ½ et j’aimais avoir des heures régulières pour lui donner le sein ; il prospéra et fut notre grande joie. (…)

A son 1er Noël, chez nous, grand-maman du Stand avait fait la dame de Noël, très bien travestie en blanc, méconnaissable ; le lendemain il me dit « je crois bien que c’était grand-maman, j’ai reconnu sa main (esprit d’observation). Quand l’arbre fut allumé, il se mot à sauter et chanter « Mon petit lapin a-t-il du chagrin ? il ne saute plus il ne court plus dans le jardin saute saute petit lapin et sautait tout joyeux. Il allait à l’école chez Mlle Colin et avait su garder le secret de sa production. Il apprit à lire très facilement à 5 ½ ans, et très bien ; quand je le fis inscrire au collège, pour cette raison on lui fit sauter la classe enfantine, il entra en 6e chez Mlle Hamm, c’est là qu’au milieu d’une leçon, il a crié : Vive la Suisse, bravo ! et a tapé des mains. La maîtresse ne le punit pas, mais vint me le raconter en me conseillant de lui faire doubler la 6e. Nous ne le fîmes pas… En 5e il prit la scarlatine, puis eut de l’albuminerie qui l’épuisa, il n’avait que la peau sur les os…
Mr Bernard dans une visite qu’il nous fit me dit : « Un enfant qui meurt va auprès de Jésus, il n’est pas responsable de ses actes. »
C’est alors que je compris que Dieu pouvait me le reprendre et que je devais le lui consacrer… Il alla mieux et se rétablit. (…)

Un jour que son père devait le conduire à Ste-Croix, par économie n’avait pris le train que jusqu’à Corcelles pour descendre à pied à Auvernier un orage éclata et comme l’heure du train approchait père demanda une aide pour qu’on lui transporte petit Julien, jusqu’à la gare d’Auvernier. On le mit dans un grand sac, l’homme partit en avant, père le suivait. Petit Julien n’était pas très rassuré, souvent il sortait sa tête du sac, afin de s’assurer que son papa le suivait et qu’il n’était pas abandonné comme le petit Poucet. (…)

Une jeune veuve seule pour éduquer quatre enfants

Mariée avec Alexandre Houriet en 1851, Rose Dubied perd huit ans plus tard son époux. Elle vient d’avoir trente ans et elle a quatre enfants en bas âge : Anna, 6 ans et demi, Charles, 5 ans, Cécile, 3 ans et Esther, 7 mois. Dans son désarroi, elle prend la plume pour tenir un journal intime, qui se présente plutôt comme un journal de deuil, du 18 juin 1859 au 31 décembre 1862. Elle parle ainsi de ses soucis de mère.

Depuis la mort de son cher papa, j’ai dû éloigner de moi ma chère petite Anna, l’autorité paternelle faisait déjà défaut, et brisée comme je le suis par le chagrin, je me sentais incapable de lutter contre ce caractère difficile. Hier, j’ai fait visite à cette chère enfant, que j’ai été heureuse de sa joie de me revoir, et d’entendre ses maîtresses me parler d’elle avec affection et satisfaction ; Dieu veuille me donner les qualités qui me manquent pour les élever, mais surtout pour les amener à lui. (…)

Il y a aujourd’hui 5 mois qu’Alexandre m’a dit son dernier adieu, les jours s’écoulent, les mois se passent et je suis toujours là en face de mon affreuse douleur, à chaque instant je vois des femmes heureuses auprès de leurs maris, des enfants sur les genoux de leur père, moi je suis toujours seule, mes enfants ne peuvent plus se réfugier dans les bras de leur père…

Je ne sais ce que je dois faire de notre chère Anna, faut-il la reprendre à la maison ? ou faut-il la laisser encore à Malmont, je ne cesse de demander à Dieu de me diriger et de me mettre au cœur ce que je dois faire (…). Ma chère enfant me fait besoin, en la reprenant maintenant j’ai peur de céder à une faiblesse que je regretterais plus tard. Anna apprend là-haut la discipline et l’obéissance, il faut en rentrant à la maison qu’elle donne un bon exemple à son frère et à ses sœurs, j’aurai à m’occuper beaucoup d’elle, il faut que nos rapports soient faciles et affectueux. Je me sens incapable de lutter et de punir à chaque instant, il faut qu’Anna obéisse par affection et par devoir, et non pas par la crainte, je voudrais la diriger avec amour, je sais combien ma tâche est difficile… (…)

Charles a fait le méchant, il s’est endormi sans prier, j’ai dû corriger Anna ce matin, je suis découragée, je crois que Dieu m’abandonne, nos enfants qui pendant huit jours ont été un peu malades vont mieux maintenant, j’ai eu peur de la rougeole que nous éviterons, je l’espère. (…)

Je dois le dire avec douleur, mes enfants ne doivent point être heureux, lorsque je suis occupée ou seulement préoccupée je suis sans patience, sans support et gronde du matin au soir, ces pauvres petits qui déjà sont privés de l’amour de leur père (…). Il faut une réforme complète dans ma manière de faire. (…) Mes enfants demandent une grande surveillance, il faudrait s’en occuper beaucoup et mon temps ne m’appartient pas puisque je suis dans la nécessité de gagner notre vie. (…) il faut que Dieu supplée à tout ce qui me manque et accomplisse un miracle d’amour en leur faveur. (…)

Une enfance malheureuse à l'orphelinat

Nelly Grossenbacher rédige son autobiographie en 1996. Son récit couvre les années 1927-1943 (de l’âge de 5 ans à l’âge de 21 ans), qui sont ses années de malheur. Il est nécessaire d’introduire ici le récit de ses souvenirs de l’orphelinat de Dombresson, où elle a été placée avec ses frères et sœurs suite au décès de leur mère.

L’orphelinat est destiné avant tout aux enfants neuchâtelois, pauvres, orphelins, négligés ou abandonnés. Les parents, d'origine modeste, sont considérés comme de mauvais exemples par l'institution, ce qui explique les rarissimes possibilités de rendre visite à leur progéniture. L'institution prône une discipline de fer. Les punitions sont très fréquentes. La pédagogie vise plus la correction que la protection.

A Dombresson, les orphelins sont répartis par groupes de douze. Chaque groupe, appelé « famille », est placé sous les ordres d'un couple ou d'une veuve, que les enfants doivent appeler « papa » ou « maman ».

De mon premier jour à Dombresson, je n’ai retenu que deux choses : les cris de mon petit frère lorsque ses boucles blondes tombaient sur le sol sous l’action de la tondeuse et le déchirement que j’ai ressenti quand on m’a enlevé mes boucles d’oreilles, de petits myosotis.

Je ne me souviens pas s’il me fût pénible ou non de dire « maman » à la personne qui dirigeait comme c’était prescrit.

Jusqu’à l’âge de 12 ans, j’ai vécu dans la famille d’une dame seule (…) ; en l’espace de huit ans, cinq se sont succédé. (…) Etant trop jeune, je ne me souviens plus très bien des 2 premières « mamans ». La troisième, pour le malheur des orphelins, est restée quatre ans, martyrisant physiquement et moralement les enfants qui lui étaient confiés.

A cette époque, âgée de 6 à 10ans, je n’analysais pas la situation ; je me contentais d’être malheureuse et de croire que les coups et sévices reçus étaient pour mon bien, comme cette marâtre nous le laissait entendre,… peut-être pour soulager sa conscience ? Mais avait-elle un cœur et une conscience ? C’est la question que je me suis posée en grandissant. (…)

A 7h50, que de fois la cloche pour l’école, qui commençait à 8 heures, nous a surpris avant d’avoir changé de tablier et ms nos souliers ! Eté comme hiver nous avions des souliers montants ; c’était toujours quand il fallait se dépêcher que les lacets cassaient, qu’il fallait les nouer et durant des jours les rerenouer, jusqu’à ce qu’ils ne suffisent plus qu’à fermer le haut du soulier ; le contingent des lacets qui nous était alloué ne suffisait pas pour tous et aucun bout de ficelle dans la maison, qui aurait pu nous dépanner !! Détestant arriver en retard à l’école, je pleurais parfois de rage et de désespoir. (…)

Question coiffure, les garçons étaient tous régulièrement tondus et les filles devaient se tresser les cheveux elles-mêmes, sans l’aide de la mère de famille ; avec le stress du matin, il était rare que je trouve le temps pour défaire mes tresses et peigner mes cheveux à fond. Vint le jour que je redoutais tant, le lavage des cheveux… et la découverte de nœuds ; prise de rage, la mère de famille m’assénait des coups sur la tête avec le dos de la brosse et les innombrables bosses m’ont fait souffrir longtemps ; j’avoue que là, j’étais un peu fautive. En ces temps reculés, il n’était pas de mode de lacer les cheveux très souvent, du fait de leur volume peut-être, et aussi, en hiver, à cause de la difficulté à les sécher. Avant leur entrée à l’école, à 6 ans, les petits n’étaient pas astreints aux douches hebdomadaires qui se trouvaient dans le bâtiment de la lessiverie, les pavillons ne possédant pas de salle de bain. En fermant les yeux, je revois la grande seille en bois, disposée sur 2 tabourets, à la cuisine, où la mère de famille baignait les petits, dont mon petit frère et moi faisions partie ; nos hurlements devaient s’entendre jusqu’au village, lorsqu’elle nous plongeait la tête dans la seille à plusieurs reprises, pour nous laver les cheveux et les rincer ; le calme revenait quelques secondes, pendant que nous luttions pour reprendre notre souffle. Je me revois tremblante de peur et de froid, me dressant dans la seille et recevant des coups pour m’y faire asseoir ; c’était pareil pour mon petit frère. Pas étonnant si je n’ai jamais appris à nager, étant paniquée devant de grandes étendues d’eau.

La vaisselle du personnel était en faïence et celle des enfants en métal lourd ; la soupe restait bouillante longtemps dans ce matériel et je n’arrivais pas à la finir avant que la suite du repas arrive et je n’étais pas la seule dans mon cas. Par sadisme – que penser d’autre ? – la mère de famille commençait sa tournée par nous et pan, tout dans la soupe ! Un mélange surtout me répugnait : la soupe chaude, de la purée de pommes de terre et de la tête marbrée qui fondait et dont les yeux de graisse semblaient me narguer ! (…)

Depuis que je le prépare moi-même, j’aime beaucoup le bircher, mais celui que j’avais reçu un soir dans mon assiette, j’avais 8 ans, je n’arrivais pas à l’avaler ; c’était un mélange de gros flocons d’avoine, trempés dans trop peu de lait, presque pas sucré et dans lequel trônaient quelques morceaux d’abricots pas mûrs ; prétextant m’aider, la mère de famille me pinçait le nez et me remplissait la bouche de cette bouillie ; force m’était d’en avaler, jusqu’au moment où je l’ai rejetée, par dégoût, mais aussi par manque d’oxygène ? Alors le même procédé se reproduit, avec coups et tirage de cheveux en plus. (…)

C’est avec un sentiment de gêne que je vais relater ce qui sut, mais je tiens à le faire quand même. Le dimanche matin, nous préparions la corbeille de linge sale, que nous portions à la première heure le lundi matin, à la lessiverie commune. Une seule culotte, en grosse toile, était attribuée par semaine à chaque fille et tous les vêtements étaient marqués de nos initiales ; après le contrôle de la mère de famille, la sanction tombait : plusieurs filles recevaient une fessée le soir au coucher, pour sous-vêtement trop souillé ; c’était sa méthode de torture morale car chaque fois qu’elle voulait punir un enfant, elle promettait une fessée pour le soir, alors qu’il eût été plus humain de s’exécuter sur-le-champ ! On appréhendait le coucher durant des heures ; il n’y avait jamais de rémission et elle tapait dur ! Je n’ose presque pas avouer le « bon tuyau » que ma sœur, de 13 mois mon aînée, m’avait donné : laver mon sous-vêtement avec l’eau de la chasse des toilettes, le vendredi soir ou le samedi matin et endurer le séchage sur le corps s’il le fallait ; de ce jour j’ai évité bien des coups…, mais que c’était froid en hiver !! (…)

Une gentille maîtresse d’école donnait de petites récompenses après chaque trimestre, lorsque nous avions eu de bonnes notes, 6 étant la meilleure. Un jour, au retour de l’école, rayonnante, j’entre dans la cuisine en disant : « Maman, j’ai eu 10 notes 6 et j’ai choisi ça ». Elle soulève alors la marmite, m’arrache ma récompense des mains et la jette au feu. C’étaient des castagnettes, si petites qu’elles n’auraient pas fait beaucoup de bruit…et elles avaient de si belles couleurs ! Quel enfant alors n’aurait pas pleuré ? Une paire de gifles s’est abattue sur moi avec ces mots : « Tu sais maintenant pourquoi tu pleures ! » Quelle cruauté et pourtant je fais le serment que tout ce que je raconte est véridique, je pourrais citer tous les noms. Certaines blessures du cœur ne se referment jamais.

Une enfance dans un milieu très modeste à la campagne

Marguerite Leuba a fini sa vie au Locle le 29 novembre 2002, mais elle est née le 25 septembre 1911 à La Côte-aux-Fées dans une famille paysanne de sept enfants. A l’âge de 79 ans, elle a rédigé quelques souvenirs de sa vie. Elle raconte entre autres son enfance, dans une famille pauvre, mais aimante.

A part Noël, mes parents faisaient en sorte de marquer toutes les fêtes d’églises et nos anniversaires. Maman faisait ces jours-là un biscuit pour mon anniversaire, souvent c’était des cuisses-dames. Il y avait parfois un gâteau que j’aimais particulièrement. Je regrette de ne pas savoir la recette. Je crois qu’il y avait du résidu de noix, mélangé dans la pâte celle-ci était étendue, mise sur une feuille à gâteau et avant de le cuire elle passait une roulette pour former des triangles qui une fois cuits se cassaient et donnaient de petits biscuits. A Nouvel-An, il y avait les traditionnels bricelets. Ceux-ci étaient mis dans de grandes boîtes et si possible cachées de nous tous. Une année les boîtes furent mises tout au haut d’un buffet. Hélas, la cachette ne fut pas des meilleures. Je l’avais trouvée. Je mis une table et par-dessus un tabouret ce qui me permit d’arriver à la boîte. Pour que personne ne s’en aperçoive, je n’en prenais que 2 ou 3. Mais mes frères en faisaient autant, sans se consulter bien sûr. Je me demande combien maman en avait trouvés lorsqu’elle voulut en prendre et en offrir aux visites ! (…)

Mes parents avaient beaucoup de peine à subvenir aux besoins de la famille. Nous étions 7 enfants, très peu d’argent. Nos parents se sont privés de bien des choses pour que leurs enfants ne manquent de rien. Sûrement ce qui sauva en partie la situation ce fut que nous avions un grand jardin. Il y avait les pommes de terre, les choux qui devenaient de bonnes choucroutes. Des choux-raves qui, crus, faisaient notre affaire pour faire l’école buissonnière. En douce nous partions à l’aventure, le chou-rave sous le bras, vive la liberté : nous avions de quoi manger. Avec l’écorce nous faisions des masques. Au temps des fruits nous allions un peu à la maraude quoique nous avions aussi des raisinets au jardin, nous allions cueillir des myrtilles, nous avions aussi de bonnes confitures, il y avait aussi des framboises et à la saison des champignons nous avions de bons repas, surtout avec les éperviers (nom vulgaire de ce champignon). Nous en trouvions beaucoup en ce temps-là. Ils deviennent rares maintenant. Quant à la viande, nous élevions 2 cochons et en décembre il y avait boucherie. 1 des 2 était vendu, l’autre état pour la famille, et devait pourvoir pour toute l’année. Je crois que quelques paysans avaient une vache et vendaient parfois assez bon marché et l’on en achetait. Quant au pain, il fut un temps que maman nous donnait un morceau, à nous de le faire durer. Instinctivement je regardais si un de mes frères en avait plus que moi. (…) Ce morceau de pain je le vois et j’y pense. Comme un petit fait peut nous marquer… Il y eut certainement un temps de privations mais (…) Dieu avait donné à maman le don de savoir comment employer ce que nous avions pour faire que cela se multiplie.

Aujourd’hui je remarque combien maman a cherché par son témoignage pour Dieu à nous le faire connaître comme un Dieu sauveur et puissant, plein d’amour pour nous tous. Je la vois le samedi soir préparer sur notre chaise au pied de notre lit les habits de rechange propres. Chacun passait dans la baignoire. Il fallait que nous soyons propres pour le jour du Seigneur. Le repas de midi était préparé le soir. Le dimanche matin papa préparait le déjeuner et mettait le repas à cuire pendant notre absence. Les grands garçons et filles devaient faire son lit afin que maman puisse avoir moins à faire ce jour-là. Tous partaient à l’église, les petits allaient aux groupes pour eux et les grands au culte. Ce jour-là était vraiment pour Dieu. Personne ne parlait de travail. Nous sortions ensemble. Les après-midi nous jouissions avec nos parents. C’était les sorties dans la forêt : courir attraper les papillons, cueillir les fleurs, les sécher, apprendre leurs noms, de même pour les papillons. (…) Il y avait aussi à dessiner. Tous mes frères ont eu comme hobby le dessin et la musique. (…) Maman a su nous inculquer ce qu’est le jour du Seigneur. Elle n’a jamais oubli de faire la prière au repas. Le soir c’était papa qui faisait une lecture d’un chapitre de la Bible.

Je crois que nous avons tous admiré nos parents.

Une leçon de morale

Une grand-maman très attachée à ses petites-filles et sans doute soucieuse de leur éducation a imaginé une suite de saynètes à partir d’images de chats au format de carte postale, diffusées à l’époque. Le premier cahier calligraphié de sa main est intitulé : L'Ecole. Voici un des récits édifiants du pays des chats que Marie-Elisabeth Lauper-Comtesse dédie en 1951 à sa petite-fille chérie.

Les chatons se sont mis en tête de fumer à la récréation !

Voilà une belle bande de polissons ! Ils savent bien qu’ils font ce qui est défendu. La preuve, c’est que Grisou est posté en sentinelle.

Mlle Grisette est déjà dans la salle ; elle les guigne ; ça l’amuse ; elle se dit : « Allez-y ! petits vauriens ! allez-y seulement ! vous verrez ; c’est une fameuse leçon que vous allez apprendre tout seuls. Voilà déjà Blanblanc qui a jeté sa cigarette ; on voit bien qu’il a mal au cœur ; il va même aller vomir. Piniouf a dû s’asseoir sur son sac ; il voit tout tourner devant ses yeux. Ce fanfaron de Mistigris se croit un homme. Fume ! mon brave ; souffle ta belle fumée ! ça ne durera pas longtemps, je t’assure ! Où ont-ils pu trouver toutes ces cigarettes ? »

Mistafou allume la cigarette de Flonflon. « Attention ! ce nigaud, tu vas lui brûler sa moustache ! »

Mr. Tiroreille va arriver. Mlle Grisette va vite l’avertir pour qu’il entre sans être vu.

Laisser ces polissons finir leur expérience jusqu’au bout est la meilleure punition qu’on puisse leur donner.

Rira bien qui rira le dernier !

Les parents ont su toute l’affaire ; d’abord parce que les garçons sont tous rentrés malades à la maison. Les mamans se sont arrangées pour le dire au ramoneur.
Celui-ci a attendu les polissons le lendemain à la sortie de l’école. Il leur a crié : « Saperlipopette ! bande de vauriens ! puisque vous aimez la fumée, je vais vous en donner, moi, de la fumée ; je vais vous enfermer dans la cheminée, vous verrez ce que c’est ! »

Il a roulé de gros yeux jaunes qui brillaient comme des phares allumés. Les gamins se sont sauvés à toutes jambes ; ils ont eu une belle peur.

Oncle Patapon qui bêchait dans son jardin a dit : « C’est bien fait ! ils ont chipé des cigarettes partout ; ça leur apprendra à faire des tours de Boches ! »

Un camp scout arrosé

Pour les enfants, le déroulement des saisons est aussi lié l’activité des mouvements de jeunesse, tels que les scouts ou les Unions chrétiennes de jeunes gens. Le livre d’or de la troupe des Vautours (Neuchâtel) relate les camps et autres événements importants vécus par ces scouts. Ainsi, le mercredi 14 août 1935, la troupe part pour son camp d’été, qui a lieu aux Cottards, sur le territoire communal de La Brévine.

Nous partons tous très joyeux ce mercredi matin, mais hélas une pluie battante nous accable sans cesse, mais nous sommes quand même tous très joyeux ; arrivés très doucement et lentement à Boveresse, nous montons rapidement le long de la route trempée et boueuse qui mène aux Sagnettes. Là-haut, nous bifurquons par un petit chemin qui nous mène droit au nord sous des sapins mouillés qui nous dégouttent dans le cou. Toujours très joyeux, sauf quelques cossards et râleurs qui ont envie de redescendre- Nous arrivons sur une sorte de landes, pâturages clairsemés de sapins isolés qui poussent au milieu du pâturage. Un épais brouillard nous enveloppe et nous devons nous diriger à la boussole, bon exercice pour les examens. Nous arrivons sous une sorte de citerne et là (…) nous descendons rapidement vers le dit chalet, bien contents de se mettre au chaud. Nous nous séchons, un petit feu est vite allumé dans le potager et aussitôt une foule de chaussons, souliers et vêtements sont pendus autour.

Samedi 24 août
(…) Il pleut. Les nuées de brouillards se traînent dans la vallée, le terrain est détrempé. Il faut que quelqu’un aille au village. Castor et Antilope se dévouent. Nous avons fait 4 heures (quatre !) pour aller à La Brévine et aux Taillères. Pourquoi ? C’est ce que tout le monde ne sait pas. Car tout le long chemin, il s’est passé une lutte dans la conscience de Castor et d’Antilope. Nous avions reçu une demi tourte à la poste « pour les éclaireurs ». Fallait-il la rapporter au camp ? Il n’y en aurait pas pour tout le monde. Fallait-il la manger ? Tous les 5 mètres, nous nous arrêtions, faisions le tour du petit char, trempions nos doigts dans la crème. Mais nous avons vaincu la tentation et sommes arrivés au camp avec la tourte. On s’est moqué de nous, mais nous avons mangé la tourte entre trois. Elan nous a aidés. Cela compensait l’effort et le temps mis !

Mardi 27 août
Pluie, c’est écœurant, nous nous embêtons à se tourner les pouces, on chante, on s’amuse dans la grange. Coyotte essaye et griffonne un papier avec une boîte de peinture à 0,95 aux Armourins. Enfin on monte vite au camp vers 11 heures et nous commençons à descendre le camp. Nous avions construit un beau portique et voilà que le garde forestier vient justement ce jour-là faire une inspection du terrain et le Maharadja tâche de le détourner à un côté différent pour nous permettre de défaire notre portique, car nous avons cassé de jeunes sapins sans la permission de Souris, mais hélas on n’osait pas du tout !!! Enfin le soir arrive, et l’on va tous se coucher et nous pensons avec tristesse que c’est demain le dernier jour du camp.

Noël 1942
Noël sans neige ! Noël de guerre !!! tant pis ! Nous nous rassemblons autour du traditionnel sapin en forêt. Nous sommes heureux de pouvoir, comme les autres années, fêter Noël, toute la troupe rassemblée. Les flammes des bougies, les paroles de l’assem, les chants, le récit de Noël toujours plus beau d’année en année, nous réchauffent le cœur. Nous pensons aux milliers de nos frères scouts disséminés dans le monde où ils souffrent et sont peut-être poursuivis parce qu’ils sont restés fidèles à leur loi. Vers six heures nous descendons en ville, pour nous rendre à la salle du restaurant sans alcool où nous passerons la soirée. Nous sommes bien en appétit lorsque nous attaquons le souper, toujours bienvenu. Après le repas, nous assistons à des productions éclais et routiers. La soirée est égayée par nos chants et nos bans. Mais hélas, le temps passe et cette soirée, la dernière de 1942 où nous sommes ensemble, s’achève. Mais le chant de l’« au-revoir » nous rappelle que notre séparation n’est que momentanée.

 

Conseils d'un père à son fils

Albert Bourquin-Jaccard (1860-1948) est un notable de La Chaux-de-Fonds : fabricant d'horlogerie, entrepreneur, ancien d'Eglise durant plus de quarante ans, président de diverses sociétés. C'est un père attentif à ses enfants. Il en a cinq : trois garçons nés en 1885 (Julien), 1887 (André) et 1888 (Emile), ainsi qu’une fille, Inès, née en 1891, avant un petit dernier, Gustave-Albert, qui voit le jour en 1899.

Voici ce qu’écrit Albert Bourquin, le 15 février 1900, à son aîné, Julien, alors que celui-ci se trouve en pension à Königsfeld (une petite ville située dans la Forêt Noire). Julien Bourquin est alors âgé de 15 ans. Il deviendra pasteur, tour à tour à Fenin, à Chézard-Saint-Martin et à Cortaillod.

Mon cher Julien,

Ta dernière lettre m’a fait plaisir ; je vois par ton bulletin que tu t’es donné de la peine, ce que j’espère tu continueras de faire afin que le prochain soit encore meilleur. Je constate également avec plaisir les progrès que tu fais dans la langue allemande, par a correspondance que tu nous envoie. Soigne bien ton orthographe en français et apprends à fond tes déclinaisons allemandes, car sans cela tu auras toujours de la peine. (…)

Voilà déjà 5 ½ mois que tu es en pension et Dieu voulant dans le même laps de temps, tu seras au milieu de nous en vacances ; cela nous réjouit et ce doit être de même pour toi, aussi tâche que rien ne vienne troubler cette joie et que nous ayons toujours de bonnes nouvelles de toi.

A cette heure, André apprend bien péniblement ses mots et Emile dessine une carte de Suède et Norvège ; Inès et Gustave-Albert dorment déjà. A propos, tu n’as pas l’air d’accepter de bon cœur que l’on appelle ton petit frère Albert ; ici chacun, tes tantes particulièrement trouvent que nous devrions le nommer ainsi. Nous ne l’avons pas encore baptisé ; nous attendrons que tu sois ici pour cela ; il se développe admirablement, quoique ces jours il a beaucoup souffert pour les dents ; il en a déjà 3 et la 4ème va percer ; il commence aussi à marcher et dit déjà bien des mots. (…)

Ce que tu me disais dans une de tes précédentes lettres, que tu apprendrais peut-être l’horlogerie est peut-être ce que tu pourrais faire de mieux. Ce métier-là ouvre bien des horizons et on peut le pratiquer partout ; si par la suite tu voulais te vouer au commerce de l’horlogerie, qui vaut bien un autre commerce, tu auras toujours plus de succès et de chances de réussir en étant technicien. Pour le commerce, j’estime que cela ne s’apprend pas ; il faut du naturel et de l’instruction. Les langues, l’arithmétique et surtout, mais cela est nécessaire pour réussir dans quoi que ce soit, de la loyauté. Enfin, avant de choisir ce métier ou un autre, il faut bien réfléchir afin de ne pas s’engager dans une fausse voie.

Il faut tout remettre entre les mains de Dieu et le prier que lui-même te mette au cœur ce que tu dois faire en pensant qu’Il fait concourir toutes choses au bien de ceux qu’il aime.

Efforce-toi d’avoir une conscience droite et pure et tout ira bien pour toi ; tu réussiras ainsi à réjouir tes parents qui sans cesse pensent à toi et qui désirent de tout cœur ton bonheur.

Je te quitte en t’embrassant bien tendrement au nom de toute ta chère famille.

Ton père
A. Bourquin-Jaccard

Loading…
Loading the web debug toolbar…
Attempt #