BAMBOULA
Le plus vieux pêcheur du lac de Neuchâtel raconte sa vie.
Le titre ci-contre est celui donné à ce récit de vie par l'auteur lui-même. Il est complété par ces précisions: Il a pratiqué la pêche régulièrement jusqu'à l'âge de 80 ans.
En 1978, à 80 ans, Maurice Droz, pêcheur professionnel de St.-Blaise, décide de raconter sa vie. Il en est résulté deux grands cahiers comprenant 133 pages manuscrites, complétées par des photographies, une table des matières et une carte des profondeurs du lac de Neuchâte (photo). Ce récit, rédigé avec une très grande sincérité, retrace avec force détails et anecdotes savoureuses la longue vie de Maurice Droz devenu pêcheur professionnel à l'âge de 16 ans déjà.
C'est aussi et surtout un témoignage unique sur les aléas du métier de pêcheur, sur les espèces qui peuplent (ou peuplèrent) les eaux du lac de Neuchâtel et sur la région du Bas-lac et de ses pêcheurs professionnels ou amateurs.
Cette histoire de vie vraie et impressionnante, comme la qualifie Maurice Droz, mériterait d'être transcrite abondamment ici. Nous nous contenterons de quelques extraits significatifs.
Remarque: Dans la mesure du possible, nous avons respecté la ponctuation de M. Droz mais corrigé l'orthographe quelque peu fantaisiste.
L'histoire de ma vie
"Mon histoire sera vraie et impressionnante"
Saint-Blaise le 17 février 1978
Mon âge avancé ne me permet plus de travailler par le froid en hiver et j'ai pensé pendant que ma mémoire me le permet encore, de raconter l'histoire de ma vie. J'ai très peu d'archives et je ne veux pas perdre de temps pour des questions des années exactes; mon histoire sera vraie et impressionnante.
Aujourd'hui 17 février 1978, j'ai atteint l'âge de 80 ans; je suis né le 17 février 1898 dans la maison de mon père à la croisée du Vigner, il y avait à côté de la maison l'écurie et la grange qui ont disparu avec l'âge.
Mon père était paysan, il avait 2 boeufs et 6 vaches, il avait des champs, des vignes et des forêts et des jardins.
Ma mère cultivait des légumes comme toutes les vieilles femmes du haut du village, c'était le seul moyen pour aider le ménage à vivre.
A la belle saison mon père partait à 4 heures du matin avec ses deux boeufs et son char à vendange pour les marchés du légume de Neuchâtel, il y avait sur ce char de la place pour 10 grandes corbeilles à 4 anses de 10 à 40 kg. de légumes qui provenaient de toutes ces vieilles femmes du quartier.
C'était 2 francs par corbeille, et mon père rentrait à Saint-Blaise avec ses boeufs à 7 heures du matin; il devait partir immédiatement pour travailler dans ses champs ou dans ses vignes.
Il devait souvent engager des journaliers; les légumes se vendaient à la mesure de 20 litres, à la demi-mesure de 10 litres et au paquet.
Saint-Blaise en 1906
Le café du Tilleul à la Calabre
Le patron de la brasserie [Brasserie Müller] proposa à mon père de reprendre et de louer le café du Tilleul à La Calabre.
Mon père a vendu sa maison pour pouvoir louer ce café qui appartenait à Eugénie Engel pour 1200 francs par an.
De 1906 à 1912 on était là paysans et cafetier, nous avions 12 vaches et un cheval. Nous avions beaucoup de travail et 32 ouvriers de vignes à travailler.
Nous étions 9 mon père, mon oncle, Fernand Juan, le vieux domestique le père Radet, un plus jeune domestique et deux journaliers pour les vignes et trois fils de 10, 12 et 14 ans.
Ma mère, une cuisinière, une lessiveuse, une sommelière, nous étions 13 à table. Notre vieux domestique Radet (Dardel) me surnommait l'avocat.
[...] Chaque printemps, une trentaine de saisonniers italiens venaient tailler la pierre jaune, ils logeaient dans les vieilles chambres disponibles chez le père Marazzi et un peu partout.
Ils étaient bons clients chez nous entre 11 heures et midi ils venaient boire une ou 2 absinthes qui coûtaient seulement 0f30 le verre; la bière était seulement 0f15 la chope de 3dl.
J'ai vu construire en 1906 la Maison Mouffang et la Maison Humbel en belles pierres de taille et le Grand-père Marti couvreur nous embauchait, nous les gamins pour couvrir le toit, on devait faire la chaîne pour passer les tuiles. Il nous payait pour un après-midi 1 franc ou 0f50 suivant notre âge.
Le soir ces Italiens s'asseyaient parterre dans la ruelle de la Dîme et ils chantaient tous en italien.
C'était surtout des arrivants de la Calabre. C'est pour cela que le haut du village a été baptisé la Calabre.
Fêtes à la Calabre
Les sobriquets des habitants
Je vous ferai une liste des 50 à 60 personnes que je voyais tous les jours.
Tous les matins à 6 ou 7 heures les vieux venaient boire leur chnaps. C'était 0f20 le verre de 1dl mélange marc, pomme, lie etc...
Suit, sur deux pages, la longue liste des noms et des sobriquets (photo) parmi lesquels: Bahbi, Collonel sac, Rigolo, Fesse, Queque, Perchette, Riquet, Boc-noir, Très-sec, Trou, Géranium, Rouflaquette, le roi David, le Pacha, l'Empereur, le Pape, le Baron, la Rosine, le Gorille, Rotchild, ... qui permettent d'entrevoir, ici et là, un trait de caractère, un détail physique ou un certain statut social.
1914, les débuts de la pêche
Au printemps 1913 mon père a eu l'idée de placer mon frère Riquet chez les Robert pêcheurs à Marin. Ils tenaient l'Hôtel du poisson. Mon frère devait apprendre à pêcher il y resta 1 année.
Pendant ce temps-là je fréquentais l'école secondaire de Neuchâtel. C'est en 1914 que la pêche a commencé pour nous.
Mon père a tout vendu le paysage, les vaches, le cheval, les champs et les machines agricoles pour acheter le café restaurant Jean-Louis au bas du village. C'est le patron de la brasserie Müller qui lui a mis ça dans la tête.
Ce café appartenait à la famille Sandoz pêcheurs; il croyait d'en faire un restaurant friture de poissons.
Il a continué de travailler ses vignes avec beaucoup de peine. Je suis sorti de l'école secondaire j'avais 16 ans et on a commencé de faire la pêche avec très peu de matériel seulement la pêche aux hameçons. C'était des longs fils dormants de plusieurs kilomètres et tous les 4 mètres il y avait une liette en fil anglais très solide et un très gros hameçon.
C'était un long travail pour préparer le dévidage de la longue ficelle de chanvre, dans les grandes caisses et tous les hameçons plantés en chaîne sur le bord de la caisse.
Il n'y avait pas d'amorces à St.-Blaise pendant l'hiver, alors on devait aller 3 fois par semaine à Neuchâtel, à l'Evole pour pêcher les amorces (des tailleurs) il fallait les garder vivants dans le réservoir, il nous en fallait 500 par semaine pour changer ceux qui n'étaient plus vivants.
On prenait au printemps 2 à 3 truites tous les jours de 1 à 3 kg pièce. Au mois de mai c'était de belles perches q'on attrapait et quelques gros brochets par semaine.
Mais il y avait aussi le travail de la vigne qui nous attendait et mon père nous disait, la semaine prochaine, vous n'irez pas à la pêche nous avons du retard dans le travail de la vigne.
Nous avons pêché pendant 2 années avec un grand bateau plat, avec un vivier pour les amorces.
On faisait seulement la pêche aux hameçons parce que nous n'avions pas encore des filets.
Création de la Société de sauvetage du Bas-Lac
Tragédie sur le lac
1934
Il y avait beaucoup d'orages cette année là et malheureusement les 20, 21 et 22 août, le matin il y a eu des brouillards très épais et les après-midis étaient très chauds, on étouffait, on transpirait, on devait se mettre en costume de bain.
Nous les vieux pêcheurs nous savons bien ce que cela veut dire.
Le temps était menaçant depuis 2 jours le baromètre était très bas et le 23 août cela faisait 3 jours après les mauvais brouillards, le temps est devenu très sombre, tout noir. Il commençait de tonner dans le lointain, ça s'arrêtait et ça recommençait toutes les heures.
Les pêcheurs hésitaient de partir à 4 heures de l'après-midi je voyais que ça allait venir, j'ai mis tous mes filets qui étaient pendus à l'abri. Je suis allé mettre mon bateau au port en lieu sûr, j'étais en caleçon de bain tellement il faisait chaud.
Là au port il y avait assis sur le mur du port, Albert Scheidegger et Riquet Virchaud qui avaient envie de partir à la gambe ensemble et aussi René Ducommun, ils mouraient d'envie pour partir parce que ça mordait bien tous les jours. J'ai passé vers eux, ils m'ont demandé ce que je pensais du temps. je leur ai dit n'y allez pas, il va venir un temps épouvantable.
Le temps devenait toujours plus noir je suis arrivé à ma barraque de pêche 200 mètres plus loin et je les vois qui partaient à 2 rameurs et Ducommun avec sa petite loquette de une place.
J'ai pensé: ces imbéciles ne m'ont pas écouté.
Ils étaient les 2 bateaux à 1 kilomèetre en avant d'Hauterive quand le joran en furie est arrivé, l'eau volait contre la pointe de Marin mais Scheidegger et Virchaud ont essayé d'atteindre le port d'Hauterive pour téléphoner à sa femme au plus vite. Ils ramaient les deux très fort mais ils n'avançaient pas et pour finir ils reculaient; voyant ça le père Edouard Sandoz partait à leur secours avec Richter de Champréveyres et Charles Sandoz, ils avaient deux motogodilles à leur bateau pour être plus sûrs mais voyant qu'il ne pouvait rien faire de bon, il a dû venir échouer à St.-Blaise, le joron les même empêchés d'entrer dans le port, le joran a les a poussés sur la grève.
Voyant qu'ils étaient perdus Scheidegger s'est approché du piquet le Signal il a lancé sa chaîne en arrière du bateau autour du piquet et, au bout de la chaîne il y avait une pierre ronde avec une boucle.
Quelques vagues seulement ont rempli le bateau par l'arrière et il a crié: On est foutus! C'est Virchaud qui a dit cette parole après son sauvetage.
L'eau des vagues volait à deux mètres de hauteur, on ne les voyait plus par moments.
Ducommun avait pu atteindre les roseaux de la pointe de Marin. Au bout de 20 minutes on voyait le bateau retrourné avec Riquet Virchaud à plat ventre sur le fond du bateau qui était déjà à 1 km plus loin que le piquet, le joran ayant un peu faiblit. C'est Henri Jeanrenaud qui voyait très bien le naufrage depuis la haut des falaises de Marin, il s'est lancé avec son frère au sauvetage et il a pu sauver Henri Virchaud.
Ce bateau plat était trop petit il n'était pas fait pour le mauvais temps.
Trois jours après tous les propriétaires de bateaux étaient sur place pour les recherches parce que les noyés remontent à fleur d'eau, les poumons dégagent des gaz et ces gaz sortent par le nez et la bouche pendant quelques heures seulement, le noyé est tourné la face contre le fond du lac, le dos fait flotter le noyé et la tête est à rase [sic] de l'eau.
J'étais tout près quand Pagani a crié le voilà on voyait seulement le dessus de la tête, un petit rond noir chevelu.
Le 3ème jour nous avons retrouvé Albert Scheidegger juste en face du port de Marin il était à 1 kilomètre du lieu du naufrage.
C'est depuis ce jour que Henri Jeanrenaud et tous les vieux pêcheurs à la traîne ont fondé la Société de sauvetage du Bas-Lac.
Remarque: le site http://www.sauvetage-st-blaise.ch/archives.html mentionne d'autres épisodes de ce tragique dimanche. d'août 1934.