Des passionnés de montagne

Registres et livrets de courses

Deux fonds des AVO permettent de suivre durant plus de 60 ans, les courses en montagne faites par deux randonneurs passionnés.

L'un d'eux, Raymond Vogel (1895-1975), vigneron de Cormondrèche, a consigné dans trois registres, l’ensemble des courses, promenades et randonnées qu’il a effectuées tout au long de sa vie, depuis sa première course d’école en 1901 jusqu'à la course des Aînés au Lac Noir, en 1974. 

Henri Baldrachi (?-1980) a, quant à lui, relaté les randonnées en montagne qu'il a faites, été comme hiver, dans le Jura et dans les Alpes, en les consignant dans douze cahiers manuscrits portant des titres divers: De la Montagne de Boudry au Creux du Van, Chasseral- Mont Racine, 7 août 1934, Sommets du Jura, mars 1937, De la Montagne de Boudry aux Gorges de l’Areuse ou encore Le Chasseron, 22-23 février 1946... ainsi que dans deux grands registres intitulés Livrets de courses. Ses témoignages constituent aussi un hymne à la nature et à l'amitié. Ce sont précisément les amis de l'auteur, décédé sans laisser de descendants, qui ont sauvé ces documents que l'un d'entre eux a confiés aux AVO.

Sportif accompli, le Français Henri Baldrachi pratiquait l'alpinisme, la natation et la gymnastique avec assiduité; il possédait des vignes à Colombier et s'était passionné pour sa région d'adoption. Auparavant, il avait appris le métier de graveur ce qui explique qu'il illustre, à l'encre de Chine, ses "livrets" et ses cahiers avec un réel talent et non sans humour. 

Illustration:  Variante à la verticale! (Dos d'Ane) Le centre de gravité!), 1939

 

Les plus belles heures d'ici-bas...

Comme un rayon de soleil dans la grisaille de la vie quotidienne.

Raymond Vogel relate tout, non seulement les grandes courses et les randonnées au Valais, mais également les simples petites promenades d’un après-midi. Le compte-rendu peut donc faire une seule ligne comme vingt pages.

Il apprécie particulièrement les excursions en montagne et il écrit en exergue de son premier registre [15 août 1915 – 30 juillet 1939] : « Les plus belles heures d’ici-bas sont en grande partie celles passées à la montagne » et, pour le deuxième registre [13 août 1939 – 5 août 1957] : « Comme disait Tep, une belle course, c’est comme un rayon de soleil dans la grisaille de la vie quotidienne ». Cela nous vaut une relation détaillée de chacun de ses séjours au Valais. Il raconte les petits événements qui pimentent les excursions, se plaisant à grossir certains faits. Les nuits sont particulièrement bien documentées, avec toutes les péripéties qui se produisent, car il s’agit de dormir sans rien dépenser, le plus souvent dans une fenière, voire à la belle étoile. Les commentaires sont souvent très critiques pour les nuits passées dans un dortoir d’hôtel ou une cabane où l’accueil du gardien n’est pas toujours des plus agréable, vu que généralement on n’est pas accompagné d’un guide.

Entre les pages du registre, Raymond Vogel a encarté différents documents intéressants : billets de train, factures d’hôtel et de cabanes, lettres, billets, coupures de journaux, etc.

Notice rédigée par le donateur, M. Chs. Vogel.

Photo: Fonds P. et R. Vogel

 

 

10 au 14 août 1922

Randonnée en Valais, un exemple parmi de nombreux autres.

Le séjour en montagne que Raymond Vogel décrit longuement commence le 10 août 1922, par l'ascension du Niesen. Il se poursuit le lendemain par un voyage qui mène Raymond et ses amis en Valais, à travers le Lötschberg. Le groupe passe la soirée à Plan Conthey, d'où il repartira à l'aube du 12  août pour rejoindre d'autres amis à Martigny, en vue d'effectuer l'ascension de l'Aiguille du Tour, dans le massif du Mont Blanc.

Extraits:

12 août

A Martigny, nous attendons le direct qui transporte Paul et Miss Meta Tepelmann, professeur de langues à Leysin et, lorsqu’il paraît en gare avec 45 minutes de retard sur l’horaire, nous recevons nos distingués alpinistes avec des transports d’allégresse. Pour effectuer la course projetée, nous recevons d’eux tout un matériel de montagne, cordes, piolet, lunettes, etc. et, sur le Martigny-Orsières qui attend avec impatience, nous voici en route. Aux Valettes, point de départ de la course à pied, avant de commencer toute chose, un léger repas, arrosé d’un doigt de thé, est pris. A midi et quart, départ. La direction de la Caravane est confiée à Miss Tepelmann, laquelle débute aussitôt par une course endiablée parmi pâtures, pierriers, buissons ; franchissons plusieurs murs pour aboutir sur la route qu’on n’aurait pas dû quitter. Notre guide s’en excuse en nous disant qu’elle s’est trompée de chemin, mais nous pensons plutôt que c’est pour savoir à qui elle a à faire.
A Champey, halte horaire et bain de pieds, puis, par le pittoresque vallon d’Arpette, nous montons par les forêts de mélèzes au Col de la Breyaz alt. 2409 m qui est atteint à 6.45 H. Ce col est un vaste pierrier d’un aspect dénudé et sauvage et d’une traversée laborieuse. Du col, un sentier nous conduit à la Combe d’Orny où serpente un filet d’eau, ce qui est une aubaine, car nous pouvons nous désaltérer, à longs traits sans que notre soif en soit pour autant calmée. En passant devant la Cabane d’Orny, nous remarquons que celle-ci est déjà pleine de touristes. Notre projet n’est pas de nous y arrêter, mais de continuer pour atteindre la Cabane Julien Dupuis ce soir encore. Il est 7.45 H. En ce moment, nous sommes témoins d’un magnifique coucher de soleil sur le Portalet tout proche et sur le Combin, lequel passe par une gamme de vives couleurs avant de sombrer dans la nuit. En longeant la moraine, nous atteignons le glacier, lequel est uni dans la plus grande partie et très peu crevassé. Les teintes du couchant s’effacent, le Plateau d’Orny prend une couleur bleuâtre et bientôt voici la nuit ; la lune n’est pas encore levée, mais les étoiles au firmament scintillent par milliers. Cette traversée de glacier, chose toute nouvelle pour nous, nous cause une profonde impression. A 9 ¼ H nous voici à Dupuis 3130 m. Cabane en bois, propriété de la Section des Diablerets, qui l’a édifiée au coude du glacier parmi un amoncellement de roches (gardien Joseph Joris). Dans cette cabane, nous trouvons une dizaine de touristes et un gardien fort affairé autour de son fourneau. Après avoir échangé nos chaussures contre des sabots et voyant que le gardien ne s’occupe pas de nos personnes, ce qui est assez naturel, vu que nous sommes sans guide et au surplus étrangers au C.A.S. nous cuisinons sur nos lampes à alcool, de la soupe d’abord, puis comme dessert du thé noir que Tep en le dégustant qualifie de camomille ! Invités par les grognements du gardien qui, bien qu’il ne soit que 10 ½ H, n’aime pas les retardataires, nous allons nous étendre sur les couchettes où nous ne dormons guère, car des arrivées de touristes encore plus retardataires que nous et, au travers des planches disjointes, la musique d’un vent aux longues notes qui s’enflent pour décroître ensuite, firent que la nuit fut faite d’insomnies.

13 août : A 4 Heures lever, déjeuner au chocolat et signature du livre de la Cabane, puis à 5 ¼ H, piolet en main, sauf Sindic qui a deux cannes, la sienne et la mienne ! La corde assujettie, nous partons. Nous formons deux cordées, la 1ère est composée de Sindic et de deux lausannois qui font le même trajet que nous et, dans la seconde cordée, le restant du quatuor que nous formions auparavant.
On traverse le Plateau du Trient pour aller aux Aiguilles du Tour, la neige craque, il fait froid, l’aurore a succédé à l’aube et bientôt le soleil illumine les hauts sommets d’alentour et anime les neiges des riches colorations du matin. Au carrefour des chemins conduisant aux cols du Tour et de Saleinaz, nous déposons nos sacs en ne tirant de ceux-ci que le strict nécessaire pour l’ascension. De cet endroit, nous avons une échappée superbe sur l’Aiguille du Chardonnet, suivie de la Verte et des Drus et, au dernier plan, la calotte du Mont-Blanc. Derrière nous, voici apparaître dans le lointain la Corne du Cervin, le Weisshorn et d’autres encore, nimbés de la lumière du matin. La neige dure facilite grandement l’ascension, la dernière pente, à la base de l’Aiguille, est assez raide et demande quelques précautions. Arrivés au rocher, on se décorde et ce n’est plus qu’un jeu pour atteindre le sommet, altitude 3548 m, dont l’escalade en est très facile. Il est exactement 7 Heures lorsque nous y posons le pied. Le vent est assez fort, le temps est magnifique. Nous restons une heure en contemplation devant le panorama qui s’offre à nos yeux. Comment décrire ce que l’on voit, ce que l’on ressent dans ces moments uniques passés au sommet d’une cime, on ne saurait le faire sans l’abaisser certainement. Ces glaciers aux nombreuses et vertes crevasses s’étalant à nos pieds, ceinturés d’Aiguilles encore plus élevées que la nôtre, où sont suspendus pentes de glace et champ de neige, nous causent une profonde émotion.
Nous serions restés là plus longtemps, assis sur la dalle sommitale, à se réchauffer au soleil, le regard errant sur toutes ces merveilles, si l’arrivée d’une caravane, que nous avions aperçue tout à l’heure évoluant sur la Plateau du Trient, n’eût interrompu la quiétude dans laquelle nous étions plongés. Devant leur laisser la place, nous reprenons nos piolets et opérons la descente qui se fait sous les rochers en de joyeuses glissades. Puis nous prenons la direction de la Fenêtre de Saleinaz que nous atteignons à 8.30 H. La descente de cette dernière, qui est une pente de neige assez raide, se fait à la satisfaction de notre cheffesse. De cet endroit encaissé entre les Aiguilles Dorées et la Grande Fourche, nous avons un coup d’œil superbe sur les Massifs des Darreïs, du Tour Noir et de l’Aiguille d’Argentière. Pour arriver à la Cabane de Saleinaz, un groupe l’atteint en traversant directement le glacier, tandis que l’autre conduit par Tep se promène avant d’y arriver au pied des Aiguilles Dorées à la recherche de neige rouge problématique.
Il est 11.30 H. lorsque nous arrivons à la Cabane, altitude 2691 m, propriété de la Section Neuchâteloise du C.A.S. Près de cette dernière, nous nous installons pour dîner, employons l’eau qui, goutte à goutte, suinte d’un rocher pour confectionner la soupe et le café, après la soupe vient un plat de macaroni extra. Le dessert est des plus maigres, car tout à l’heure nous avions fini le carton de poires dû à la générosité d’Esther Germanier, même que ces dernières ayant subi les morsures du gel, avaient un goût spécial !
Puis, dans le grand silence de la montagne que trouble seul le bruit des chutes de pierres dévalant dans les couloirs des Pointes de Planereuse, nous nous reposons avant de songer à la descente. Celle-ci a lieu à 2.30 H par un sentier des plus « ravissants » qui tout d’abord se perd dans les vastes pierriers au pied des Clochers de Planereuse et qui, plus loin, côtoie le glacier très crevassé de Saleinaz, pour aboutir ensuite, sous Plan Monnay, aux fameuses chaînes, lesquelles, avec de petites encoches taillées dans le granit, facilitent le passages aux touristes.
Après l’ancienne moraine, nous traversons le torrent écumeux sur un pont de fortune et voici venir les ravissants villages valaisans aux noms sonores tels que Praz de Fort, Ville d’Issert, Som la Proz et, enfin, Orsières que nous touchons à 7 H du soir. Le parcours d’Orsières à Martigny se fait en train, dont la ligne sinueuse longe la Dranse, démesurément grossie par la fonte des neiges. Par suite d’une merveilleuse correspondance entre la ligne du Simplon et celle d’Aigle-Leysin, nous devons au sortir du direct nous rendre à l’évidence en constatant que le dernier funiculaire est monté, qu’il ne nous reste plus qu’à coucher à Aigle dans un hôtel de la place, ce que nous faisons sans trop récriminer.

14 août : Après une nuit excellente, nous montons à Leysin dans l’intention de faire encore l’ascension de la Tour d’Aï, mais nous allons Sindic et moi jusqu’aux chalets d’Aï, d’où nous pouvons admirer encore une fois par un temps splendide le panorama grandiose de nos Alpes. Au dîner, tous les participants se retrouvent à la Cabane Chaussy, résidence de Tepelmann, laquelle a préparé à notre intention une monumentale salade verte qui fait les délices de l’assemblée et un gros pot de café, lequel fut vidé jusqu’à la dernière goutte, tant était encore grande la soif que la randonnée de hier nous a donnée !
Avant de partir, nous consignons quelques notes dans le Livre de Cabane et nous prenons congé de nos compagnons en les remerciant d’avoir procuré à des néophytes les sensations que donne la haute montagne.

Une liste impressionnante

Alors que Raymond Vogel a fidèlement noté dans son Répertoire des courses toutes celles qu'il a faites durant sa vie, le donateur de ce fonds original, les a, à son tour, classées par thèmes. Voici celles qui concernent plus particulièrement les Alpes et autres séjours de vacances:


 

1920, 15-18 mai

Leysin, ascension du Chamossaire et de la Tour d’Aï.

1920, 31 juillet-2 août

Course dans l’Oberland bernois.

1921, 16-19 juillet

Col de la Gemmi (Raymond foule le sol du Valais pour la première fois).

1922, 10-14 août

Valais, ascension de l’Aiguille du Tour 3’548 m.

1923, 17-21 août

Valais, ascension abandonnée du Rothorn de Zinal, en raison du mauvais temps.

1924, 8-12 août

Valais, Allalinhorn 4’034 m.

1925, 14-18 août

Valais, Jungfrau 4'166 m.

1926, 22-24 mai

Leysin, Tour d’Aï

1926, 11-16 août

Valais, d’Arolla à Zermatt, Tête Blanche 3'750m. Breithorn 4'171m.

1926, 24-29 septembre

Valais, Besso renvoyé à cause du mauvais temps, malchance aussi pour le Muveran.

1927, 6-15 août

Valais, Saas-Fee, sans ascension

1928, 9-18 août

Valais, Anniviers, Pigne de la Lex 3’404m. Besso 3’675m.

1929, 8-17 août

Valais, Zermatt, ascension compromise du Mont Rose (pluie), traversée jusqu’au Val d’Anniviers, à Leysin ascension de la Tour d’Aï.

1930, 9-18 septembre

Valais, Biesshorn 4’161m.

1932, 30 juillet – 1er août

Valais, la Haute Cime 3’260m.

1932, 28 août – 2 sept.

Valais, Pierre à Voi 2’477m. et traversée de plusieurs cols et vallées jusqu’à Grimentz, puis Turtmann, Bella Tola 3’028m.

1933, 19-24 août

Valais, sans ascension

1934, 19-26 août

Valais, ascension jusqu’au pied du Grand Combin à 4’110m. (tempête) ; bisse de Savièse.

1935, 25 août – 3 sept.

Valais (voyage de noce de Charles et Hélène), cabane Schönbühl 2’716m. Grandes Outanes 2’683m.

1936, 19-28 septembre

Leysin, Tour d’Aï 2’334m. Tour de Mayen 2’329m. Chamossaire 2’116m. Pic Chaussy 2’355m.

1938, 21-25 août

La Pierrotte (la Tourne).

de 1940 à 1952

Divers séjours aux Verrières.

1944, 13-16 août

Profitant d’une course de la Fanfare à Isérables, Raymond, avec cinq autres participants, prolonge son séjour, du côté de Verbier, puis à Caux où ses compagnons de course ont des connaissances.

1949, 12-18 août

Profitant d’une course des Vignerons à Isérables, Raymond poursuit sa randonnée en Valais avec Moustier et André Cornu. Ils passent à la Croix de Cœur 2'182m, à la Pierre à Voi 2'476m. et rejoignent Verbier où ils sont hébergés pour 4 nuits dans le chalet où Julien Dubois (un musicien de la Fanfare L’Espérance) est en vacances avec sa famille.

1959, 13-15 septembre

La Pierrotte

1959, 20-22 septembre

Les Verrières

1961, 29 oct. - 2 nov.

Les Verrières

1964, 14-17 septembre

La Pierrotte

1929-1944, plus qu'une simple liste...

Quelques chiffres à titre d'aperçu et de mémoire

Dans son Livret de courses, MONTAGNE, SKI, 1929-1944 puis dans celui portant simplement le titre MONTAGNE, Henri Baldrachi, quant à lui, se fait le chroniqueur de très nombreuses courses entreprises avec d'autres passionnés de montagne. Datés, les parcours sont plus ou moins longuement décrits et enrichis d'anecdoctes et de croquis. L'un d'eux, intitulé PANORAMA MONTAGNE de BOUDRY. VERSANT NORD SUPERIEUR, effectué par l'auteur en 1938, atteste que, d'est en ouest, de Treymont aux Oeillons, aucun couloir n'a échappé à ces varappeurs chevronnés. Dans les Alpes, les Dents du Midi n'ont pas de secrets pour lui comme le prouve un récit datant du 4 août 1936, relatant l'ascension successive de toutes les "Dents" avec un guide.

Aux récits sommaires, purement factuels, succèdent souvent des textes plus élaborés dans lesquels se révèle la grande sensibilité de l'auteur qui accorde beaucoup d'importance aux relations de camaraderie et de complicité. 

1947. 12 octobre.

De mon ami mystique et presque acète, j'aime le calme en varappe hasardée; de même j'aime son exaltation pour tout ce qui semble juste. Son vrai rire, je l'ai entendu qu'une seule fois dans l'espace de presque une vingtaine d'années, et lui même en semblait tout surpris. C'était au grand plateau vers les prés Baillods; je m'en souviendrai toujours. Il y avait désormais une chose de plus entre nous.

Le premier Livret de courses se termine par la liste des "300 dimanches ou journées en montagne" effectuées par Henri Baldrachi et ses amis, entre 1949 et 1944. (photo). Cette énumération est suivie de dix-sept noms de camarades décédés auxquels il dédie son registre:

En souvenir de tant de belles journées et en mémoire de tant de compagnons, parmi lesquels de véritables amis...et aussi... de bien des jeunes, qui nous en garderont peut-être une petite souvenance.

 

Le feu sacré de la varappe

Par n'importe quel temps

Un exemple parmi beaucoup d'autres tiré du Livret de courses, 1929-1944:

Extrait:

1938, 18 Décembre, Bôle, train pour Noiraigue, Ferme Robert, Montée Grande Fissure, descente sur paroi inférieure au Pré aux Marmottes (2 beaux rappels de 12 mètres sans palier) Mangé à la ferme Robert, Montée Déracinée, Lessy, descente Grande Ecoeurne, Treymont, Boudry, Bôle.

Au matin, bise noire (10 degrés sous zéro), brouillard en montagne. C'est la raison pour laquelle nous ne sommes que deux au départ, et les 50 mètres de cordes que nous avons nous serons mesurés au juste pour notre belle descente sous le givre et le froid. Le feu sacré diront les absents. Avec la belle descente de la Grde Ecoeurne, légèrement enneigée. Notre journée aura été bien remplie. Nous traversons le plateau encapuchonnés comme des St. Nicolas et contre la bise qui cingle en plein. Pour cela même, c'est un double plaisir de faire la rencontre de Mme et Mr. Georges de la Déracinée.

A la Ferme Robert, nous n'osons dire d'où nous venons car il y a là le vieil Eugène, qui insultait presque les varappeurs venant demander secours tant il trouve ce sport déplacé. Nous sourions en pensant qu'il y a une heure à peine, nous étions plaqués à bout de corde, contre les parois gelées. 

Tout en causant, nous entendons les relations des accidents survenus au Creux du Van (...) 

Illustration: Varappe Mouvementée! par Sami et son copain au Gendarme du Dos d'Ane (Creux du Van), 1939

Au Creux du Van

... ou les rêveries d'un randonneur solitaire

Pour garder la trace de ses courses, Henri Baldrachi utilise toujours un même schéma: il énumère tout d'abord les trajets effectués et les complète généralement par des précisions relatives à la météo, aux participants de la randonnée, aux animaux rencontrés et observés. Certaines courses font l'objet d'un récit riche en anecdotes et en détails techniques, telle cette Descente hivernale de l'Arête du Vertige du 24 novembre 1946. Creux du Van. Cependant, si l'auteur apprécie avant tout la camaraderie, il aime aussi être seul en montagne où il cultive l'introspection:

1947. 12 octobre. train Bôle Champ du Moulin, Brûlée, Grande Ecoeurne, soupe Citerne, Fruitière de Bevaix, Point de vue du Lessy, Descente par Couloir Treymont, Café Treymont. Boudry Bôle.

Six mois que je n'étais pas retourné à la Grande Ecoeurne, depuis Pâques et presque une année au Couloir Treymont. Grand beau temps, sieste au soleil. Ecureuils.

Après ces dernières vendanges magnifiques de 1947, j'ai voulu revoir en solitaire ce cher Creux du Van. C'est de la montagne de Boudry et de la croix du Grand Lessy que par cette journée d'automne au calme parfait je le revois, assis auprès de mon feu crépitant. Souvenirs. Chaque regard dirigé sur le Grand Cirque me rappelle les escalades passées. Le Dos d'Ane, laissant dessiner derrière ses gendarmes, l'élégante Arête Calame. Voici l'emplacement de la grotte la Grande Fissure où j'ai tracé plusieurs itinéraires dont la boîte aux lettres, le petit désert du Pré aux Marmottes si cher à Trauzy. Le Soliat là-haut reflète son toit. Quand après avoir suivi le Grand Cirque, l'oeil encore une fois s'arrête sur l'Arête du Vertige et descend comme pour finir sur les gris bordeau de la Ferme Robert encastrée dans le vert sombre des sapins du Creux.

Chers endroits qui ont tant pris de moi-même et qu'aujourd'hui encore je salue de tout mon coeur. Reconnaissant pour les belles amitiés que m'a données ce merveilleux paysage jurassien.

Encore une fois le "souvenir est un cher visage" et une très douce journée d'automne prépare lentement dans l'harmonie montagnarde à l'hiver qui vient après les grands labeurs d'un si bel été. (...)

Illustration: La Boîte aux lettres (Dos d'Ane), 1939

 

 

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