Trajets d'un souvenir

Un amoureux au bout du monde

Comme nous l'annoncions dans la rubrique Acquisitions récentes, quelques bribes de souvenirs, pieusement gardés par les descendants de deux Chaux-de-Fonniers ayant émigré en Argentine au début du XXe siècle, sont désormais conservés aux AVO. Parmi les documents reçus, deux lettres et deux cartes postales, font revivre de manière fragmentaire, une histoire qui fut probablement commune à beaucoup d'émigrés. 

Les lettres, adressées à une jeune fille du nom de Louise Weiss, habitant au Locle, révèlent qu'un horloger, Henri Meyer devenu Enrique Meyer, a fondé en 1914, un petit commerce à Vera, dans la province de Santa Fé, au nord de l'Argentine. Aucun document ne nous renseigne quant au voyage que fit le jeune homme, ni pourquoi il s'établit à Vera où il créa La Joyeria y Palteria La Central. 

Les lettres et cartes envoyées à Louise disent toutes avec quelle impatience et quelle anxiété le jeune horloger attend que [sa] novia (fiancée) se décide à le rejoindre outre-Atlantique. Une lettre de janvier 1916 atteste que Louise n'a pas encore pris de décision. Comme les réponses de la jeune fille n'ont pas été conservées, seuls les documents de janvier, mars et octobre 1919 que nous possédons laissent supposer que Louise va enfin rejoindre Henri Meyer. En effet, dans ses messages, il dit qu'il enverra l'argent du voyage et donne des précisions quant à la distance qui sépare Vera de Buenos Aires.

Sans ce dépôt et les renseignements fournis, par notre donateur - qui d'ailleurs ignore pourquoi ces quelques souvenirs ont été conservés plutôt que d'autres  - l'existence de Henri et Louise Meyer serait tombée définitivement dans l'oubli. Dans la mesure où les lettres, billets et cartes postales concernent tous Louise, on peut imaginer que c'est elle qui a tenu à garder des traces d'avant son expatriation.

Il est intéressant de relever que notre donateur ne sait pas le français et que, par conséquent, il ignorait tout du contenu du "tesoro familial" qu'il souhaitait voir conservé au pays de ses ancêtres.

 

Entre doutes et espoirs

Il me semble que tu ne veux pas venir en Amérique

Vera, Provincia de Santa Fé, le 3 janvier 1916

Ma très chère Loulou y mi novia

Aujourd'hui même je reçois ta lettre qui m'a comme tu penses fait un sensible plaisir mais un peu triste car il me semble que tu ne veux pas venir en Amérique. Je voudrais que tu me dises si vraiment tu veux venir et non me faire souffrir ma chère Loulou plus longtemps. Crois que j'ai aussi souffert pendant le temps que je suis éloigné de toi.

[...] 

A présent ma chérie dis-moi et écris-moi quand tu peux venir. Vois-tu ma chérie je croyais que tu ne voulais plus me répondre et tous les jours je t'ai devant mes yeux et bien souvent la nuit. Je ne sais pas pourquoi mais enfin c'est comme cela. Je ne parviens jamais à t'oublier et je serai toujours malheureux sans toi et crois- moi car cela est sincère ma chère Loulou.

[...]

L'autre jour j'ai été dans une maison de paysan dans le campo comme on appelle ici. J'ai rencontré une dame qui vient de Porrentruy donc une Suissesse française dont on a raconté un peu sa vie d'amour et de jeunes [?] puis elle m'a dit que si je voulais elle t'écrirait pour t'encourager à venir car elle sait aussi qu'il me manque le principal dans mon petit négoce la confiance d'une personne qui serait toi et pas d'autre. Cette dame est une vieille personne de 60 ans. Il y a 42 ans qu'elle est dans le pays mais elle est très riche. Ce sera la première personne que tu feras connaissance quand tu viendras. Reçois ma chère fiancée o novia mes bons baisers que je te donnerais et que je ne pourrais jamais me rassasier.

Ton dévoué fiancé Riquet Enrique  A bientôt c'est ma seule espérance 

 

Une longue attente

Mille bons baisers de celui qui ne pense qu'à toi

                                                                                           Vera, 15-3-1919                                                                                                

Ma bien chère Loulou,

 J’attends toujours avec impatience ta lettre me disant que je peux t’envoyer l’argent pour faire ton voyage. Ecris-moi de suite ma chérie et reçois mille bons baisers de celui qui ne pense qu’à toi. 

 Ton fiancé. Henri

 

Avec des millions de baisers

Il faut toujours deux mois pour la correspondance

                                                                                Vera, 15-9-1919

 Ma chère et bien aimée Loulou

Bien reçu tes deux cartes et lettres du mois de Juillet il faut toujours 2 mois pour la correspondance et vois que cela va long mais prends [déchiré] pour la [déchiré] de l’année [déchiré] t'enverrai l’argent avec millions de baisers. Henri

A 300 km de Buenos Aires

Tu m'enverras un télégramme

Extraits d'une lettre incomplète:

Vera, 4- 10-1919

A ma bien chère Loulou et fiancée,

En réponse à tes bonnes lettres et cartes postales qui me font un bien et un sensible plaisir à les recevoir car l'on sent qu'il y a de l'amour véritable et durable lors même que nous sommes encore éloignés pour un laps de temps mais pas bien long car aussitôt que j'aurai reçu mon acte que je t'ai envoyé je t'enverrai l'argent tu me diras juste combien ton voyage coûte et je te prendrai quelque chose de plus pour acheter des forunitures dont je te ferai parvenir la lettre. Pour cela tu pourras consulter mon frère qui te donnera tous les renseignements nécessaires à ce sujet et pour tout ce qui se présentera vis-a-vis de ton voyage. J'aurais bien voulu être avec toi en vacances à Fiez, tu as bien fait de profiter et surtout que tu as repris de l'embonpoint. Je voudrais dans ce moment te voir te parler te toucher ho quand tu viendras le jour que cela sera joli ma chérie n'est-ce pas!

[...]

Quand tu m'écriras que tu prends tel bateau et que je m’informerai quand il touchera le port de Buenos Aires cela sera ma plus grande joie et j’irai t’attendre à Santa Fé 300 kilomètres de Vera depuis Buenos Aires tu m’enverras un télégramme. Tu t’impatientais un peu ma chère Loulou que je ne t’écrive pas souvent mais vois-tu je suis toujours à toi et pour toi et toutes mes pensées sont toujours à toi. 

[…]

J’ai vu sur le journal Suisse que l’Eglise nationale de la Tchaux a brûlé quelle perte car c’était vraiment un beau bâtiment.

Quand tu seras ici je veux te dire comme nous serons logés il y a une grande chambre à côté du magasin là il y a déjà 2 armoires pour les habits, un lavabo, une table de nuit, 1 lit y [sic] des chaises, tout ce qu’il faut que j’achète encore 1 lit et tout sera conforme pour recevoir la bien-aimée de longtemps entendu que je veux te dire que ces meubles ne sont…

La lettre s’interrompt ici. Ce sont les dernières traces écrites de l’histoire de Henri et Louise. Grâce aux échanges avec le donateur de ce fonds, nous savons désormais que le couple a fait souche en Argentine, qu’il a eu trois enfants et que les Meyer sont tous les deux décédés à Resistencia-Chaco, où leurs descendants exploitent toujours le commerce fondé par Henri Meyer à Vera, en 1914.

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