Chômage d'hier
Années 1930
Tirés des souvenirs de deux Chaux-de-Fonniers d'origine modeste, les extraits suivants témoignent d'une décennie particulièrement difficile, celle des années 1930.
Roger Schlup, né en 1924 à La Chaux-de-Fonds, est fils d'un ouvrier horloger "faiseur de secrets". On appelle "secret" le mécanisme comportant un ressort permettant d'ouvrir la boîte des montres "savonnettes", du côté du cadran. Ce dernier étant masqué et protégé par un couvercle en métal, souvent guilloché ou gravé.
L'anecdote suivante, racontée avec malice, est extraite des Mémoires que Roger Schlup a rédigés en 2007. Elle se situe durant les difficiles années 1930, alors que le chômage touche, comme partout ailleurs, une grande partie de la population chaux-de-fonnière. Les appartements modestes étaient chauffés au bois et la cuisine se faisait sur des "potagers" à bois, l'approvisionnement en combustible occupait souvent l'ensemble des membres d'une famille.
Maurice Girardin né en 1936 à La Chaux-de-Fonds, est fils d'un ouvrier horloger souvent sans travail. Son récit intitulé Souvenirs, souvenirs ou la nostalgie est toujours ce qu'elle était..., écrit en 2003 à l'intention de ses petits-enfants, développe lui aussi la précarité dans laquelle vivaient une grande partie de la population des Montagnes neuchâteloises.
Débrouilles
Le temps des "débrosses"
Extraits:
Au printemps de la deuxième année de notre installation (1932, ndlr) lors d'une descente à la quincaillerie, sur la place de l'Hôtel de Ville, nous avons acquis la panoplie du parfait bûcheron de l'époque, pas encore de bruyantes tronçonneuses! Pourquoi chez "Toulefer" et non chez "Kaufmann et Fils", mieux achalandé? La raison en est simple, "Toulefer" faisait crédit alors que chez l'autre, on devait payer comptant, surtout si l'on était "tout petit bûcheron et grand chômeur".
C'était le début de cette période pénible pour les sans emploi. Les "débrosses" restaient accessibles aux demandeurs et les propriétaires de forêts pas trop gourmands sur les prix. Je crois me souvenir que le droit de pénétrer et d'y travailler légalement une "débrosse" à la serpe uniquement, coûtait cinq francs à l'intervenant. Un de nos premiers grands chantiers se situait dans une forêt à droite lorsqu'on arrive du haut du "Raymond". Il se pouvait aussi, hélas comme par hasard, qu'un sapin, sec tout vert, tombât comme par miracle, dans le lot de branches que nous avions le droit de ramasser au sol, le "pôvre"! Cette petite opération se renouvela à chaque endroit où nous intervenions. Les troncs restants étaient, comme toujours frottés à la cendre pour donner à l'opération une allure d'ancienneté qui ne nous concernait pas du tout, du tout!
Une autre "débrosse", par exemple, se situa en haut de la petite "Brûlée", au-dessus des "Petites Crosettes", chez l'un des nombreux Oppliger de la région. De cette expédition, je m'en souviens plus particulièrement, et pour cause. Le papa, jamais à court d'idées, avait acquis une charrette à bras, solide certes, mais lourde comme un char à pont. Ce véhicule "extra-terrestre" , bon pour le Musée des Transports de Lucerne, fut aussitôt utilisé pour le voiturage du bois entre les chantiers et la maison. Revenons à cette fin de journée, après avoir chargé le monstre, il fut décidé que la descente de la petite "Brûlée" s'effectuerait dans la formation suivante: maman et papa à l'arrière pour retenir la charge, à l'aide de cordes, au cas où le "bourricot" s'emballerait à l'avant. Le départ se fit sans esclandre mais avec quelques conseils préalables du maître charretier. L'imprévisible se produisit au moment où la charge, sur mes bras, dépassant mes capacité musculaires, je dus lâcher les timons qui se plantèrent aussitôt dans le sol et toute la charge passa par-dessus moi. Je me réveillai groggy, étendu dans l'herbe, avec deux visages anxieux me regardant. Ce fut mon premier évanouissement. (...)
Nous récupérions tout, jusqu'aux brindilles. Maman fut sacrée championne du petit fagot, en a-t-elle cassé de petites branches pour en faire des "balluchons", ni trop squelettiques pour ne pas casser la ficelle qui les liait, ni trop gros afin de pouvoir les enfiler dans la "gueule du fourneau de la chambre. Ce dernier était quelques fois capricieux. Si nous lui donnions trop à manger, il se mettait à vomir par porte et fissures. Si les première fois nous craignions ses sautes d'humeur, nous avons fini par nous y habituer: pour assainir l'air, nous devions ouvrir toutes les fenêtres pour évacuer ses fumées.
Un mariage en temps de crise
Le repas de noce
Maurice Girardin évoque le mariage de ses parents:
Extrait:
Hélène et Momo unirent leur destin le 17 août 1934, Momo, protestant non pratiquant, accepta que le mariage soit célébré en l'église catholique chrétienne, religion de maman.
Le repas de noce, où chaque invité paya sa part (solidarité de l'époque oblige!) eut lieu à l'Hôtel du Cheval blanc (aujourd'hui bistrot indien). Maman aimait à nous dire le début du discours que son époux prononça: "Je suis très heureux d'être parmi vous ce soir..." ce qui fit dire au témoin de mariage: "c'est évidemment très heureux que tu sois présent un tel jour". Il n'existe malheureusement aucune photographie témoignant de ce mariage.
Les jeunes époux prirent alors en location un petit logement rue de la Cure 5. Comme dit précédemment, nous étions en période de marasme économique. Hélène et Momo étaient chômeurs. Leur premier lit consista donc en un matelas posé à même le sol (en ce millénaire, il semble que les meubles bas soient à nouveau à la mode!). Comme ils n'avaient pas les moyens d'acheter un édredon, la capote militaire de papa remplaça donc la couette désirée.
Porteurs de bois
Les "gagne-petit"
Maurice Girardin né en 1936 à La Chaux-de-Fonds, est fils d'un ouvrier horloger souvent sans travail. Dans un récit intitulé Souvenirs, souvenirs ou la nostalgie est toujours ce qu'elle était..., écrit en 2003 à l'intention de ses petits-enfants, il évoque les difficultés des années 1930.
Extraits:
Les années "trente" furent celles de crise générale tant en Suisse, qu'en Europe et aux USA.
Dès lors, plus de travail. Chômeur, il fallait aller "signer" chaque matin à l'Office du travail. La débrouillardise était de mise. Pour arrondir les très maigres prestations servies aux dits chômeurs, Momo (c'est ainsi qu'il nomme son père, ndlr) travaillait parfois "au noir" quelques jours sur un chantier ou alors était porteur de bois. En effet, à l'époque, les installations de chauffage général étaient fort rares et chaque locataire se faisait livrer un (ou quelques) stère(s) de bois qu'il fallait débiter et déposer dans sa chambre-haute... D'où le "métier" de porteur de bois.
Mais il était moins coûteux d'aller chercher son bois soi-même dans les forêts; aussi on pouvait "louer" un coin de forêt et effectuer ce que l'on appelait alors "une débrosse".
Je m'excuse de relever ce détail: je le fais à l'intention de mes petits-enfants qui n'ont pas connu cette époque qu'ils doivent juger digne du moyen-âge!
Les hivers chaux-de-fonniers étaient plutôt favorables à ces chômeurs "gagne-petit" car s'il y avait un manteau blanc couvrant les rues de la cité, ils se rendaient à l'aube au service des travaux publics dans l'espoir d'être engagés à la journée pour débarrasser cette neige pour eux bienvenue! Donc, malheur à celui qui ne s'était pas éveillé à temps: les équipes étaient formées, donc pas de travail et, conséquemment, "pas de beurre pour les patates".