Journal de deuil et de maladie
Tristesse et mélancolie d'une mère
Ce nouveau dossier, inspiré par la saison et plus particulièrement par le mois de novembre, dévoile les souffrances qu'une jeune mère en deuil a confié à son journal intime, en 1864.
"Le journal de deuil est comme un journal de maladie - d'une maladie dont on voudrait ne pas guérir. [...] Le deuil peut aussi être à l'origine d'un journal. On prend un cahier pour parler de la personne disparue, parfois même pour s'adresser à elle et la maintenir vivante au bout de sa parole." La définition du journal de deuil et de sa pratique que donne Philippe Lejeune dans Le Journal intime, Histoire et anthologie, correspond parfaitement au témoignage que nous vous présentons ici.
Appartenant au Fonds Wille, un cahier noir, à couverture cartonnée sans titre, nous livre un texte émouvant d'une rare intimité. Il s'agit en fait, d'un fragment de journal d'une jeune mère qui vient de perdre, des suites de maladie, une petite Augusta âgée de deux ans. La première page du cahier porte la mention: 4 Mai 1864, suivie d'un verset biblique. (Photo). Le texte auquel nous empruntons quelques extraits, commence le 10 mai 1864 et s'achève le 20 juillet de la même année. Alors que les pages qui suivent cette date ont été soigneusement supprimées, la fin du cahier contient des copies de lettres signées "Louise". Elles sont adressées à des membres de sa famille.
Un second cahier appartenant au même fonds est intitulé Memorandum L. A. Il commence le 27 septembre 1876, le jour de l'anniversaire de Louise qui a alors 36 ans et deux enfants, Paule et Georges. On y découvre une jeune femme souffrante et profondément mélancolique. Les dernières lignes de son journal datent du 10 mai 1878 avec un poème où alternent des accents de joie et d'angoisse. Les quelques renseignements biographiques dont nous disposons, nous apprennent que Louise est décédée le 7 août 1878, soit à peine quelques mois après les lignes d'espoir sur lesquelles s'interrompait son journal.
J'ai quitté la maison où elle est née
12 Juin. J'ai quitté la maison où elle est née, où je l'ai vue mourir, de quel charme elle l'avait embellie durant sa courte existence. Il n'y a pas un angle, pas un meuble, un moindre espace où elle n'ait laissé un souvenir, partout je la voyais dans tous les instants du jour. J'ai tout regardé une dernière fois, la fenêtre où elle passait des heures, l'alcôve où je goûtais veillant sur elle des joies que je ne puis dire, le canapé où elle posait ses jouets, le tour de table où elle dansait. J'ai tout pris ce qui me restait d'elle , tout ce qu'elle a porté, tout ce qu'elle a aimé et je me suis enfuie avec mon trésor le coeur plein de larmes, dans ces nouvelles chambres où je m'étais tant réjouie de la conduire, que nous voulions orner et embellir pour elle et que maintenant nous parcourons les trouvant tristes et vides. C'est là que pendant des heures livrés à nous et à notre chagrin mon mari et moi nous repassons tous les détails de sa charmante vie. [...]
15 juin. Quel bonheur puis-je avoir maintenant. S'il m'en vient un rayon en regardant la petite Paule, aussitôt je sens qu'il y a un absent, si elle me sourit, cela ne me suffit pas, je voudrais deux sourires à la fois. Si je lui donne un baiser, mon coeur en a encore un à donner, elle manque partout, où que je sois il y a un vide. [...}
N'ai-je donc plus de foi...
20 Mai. Augusta, pourquoi ne puis-je voir en mon esprit qu'un petit visage tout triste, n'es-tu pas heureuse là-haut, tes petits bras sont-ils tendus vers ta mère, ta pauvre mère qui ne peut aller à toi, qui te cherche et t'appelle en vain. N'ai-je donc plus de foi, plus d'espérance, j'ai voulu prier, mais je n'ai trouvé dans mon coeur que ce cri à Dieu Ô rends-moi mon enfant.
Quoi, il n'y a pas de larmes, de prières, de richesses, qui puissent me faire retrouver mon enfant; même si j'étais la reine du monde entier, même si tout était à moi la terre et les hommes, encore je ne pourrais te voir ô ma fille.
J'avais un petit enfant
10 Mai 1864. J'avais un petit enfant, qui était la joie de ma vie, mais il est allé à Dieu et maintenant pour moi le monde est triste et désert et je voudrais bien le quitter aussi. Je n'entends plus dans la maison ce pas vif et léger qui donnait la vie et cette voix joyeuse qui animait tout. Où est le charme d'une promenade, où je ne la conduis plus, elle était le but de toutes mes pensées et je rapportais tout à elle.
Que j'aimais la voir là dans son petit fauteuil, mille jouets sur ses genoux, parlant son joli langage doux pour moi comme le chant d'un oiseau. Que je l'aimais demandant sa petite soeur, lui faisant ses caresses, changeant pour elle sa petite voix, et l'appelant joyeusement: peti sieur. Ou sa petite main dans la mienne demandant d'un regard son grand-père, lui portant dans ses bras ses plus beaux trésors. [...]
15 Mai. Dieu que son souvenir est vivant; ne vais-je pas la voir apparaître là, à cette porte, ses cheveux en désordre, son tout beau regard, sa bouche montrant ses perles, sa main caressante, sa courte robe et ses petits pieds qui courent toujours. Et dire que jamais je ne serrerai plus cet enfant dans mes bras. Mais cette nuit peut-être elle m'appellera, et comme autrefois je la prendrai dans son petit lit et je lui dirai de douces choses pour l'endormir près de moi. Oh que de joies perdues, et quel chagrin immense pour tout ma vie.
J'ai été te chercher
22 Mai. J'ai été te chercher, mon Agusta, là-bas où tu reposes, mais là encore je n'ai pas pu te trouver; je n'ai vu qu'une pierre blanche avec ton nom doré et puis ce 4 Mai... Tu aimais le ciel et les fleurs et le ciel s'étendait triste et beau sur ta petite tombe, des roses se penchaient jusqu'à toi, tantôt encore brillante rose et ta mère pleurait là...
Ô! Augusta t'aller chercher parmi les tombes, toi notre enfant adorée, oui adorée de tous car tous te pleurent. Sais-tu comme il est triste ton grand-père, seul dans sa chambre. C'est en vain qu'il en laisse la porte ouverte, ta charmante tête ne paraît plus. Tu ne cours plus au devant de ton père, tu ne l'accompagnes plus à son départ. [...]
31 Mai. En revenant, j'ai vu, assise sous un arbre une petite fille, elle avait aussi deux ans, aussi une petite tête, un cou presque semblable... je me suis sauvée. Dieu quelle condamnation, voir de telles choses.
J'avais de la folie
20 Juillet 1864. J'ai rêvé et j'ai distinctement entendu sa voix qui disait Maman, je me suis promptement levée car j'avais de la folie; je croyais la voir dans son petit lit. Etait-ce ton esprit Ô Augusta qui me redisait sans cesse dans cette nuit ton - Maman!- Hélas, qui pourra donc dire ces mystères. Mais, non, c'était quelque bruit de Paule, de ma petite Paule, que je n'ose aimer, car n'est-elle pas fragile, comme sa soeur; toute petite qu'elle est, n'a-t-elle pas aussi des yeux intelligents et noirs; n'y a-t-il pas partout un regard et un mot pour elle; et n'est-elle pas aussi de ces enfants que tout le monde aime?
Le journal s'arrête ici; les pages suivantes ont été découpées.
Mémorandum
Je voudrais tant être une maman gaie
Alors que le premier journal de Louise A. est l'exemple même d'un "journal de deuil", le deuxième cahier est, avant tout, un "journal de maladie" voire même de "maladies". En effet, la maladie y occupe une très large place: celle de ses enfants, de ses parents et surtout la sienne sans que Louise nomme jamais le mal dont elle souffre. Dans les quelque vingt pages qui retracent les années 1876 à 1878, on découvre Louise oscillant entre joies, inquiétudes, lassitude et espoir. Chaque maladie de ses enfants l'angoisse et lui rappelle la terrible année 1864. Elle-même se dit le plus souvent fatiguée et malade, dépendant de l'aide de sa mère, de son mari, de sa fille Paule. Sans le dire vraiment, Louise a peur de mourir, de quitter ceux qu'elle aime tant: Faudra-t-il donc que je les quitte, / Sans que de leur amour je profite; / Tout ce que j'aimerais, tout ce que je ne peux /... écrit-elle le 2 mai 1878.
Extraits:
1876, 27 Sept. J'ai 36 ans aujourd'hui et je ne suis pas gaie du tout. Je songe comme la maladie m'a déjà faite vieille, il me semble que mon mari et mes enfants doivent me trouver toute laide et cela me chagrine, je voudrais tant être une maman gaie, bonne agréable à mes deux chers enfants.
28 Sept. Pour m'ôter ma mélancolie de hier, dont je n'avais pourtant pas parlé, ce matin Paule et Georges m'ont fait avec leur père la plus jolie fête du monde; Dieu que c'est bon, d'avoir un bon mari et des enfants que l'on aime tant; et qui vous aiment aussi quand même on est toute laide, toute maigre et plus gaie du tout.
(...)
4 Novembre. Ma Paule est malade, elle a de la fièvre; sa fièvre qu'elle a déjà eue cent fois mais qui devenait bien plus rare maintenant. Elle dort dans ce moment et moi je viens de ranger un peu la chambre pendant ce temps sans faire de bruit, alors tout en essuyant sa table et ses petites boîtes, ses cahiers, son volant, ses balles tout ce qu'elle aime, je me suis mise à penser qu'hier matin encore elle était toute gaie, toute vivante dans la maison, qu'elle riait avec son père, qui aime tant la mettre en verve; et de voir tous ces objets trop rangés et son mignon visage là dans le lit déjà tout étiré avec sa grosse fièvre, il m'a passé une angoisse... il n'y a pas de danger sans doute, mais c'est égal l'inquétude ne s'en ira qu'avec le mal.
10 Décembre. Paule est guérie Dieu merci! Je n'ai pas eu le temps d'écrire, mais elle ne retourne pas encore à l'école,il lui faut du bon temps, de la promenade, de l'air, elle a grandi, grandi!
[...]
1877 14 Mars. Je suis toujours fatiguée, lasse ces temps, je crois que c'est parce que nous avons sans cesse des malades depuis longtemps. Que le printemps est long à venir!
Dieu! qu'un peu d'espoir fait de bien!
En date du 2 mai 1878, Louise rédige à nouveau un poème qu'elle prolonge le 10 mai. Ce seront ses dernières lignes.
Extraits:
Un jour je pourrai encore avec eux
Me mettre à table, et les servir mieux
Avoir une vraie robe, et n'être pas si pâle,
Sans bonnet! - Sans grand châle!
J'aimerais tant aller à l'Abri (*)
Fouler avec Eux, ce beau pré fleuri
Passer tout le long de l'avenue,
Regarder en marchant, la grande étendue
Entrer partout; tout voir dans la maison,
Sortir aussi, sans cause ni raison.
Accomplir enfin ce rêve de famille,
Dont je parle si souvent à ma fille
Dieu! qu'un peu d'espoir fait du bien!
Au loin! les larmes, et le noir chagrin!
* Maison de vacances dont la famille avait fait l'acquisition le 12 décembre 1877
1877 16 Mars
1877 16 Mars
Par deux fois, Louise va exprimer ses souffrances au travers d'un poème. Elle change alors radicalement d'écriture mais le contenu des poèmes ne laisse pas de doute: Louise est bien l'auteure de ces deux textes.
Extraits:
1877 16 Mars.
Oui, fatigue tu m'accables, tu m'éreintes!
Tu me courbes sous tes étreintes!
De ma vigueur par ton effort,
Tu as brisé le grand ressort ,
Tu as dans une triste paresse,
Enchaîné ma vie, ma jeunesse!
[...]
Mais, connaissez-vous ce mal?
Savez-vous qu'au bonheur il est fatal?
Et qu'à la fin de chaque journée
Lorsqu'il est monté à son apogée
On voudrait sa tête dans sa main
Ne plus voir, ne plus entendre rien !
Dieu! que je voudrais être guérie!
Dieu! que j'aime avec Eux! la vie!