Grande course de la Fanfare L'Espérance de Corcelles-Cormondrèche, en août 1923 à Mâcon

A l'occasion d'un concours national de sapeurs pompiers

La réalisation de ce nouveau dossier nous a été facilitée par l'immense travail de transcription fourni par le donateur du Fonds Paul et Raymond Vogel, M. Charles Vogel, neveu de ces deux vignerons de Corcelles-Cormondrèche. Des remarques et des notes critiques accompagnent la transcription: 

Raymond Vogel (1895-1975), a consigné dans trois registres l'ensemble des courses, promenades et randonnées qu'il a effectuées tout au long de sa vie, depuis sa première course d'école en 1901. La dernière inscription du troisième registre est celle de la course des Aînés au Lac Noir, le 19 septembre 1974. Il a commencé ce vaste travail le 27 octobre 1965 d'après les notes prises en leur temps.

Raymond Vogel relate tout, non seulement les grandes courses et randonnées au Valais, mais également les simples petites promenades d'un après-midi. Le compte-rendu peut faire une seule ligne comme vingt pages.

Entre les pages du registre, Raymond a encarté différents documents intéressants: billets de train, factures d'hôtel et de cabanes, lettres, billets, coupures de journaux, etc...

 

Raymond Vogel ne donne pas la raison d'un tel voyage et de la participation officielle de la Fanfare à cette grande fête. Est-ce une demande de la Municipalité de Mâcon ou une proposition de la Fanfare, par l'entremise du pasteur Georges Vivien, actif peut-être dans des oeuvres de soutien à la France après la guerre?

Vendredi 10 août: Après bien des démarches et de la correspondance, le départ a lieu le vendredi 10 août à 6.50 H en gare d’Auvernier ; trente personnes, dont la Société des Vignerons de Peseux in corpore, ont tenu à accompagner la Fanfare de Corcelles-Cormondrèche. L’aller se fait par Lausanne-Genève où nous retrouvons à Cornavin notre Président et Chef de course Alfred Ramseyer, lequel nous précédait d’une journée afin de régler les dernières formalités pour le voyage en territoire français. Après un arrêt d’une heure et demie à Genève, qui est employé surtout à changer notre argent sonnant et trébuchant contre les billets fripés et les pièces trouées de nos excellents voisins, nous repartons. La Plaine est traversée, la frontière est franchie sans que la plupart de nos voyageurs en aient conscience, ils jouent aux cartes !

Dès que le long tunnel de l’Ecluse est derrière nous, voici Bellegarde. Ici, il  y a visite de la douane, ce qui se fait sans accroc. Il y a aussi changement de train, mais cela va plus longtemps, il a 25 minutes de retard. En l’attendant, on déguste une bonne bière qui, si elle n’est pas fraîche, a du moins le mérite de ne point donner un refroidissement. C’est comme le convoi annoncé qui, une fois formé, vient au devant de nous. Les premiers qui en firent l’assaut durent en redescendre précipitamment en disant aux autres, il fait aussi chaud que dans un four à pain ! De ce four à pain là, on dut s’en contenter jusqu’à Bourg-en-Bresse. Dès les premiers tours de roue, chacun naturellement tint à se mettre à son aise, les uns se contentant d’enlever leur vareuse, tandis que d’autres tirent jusqu’à leur chemise ! Tout le monde met la tête à la portière pour aspirer un peu d’air frais, mais ne tarde pas à la rentrer, car la locomotive crache le charbon à la pelle !

De Bellegarde à Culoz, nous longeons le Rhône qui roule des flots tumultueux dans un profond ravin. De Culoz à Ambérieu, le paysage est plutôt désertique, le charbon que crachent les locomotives y allume de fréquents incendies. Dès Ambérieu commence la plaine de Bresse, laquelle s’étend à perte de vue. A Bourg, deux heures et demie d’arrêt, lesquelles sont employées à déguster une bière fraîche cette fois-ci, plutôt que de parcourir par cet après-midi torride les rues de la ville.

Au départ, quelques marches jouées sur la place de la gare contentent le public accouru. Nous prenons possession de nos troisièmes qui remplacent jusqu’à Mâcon les moelleux sièges de secondes auxquels nous étions si bien habitués. Si le convoi précédent avait la température d’un four à pain, celui-ci par l’effet du soleil ne le cède en rien à celle d’une fournaise. Tout y est chaud, l’air irrespirable, les bières dégustées ont bientôt fait de mettre en nage leurs adorateurs ! C’est dans ces conditions charmantes que se termine notre voyage et comme l’astre du jour descend à l’horizon, nous stoppons en gare de Mâcon. La chaleur est encore étouffante certes, mais néanmoins il faut rajuster sa tenue pour tâcher de faire bonne impression sur les mâconnais.

Réception au son des hymnes nationaux

Cortège et civilités

Vendredi 10 août (suite): Au sortir de la gare, nous sommes reçus par les Autorités de la Ville et l’Harmonie Municipale. Après la remise d’une gerbe de fleurs à notre Président, l’Harmonie nous salue par l’Hymne national suisse auquel nous répondons par la Marseillaise ; puis nous sommes conduits tout près de là dans les jardins de l’Hôtel de Genève où les vins d’honneur coulent aussitôt. Les paroles de bienvenue s’échangent de part et d’autre et bientôt un cortège – formé par l’Harmonie Municipale (70 musiciens), les autorités Mâconnaises dans lesquelles on remarque Mr Lavau, député-maire, suivies par notre Société –  s’ébranle et traverse la Ville, au milieu d’un grand concours de population, qui lance sans fin des vivats à notre adresse. L’Harmonie jouant plusieurs fois de suite la même marche « Néchin en fête » composée par Delbeck, son chef de musique, sans interruption, il advint que Micki notre tapin voulut en trois fois recommencer de battre, ce dont nous devons le faire arrêter, car le silence qu’il croyait ouïr n’était en réalité qu’un piano auquel il n’était pas encore habitué.

Devant la Mairie, dislocation du cortège. Nous allons sous la conduite d’un commissaire, Mr Albert Jambon, reconnaître nos cantonnements situés hors de ville au Lycée des filles, où tout a été fait pour nous loger convenablement dans un grand dortoir. Puis, par groupes, on se rend à l’Hôtel du Nord où seront pris en commun tous nos repas.

 

Au souper, il y a peu d’empressement devant les mets présentés, car il fait encore si chaud que l’appétit n’y est pas. Ce qui descend le mieux, ce n’est certes pas les « petits suisses », ainsi qu’on appelle ici le « séré », mais bien le Mâconnais coupé d’eau ou de limonade. Après le souper, la soirée est libre, chacun l’emploie comme il l’entend et les rentrées au cantonnement ont lieu sans trop de fracas, la plupart de ces messieurs sont fatigués ou bien se réservent pour le lendemain, en tout cas la nuit se passe relativement tranquille.

 

Monument aux morts, réception, ouverture du concours

Samedi 11 août: Dès avant 6 Heures déjà, les gens matinaux se lèvent, le gros de la troupe suit le mouvement et les retardataires, ceux qui sont rentrés de bonne heure ce matin voient leurs lits tirés au milieu de la cour, afin que les fumées de la nuit se dissipent plus aisément au contact de la fraîcheur du matin. Jusqu’à 10 Heures, la Société est libre. Nous en profitons, une fois le « Jus » avalé pour visiter les diverses curiosités de la ville : l’Hôtel des Postes, les églises St Vincent et St Pierre, la maison de bois bâtie au XVe siècle, les quais de la Saône, le pont St Laurent, etc.

A 10 H, toute la société est rassemblée et nous allons, sous la conduite du Commissaire, déposer au monument des morts de la Grande Guerre une palme aux couleurs suisses et françaises. Au cours de cette cérémonie, Mr Georges Vivien qui est aussi des nôtres, prononce d’aimables paroles dont les termes soulèvent l’émotion unanime de la foule qui nous entoure. Le premier adjoint de la ville, Mr Bertrand, remercia notre Pasteur et clôtura la cérémonie. Ensuite, nous nous rendons à l’aimable invitation de notre Commissaire Mr Jambon, qui consiste en une dégustation en règle des meilleurs crûs de sa cave. L’après-midi, il poussa encore son amabilité jusqu’à conduire en camion la plus grande partie de nos participants dans ses domaines viticoles dont la visite enchanta nos vignerons. Ceux qui restèrent à Mâcon ont aussi quelque chose à voir, c’est l’Exposition et la démonstration des pompes à incendie au bord de la Saône. C’est très intéressant et c’est ma foi un spectacle plus rafraîchissant que la veille lorsque nous tirions la langue et croupissions au fond de nos wagons surchauffés !

A 17 Heures, il y a grande réception à la Mairie, à l’occasion de l’ouverture du Grand Concours National de Sapeurs-Pompiers organisé par la ville de Mâcon et le Département de Saône et Loire, auquel nous sommes invités et grâce auquel nous avons pu voyager avec de fortes réductions. Donc, à la dite réception il y a flots de vin d’honneur ainsi que de discours, dont celui du Maire, Mr Lavau, du colonel Turin au nom des Sapeurs-Pompiers de Neuchâtel, et de Mr Vivien, lequel déploya tant d’éloquence que pour terminer le Maire lui donna l’accolade et les municipaux le portèrent en triomphe autour de la salle.

Le soir, nous assistons à la retraite aux flambeaux jouée par les clairons et, à notre tour, nous donnons concert au kiosque du quai Lamartine où les applaudissements d’une foule sympathique ne nous sont pas ménagés. Pour clôturer la journée, chacun va à ses petites affaires et prend son plaisir où il le trouve, les rentrées se font presque sans bruit et la nuit se passe dans le silence, à part le bruit que firent quelques renards en sortant de leur tanière ! Résultat néfaste d’une absorption démesurée d’un mélange de mâconnais et crème de menthe !

Le grand jour

Dimanche 12 août. Aujourd’hui, c’est le grand jour, car d’après le programme officiel de la fête, la Fanfare des « Petits Suisses » sera mise à contribution et se produira plus souvent qu’à son tour. Nous débutons donc dans les productions en donnant sérénade dès le matin à 11 H sur la place de la Barre, concert très goûté et applaudi par la population. A midi, nous regagnons l’Hôtel du Nord où le même menu nous attend à dîner et à souper, soit poisson de mer accommodé à des sauces diverses flanquées invariablement de séré dit « Petit Suisse » comme dessert, le tout arrosé de mâconnais, lequel n’est certainement pas de première cuvée ! N’eût été que le poisson, passe encore, mais c’était la propreté même de cet hôtel qui était plus que douteuse ! Quand on voit le poisson se nettoyer dans une remise sale au fond de terre battue, à côté des toilettes, tout ce qui est de primitif, quand faute d’écoulement, celles-ci empuantissent toute la maison, quand en montant de la remise, par un escalier vermoulu, on accède à la salle à manger où l’on découvre que la gent féline a fait caca sous les tables, l’appétit s’est envolé ! Dans tout ceci qui – disons-le – est le seule ombre au tableau, c’est la faute du Comité d’organisation, lequel se basant sans doute sur une tradition ayant cours en France qui dit ceci : « Le Suisse trait sa vache et vit paisiblement », ces Messieurs se sont dit : Les « Petits Suisses » seront mieux dans une étable où ils mangeront du poisson à tous les repas, cela ne sera pas compliqué. En effet, ce n’est pas compliqué, c’est même si simple que chacun en a assez. Aujourd’hui, il y a moins de défections qu’aux autres repas, car notre ami Jambon nous fait l’honneur de partager notre poisson. Pour le récompenser de cet exploit, nous lui conférons sur-le-champ l’Honorariat de L’Espérance. Ensuite, Maître Monnin dit Corbeau ouvre son bec pour améliorer le menu en nous gloussant les strophes innombrables de la Chanson « Ah quel joli bois Mesdames, ah quel joli bois », ceci pour faire honneur aux deux seules dames de notre cohorte, dont Mlle Châtelain de Cudret qui, au côté de Mr Vivien, s’évertue avec stoïcisme à faire passer le dernier fragment d’un requin de son assiette dans son estomac et tout cela en se pinçant le nez, car Monsieur le Ministre, en applaudissant Maître corbeau, avait par mégarde écrasé avec sa chaussure un caca de minet !

L’après-midi dès 13 H rassemblement au quai Jean Jaurès de toutes les Compagnies de Sapeurs pompiers, manoeuvrantes ou non, qui sont au nombre d’une cinquantaine. Tôt après la revue faite par les membres du Jury et la Municipalité et par 33 degrés à l’ombre, il y a grand défilé auquel notre société participe entre les compagnies de Plessis-Trévise et St Laurent lès Mâcon. Nous parcourons la ville par ses principales artères, nous jouons alternativement avec une clique de clairons qui nous précède et nous oblige d’adopter la cadence française, ce qui entre parenthèses ne nous fait aucun mal.
Pendant le concours qui suivit, Mr Jambon tient à arroser sa nomination au sein de L’Espérance et pour cela il nous invite à boire le verre de l’amitié sur le bateau-buvette de la Saône amarré au quai. Un concert vient ensuite, que nous donnons au kiosque du quai Lamartine en compagnie des Harmonies de Mâcon, de Cluny et de la Fanfare de Fuissé. Nous exécutons entre autre « La Vallée d’Ossau » de Benoist, valse interminable qui donne fort à faire à nos petits chants !
A la distribution des récompenses, nous y assistons également. Or, quelle n’es pas notre surprise de recevoir des mains de Mr Villey, préfet de Saône et Loire, une couronne d’or, que les autorités du concours et celles de Mâcon décernent à notre société en remerciement pour les services rendus pendant la fête. C’est tellement inattendu que l’on en oublie du coup et la chaleur torride et le « poisson de mer » ! Mr Georges Vivien, notre membre d’honneur, qui est notre porte parole attitré s’en tire de nouveau à merveille pour remercier tous ces messieurs de leur amabilité.

Après l’exécution de la Marseillaise et du Cantique suisse, L’Espérance se rend selon le programme à la place Glardon où elle donne un concert composé de 4 morceaux assez conséquents et de 2 marches, ce qui enchante les habitants du quartier, lesquels nous offrent, à la fin de l’audition, quelques bons verres.

Après le souper où, vu l’excellence du menu, vingt défections sont constatées, nous donnons encore au Quai Lamartine un ultime concert qui a le même succès que les précédents, car il est aussitôt suivi d’une invitation, celle d’un Capitaine d’armée qui, d’un geste gracieux, nous convie à prendre place autour d’une table chargée de crûs les plus divers en nous disant : Vous me faites plaisir, vous avez des gueules sympathiques !

Ensuite, on assiste au clou de la fête : Illumination grandiose de toute la façade de la Mairie et des quais, bataille aux confettis et danse au son d’un orchestre juché sur le kiosque. Des centaines de couples y prennent part et on les voit tournoyer dans une poussière inimaginable ! Ces ébats chorégraphiques durèrent une partie de la nuit, mais n’empêchèrent pas que cette dernière fût excessivement tranquille dans notre dortoir, et ceux qui durent loger au célèbre hôtel du Nord nous envièrent sous bien des rapports.

Départ et retour

Lundi 13 août. Au matin, rendez-vous à la Mairie où les instruments sont déposés. A 8 Heures le départ sonne et en cortège nous nous dirigeons vers la gare. Sur le parcours, nous rencontrons de nouveau un Capitaine qui offre le verre d’adieu. A la gare nous laissons notre ministre aux bons soins des Mâconnais qui, plus heureux que nous, prolonge son séjour sur la terre de France. Au milieu d’acclamations et de gestes d’adieu d’un grand public accouru, notre convoi s’ébranle et nous quittons la ville de Mâcon et sa sympathique population.

L’immense plaine desséchée de la Bresse est traversée et nous voici à Bourg. Là, durant l’arrêt, plusieurs d’entre nous s’en vont à 3 km de là, visiter la célèbre église de Notre Dame de Brou, connue au loin pour ses merveilleuses sculptures. Cette église de style gothique flamboyant, construite de 1506 à 1536, renferme les tombeaux de Philibert le Beau, duc de Savoie, et de sa femme Marguerite d’Autriche. Cette église a été sauvée de la destruction pendant la Révolution française de 1789 par un particulier qui l’a achetée pour mettre son fourrage à l’abri.

De Bourg, deux locomotives sont attelées à notre convoi et encore une derrière qui crache des torrents de fumée, car nous empruntons la ligne accidentée de Nantua, pays qui, par son aspect, rappelle nos régions jurassiennes. Des villages aux noms pittoresques tels que ceux-ci : Mézériat, Cézériat, Villeresure, défilent sous nos yeux. Nous  franchissons un pont hardi jeté sur l’Ain, traversons des tunnels et arrivons à la Cluse au milieu de secousses plus ou moins fortes que nous procurent les machines d’avant et celle d’arrière, lors de l’arrivée ou du départ de chaque station et qui font tomber les instruments sur le chef de leurs propriétaires. A Nantua, où deux petits lacs sont bien en harmonie avec le paysage, deux locomotives quittent le convoi, car la voie ferrée jusqu’à Bellegarde redescend.

A Bellegarde, même histoire qu’à l’aller, passage de la douane et dégustation de bière qui n’a pas baissé d’un degré. A la station frontière de la Plaine, inspection d’armes et bagages par les gabelous, ce qui ne donne lieu à aucun incident. A la gare de Cornavin, le chef de course arrête le zèle d’un employé distrait, lequel avait déjà cueilli la majeure partie des billets aux participants. A 17H, lestés d’une bonne assiettée de soupe, qui éclipse tous les poissons de l’Hôtel du Nord, nous prenons le train du retour, heureux en somme de se retrouver au pays. A Lausanne, changement de train et, avec le direct, nous atteignons bientôt nos pénates où nous sommes l’objet d’une cordiale réception de la part des sociétés locales.

En rentrant, un cortége s’organise et parcourt les villages aux sons d’une marche entraînante jusqu’au Collège où les vins d’honneur nous attendent. Un discours de bienvenue est prononcé par Georges Bourquin, Président de commune, auquel notre président répond en affirmant à la population que l’accueil reçu par les Mâconnais a été aussi chaud que ne l’a été la température, ce qui n’est pas peu dire, et dont chacun des participants en gardera un bon souvenir.

Effectif pour la course de Mâcon : 25 musiciens dont 3 du dehors, plus Alfred Sciboz, Directeur et Henri Bourquin, Banneret.

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