Noël, encore
Souvenirs contrastés
Nous avons déjà illustré ce thème dans nos dossiers Noël et Nouvel-An au début du XXe siècle (2009) et Ambiances de Noël, des souvenirs durables (2010).
Si nous ouvrons un nouveau dossier sur ce sujet, c'est que Noël et les événements associés à sa célébration appartiennent aux souvenirs d'enfance fréquemment évoqués dans les récits de vie. Nos précédents dossiers relataient des souvenirs heureux, teintés de nostalgie, probablement enjolivés par le temps.
A la lecture de textes rédigés en 2004, à l'occasion d'un Atelier d'écriture autobiographique qui réunit un groupe de dames neuchâteloises ayant dépassé la soixantaine, on constate que Noël peut aussi laisser un sentiment de tristesse.
Dans une famille athée
Pas de fête de famille
Dans le récit de Mme Jacqueline S. intitulé Peu de souvenirs de la Fête de Noël illuminent ma mémoire d'enfant, la guerre et l'ambiance pesante d'une famille athée et déchirée, constituent le décor de fêtes qui n'en furent pas vraiment.
Extraits:
Encore maintenant j'ignore pourquoi il nous était interdit d'aller à l'église, même si la Salle de Réunions se trouvait en face dans la rue jouxtant le jardin. Je me souviens seulement m'être une fois postée dans la haie pour voir les enfants sortir de la Salle en s'égaillant avec des cornets à la main. Je ne connaissais pas non plus "l'Ecole du Dimanche" d'où ils sortaient avec des images.
Mes petits camarades de jeux étaient en général catholiques; je les savais obligés de dire des prières le soir avant de dormir, en s'agenouillant auprès de leur lit; je les entendais parler de l'Enfant Jésus et de la Vierge Marie, de Saint Nicolas et du Père Noël; à moi, on m'avait dit que c'était des histoires pour les enfants crédules, que le Père Noël n'existait pas. (...)
Chez nous, Noël ce n'était même pas une fête de famille. Mes frères et soeurs étant bien plus âgés que moi, ils profitaient des jours de congé pour aller skier à la montagne; notre père devait certainement aussi y trouver ses amis du Club Alpin ou être de garde à la Pharmacie, - de toute façon, il y dormait -.
Décorations et cadeaux
Les oiseaux du sapin
Papa a ramené un sapin et l'a fait tenir droit en clouant des bouts de bois en croix. Maman a sorti du cagibi le carton des boules de couleurs de l'année passée et en a racheté des toutes blanches qui brillent comme du papier d'argent pour remplacer les cassées (les blanches, elle dit que ça fait plus distingué). Pour changer, elle a pris aussi au magasin une nouveauté: des petits oiseaux en même chose que les boules de couleurs, avec une pince, comme les porte-bougies, pour les fixer sur les branches; quand on les touche, ils se balancent parce qu'ils ont un ressort à la place des pattes. Tout autour, on a accroché des guirlandes de chaînes argentées toutes poilues qui brillent un peu moins que les boules parce qu'elles ont déjà beaucoup servi. Mais ça fait très beau quand même.
J'aime pas Noël!
Jugements acides
Le texte de Mme Denise S. Mon Noël ("composition scolaire" vers 1935), lève le voile sur une atmosphère festive guère plus joyeuse puisque son auteure déclare d'emblée qu'elle n'aime pas Noël!
Extraits:
J'aime pas Noël! Pourtant, avant, on se réjouit, on se prépare, on bricole pour faire des cadeaux aux autres. Maman nous apprend des poésies un peu bêbêtes comme "les souliers de Mimi", qu'il faudra réciter pour recevoir les cadeaux des autres. Elle nous apprend aussi des chants que les vieux savent déjà pour qu'on puisse les chanter tous ensemble devant le sapin de Noël. Il y a par exemple, "Voici Noël, ô douce nuit, nettoie Nella". Je ne comprends pas ce que cette Nella vient faire là-dedans ni ce qu'elle doit nettoyer; mon frère non plus, mais c'est normal: il est plus jeune que moi.
Un sentiment de tristesse
Mandarines et huile de foie de morue
J'ai plutôt un sentiment de tristesse qui me colle à la peau, même si Maman avait garni un petit sapin de bougies et de boules de couleurs; je me souviens surtout des deux oiseaux de verre coloré qui avaient de magnifiques queues brillantes qui bougeaient au moindre mouvement. C'est seulement ce jour-là qu'il y avait des mandarines, elles étaient attachées aux branches pour faire poids.
Au pied de l'arbre, parmi les quelques cadeaux, il y avait celui de mon père: une bouteille emballée dans du papier de soie de la pharmacie, le gris bleuté orné de dessins de toiles d'araignées de couleur bleue plus foncée...
Son cadeau, c'était un litre d'huile de foie de morue!... c'était pour mon bien, car j'étais de santé fragile. Je détestais ça: une cuillerée au repas de midi me donnait des nausées, je devais surtout me retenir de vomir. (...)
Les jours de Fête, Maman cuisait une poule au riz, puis confectionnait un "biscuit neuchâtelois", ça sentait bon dans la cuisine et c'était un régal. On avait droit à du chocolat aussi, offert par tante Vali. Nous n'avions pas de "Bûche de Noël", crémeuse et si tentante dans les vitrines, mais j'allais les lendemains de fêtes chez la fille du boulanger me pourlécher les babines avec les invendus.
Noël de guerre
Une famille déchirée
Il me reste un souvenir précis et douloureux d'une des premières années de guerre. Nous avions déménagé dans l'appartement au-dessus de la pharmacie. Il n'y avait plus de sapin mais des branches sur la cheminée, décorées avec les bougies et les boules, sans oublier l'unique et précieux petit oiseau qui n'était pas cassé, que je manipulais avec précaution.
Mon frère aîné était revenu d'Allemagne nazie pour accomplir une période de son service militaire. Ses visites étaient rares, il nous apportait du sucre que les Boches volaient aux Français.
J'avais aligné des souliers devant la cheminée, puis glissé de petits cadeaux confectionnés avec amour. Je m'étais déguisée en Père Noël, avec la robe de chambre de ma maman - elle était violette, mais qu'importe - je l'avais parsemée de coton hydrophile pour imiter des flocons de neige, je m'étais fait une barbe en coton et je l'avais attachée à mon passe-partout... il me fallait créer un climat festif! Je sentais bien la précarité de ces instants, nous avions besoin d'espoir, de rêve, d'un peu de bonheur, d'être ensemble.
Nous étions réunis dans la salle à manger... Papa a ouvert la porte... Stupeur et silence! Moment d'effroi! Papa est reparti, il ne s'était pas senti le bienvenu! Nous n'avions pas compris que son geste était peut-être un signe de réconciliation, un besoin d'être en famille ce jour-là... Avec tous ses enfants.
J'en ai encore le coeur gros... J'aimais bien mon Papa, malgré tout.
PS. Quand j'ai fondé une famille, je donnais les cadeaux le jour du Nouvel-An.
La trotinette...
ou le cadeau escamoté
On se réjouit surtout des cadeaux de tante Marthe, la soeur de papa. Elle nous aime beaucoup et nous gâte parce qu'elle n'est pas mariée et n'a évidemment pas d'enfants. Elle nous demande toujours ce qui nous ferait plaisir. L'année passée on a dit "des patins" et elle nous a appoté de beaux "arrache-talons". Cette année, je lui ai dit que j'aimerais tellement une trotinette mais que papa ne veut pas, parce que c'est trop dangereux, à cause des autos et que je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez, ce qui n'est pas vrai depuis que j'ai des lunettes et qu'il ne passe presque pas d'autos devant la maison!
Le jour avant Noël, je suis allée chez grand-mère dire bonjour à tante Marthe qui venait d'arriver de Berne et au bout du corridor, j'ai vu un gros paquet avec un manche tout emballé, qu'elle s'est dépêchée d'aller cacher dans une chambre. Ma trotinette!... Je n'ai rien dit pour ne pas gâter la surprise...
Le soir de Noël qu'on appelait "la vieille", je ne sais pourquoi, quand tout le monde a été là: grand-père, grand-mère, tante Marthe, du côté de papa et grand-papa, grand-maman de La Chaux-de-Fonds plus tante Yvonne et oncle Paulet du côté de maman, on a allumé les bougies, récités nos poésies, chanté "Nettoie Nella" et reçu nos cadeaux, il n'y avait PAS de trotinette... (...)
L'année prochaine, j'écrirai au père Noël pour la trotinette, parce que, le père Noël je suis sûre qu'il existe; la preuve c'est qu'il a mis une plaque de chocolat dans mes souliers, et une aussi dans ceux de mon frère. Si c'étaient nos parents, le père Noël, comme les copains disent à l'école, on aurait trouvé une seule plaque pour les deux!
J'ai appris, bien plus tard, que papa avait obligé tante Marthe à rapporter la trotinette au magasin...
25 décembre
Ambiances
Le lendemain, c'était le jour de Noël. Maman était très énervée, comme chaque année parce que tout le monde venait dîner à la maison, malgré qu'elle faisait des vols-au-vent et qu'elle pouvait cuire les viandes le jour avant. C'était bon, mais bon! Pour le dessert, il y avait toujours une énorme bûche de Noël que papa recevait d'un client confiseur. L'écorce, c'était une grosse couche de crème au moka et rien qu'à la voir, j'avais envie de vomir. Papa disait que j'étais "une charogne de difficile" et que lui, à mon âge, il aurait été bien content d'avoir de la bûche de Noël... En tout cas lui, ça ne l'écoeurait pas, il en mangeait des tranches et des tranches.
Après le dîner, maman, grand-maman et tante Yvonne sont allées à la cuisine pour faire la vaisselle et moi, je devais les aider à essuyer. Je déteste ça - pas la corvée de vaisselle - mais d'entendre ces trois femmes déballer chaque année en travaillant, les mêmes vieilles bringueries de la famille du côté de maman. C'est surtout pour ça que je n'aime pas Noël.