Comme dans un tableau de Monet...

Visite à une vieille dame en dentelles noires et champs de coquelicots

Au seuil de l'été, alors que partout fleurissent les coquelicots, nous ne résistons pas au plaisir de puiser une nouvelle fois dans les Souvenirs d'enfance de Daniel-Albert Chable si riches en jolies évocations (cf. nos dossiers Les Saisons des souvenirs et Noël, Nouvel-An au début du XXe siècle.)

L'auteur relate tout d'abord la visite annuelle des enfants Chable à "une très, très vieille tante" de leur père. Quelque soixante ans plus tard, du fond de l'Australie où il a émigré, Chable en brosse un portrait charmant avant de décrire une promenade dans les champs de coquelicots avec Henriette, la dame de compagnie de la vieille tante.

cf. Claude Monet, Le champ de coquelicots, 1873, Musée d'Orsay.

Petite dame de Saint-Aubin

Extraits:

Une fois par année, Rose-Marie, Philippe et moi (Jacques n'était pas encore né) nous allions en train de Colombier à St.-Aubin (situé au bord du lac de Neuchâtel à 14 km de Colombier) pour faire une visite à une très, très vieille tante de papa, Mademoiselle Lucie Bovet. Elle était si vieille qu'elle devait avoir une dame de compagnie pour l'aider à sortir de son lit et faire le ménage.

Quand nous arrivions à sa maison, Henriette (la dame de compagnie, une personne de 40 ans), nous recevait et disait: "Petite dame dort encore!" et nous attendions dans le salon plein de vieilles choses du 19e siècle. Après une demi-heure, Henriette venait nous dire: "Petite dame est réveillée!" et nous allions dans sa chambre à coucher où elle était assise dans un grand fauteuil, toute habillée de noir avec des dentelles et aussi un bonnet de dentelles noires. On devait parler très fort parce qu'elle était sourde. Elle avait un beau visage comme de la porcelaine. On ne voyait pas ses cheveux cachés sous son bonnet. Elle disait à Henriette: "Donne du chocolat à ces enfants!" Alors Henriette ouvrait une armoire où elle prenait d'une boîte des gros morceaux de chocolat épais, emballés dans du papier d'argent (silver foil). Après un moment de conversation, tante Lucie fermait les yeux et Henriette lui disait: "Petite dame voulez-vous dormir?"

Et nous sortions de la chambre.


Promenade dans les champs

Extraits:

Comme notre train de retour à Colombier ne partait de St.-Aubin que vers 6 heures du soir, Henriette nous prenait pour faire une promenade et maman restait au salon pour lire au frais car il faisait chaud dehors en plein été.

Henriette nous prenait à travers le vieux village jusqu'au bord de la forêt d'où nous descendions à travers les champs.

Henriette s'abritait sous une ombrelle bleue et nous traversions les champs d'herbe par des petits chemins étroits. C'est cette promenade à travers champs qui a été si bien peinte par Monet: "Le champ de coquelicots". Nous étions exactement comme dans ce tableau: Henriette et son ombrelle avec un enfant derrière elle, entourés de hautes herbes et de coquelicots rouges. Nous faisions un gros bouquet de fleurs des champs et en rentrant à la maison Henriette nous donnait un magnifique repas de gâteaux aux fruits avec une grande tasse de chocolat. Puis elle nous accompagnait à la gare. (...)

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