La lettre, une passerelle vers l'autre

Dans 50-55 jours, j'espère que tu auras la nouvelle de mon arrivée...

Alors que le négociant Alfred-J. Berthoud se rend en 1840, au Surinam (ancienne Guyane hollandaise, au nord-est de l'Amérique du Sud) pour vendre ses plantations de caféiers et de canne à sucre, il écrit très régulièrement à son épouse restée à Neuchâtel avec leur petit garçon d'à peine un an. (voir notre rubrique Nouvelles / Acquisitions récentes)

Séparés géographiquement, les époux Berthoud le sont aussi par la durée car les bateaux mettent une quarantaine de jours pour traverser l'Atlantique et apporter le courrier. Durant les mois d'hiver, le service maritime se raréfie, espaçant encore les échanges. 

Photo: carte dessinée par A.-J. Berthoud durant la traversée, accompagnée de détails météorologiques.

Des nouvelles fraîches toutes relatives

Embarqué en Hollande sur un trois-mâts, le 13 juillet 1840, A.-J. Berthoud arrive au Surinam le 21 août et s'empresse d'écrire à son épouse pour la rassurer. Elle-même lui écrit régulièrement mais ses lettres arrivent de manière aléatoire de sorte que son mari en reçoit parfois plusieurs en même temps et avec toujours un très grand décalage, comme le montrent les extraits suivants dont nous respectons l'orthographe et la ponctuation. 

Extraits

Paramaribo 22 août 1840

Ma chère amie!

Je t'ai envoyé hier une lettre que j'avais écrite à bord dans le cas que nous rencontrions un navire en entrant dans la rivière. Vu que les principaux départs ont lieu durant ce mois je pensais que le cas pouvait se présenter. Je suis aise d'en avoir profité et plus content encore d'apprendre qu'un des meilleurs voiliers part aujourd'hui. J'en profite pour t'envoyer cette lettre et la carte que j'ai faite de mon voyage (photo ci-dessus). Ce navire arrivera peut-être avant celui d'hier ou d'ailleurs, ma lettre n'étant pas dans le paquet cacheté de la poste pourrait s'égarer si le capitaine oublie d'en prendre soin et de l'envoyer à son adresse. Dans 50 à 55 jours j'espère que tu auras la nouvelle de mon arrivée, ainsi tu n'auras pas eu le tems d'être bien inquiète dans cette belle saison recevant de mes nouvelles avant 100 jours écoulés

"Le dernier navire partant cette année..."

Le décalage entre les nouvelles données et celles reçues de l'autre côté de l'Atlantique s'accentue encore avec la saison.

Extraits:

Paramaribo, 10 décembre 1840

Ma chère Louise!

Il y a dix jours que j'ai eu le plaisir de t'écrire ma 9e lettre d'ici. J'ai appris hier que du 13 au 16 de ce mois, le dernier navire partant cette année se mettra sous voiles et qu'il se passera peut-être 3 ou 4 semaines avant qu'une nouvelle occasion de t'écrire se présente. Je ne veux pas malgré que j'attende chaque jour quelque navire porteur de tes nouvelles, courir la chance d'attendre au dernier moment vu la fréquence des occupations imprévues et pressantes qui parfois m'appellent hors de ville. Car j'ai besoin d'être un peu avec toi en correspondance puisque je ne pourrai encore tant de jours te voir qu'en portrait et échanger nos idées qu'avec la plume. Que la monotonie de mon existence me pèse! (...)

Paramaribo, 31 décembre 1840

Ma chère Louise!

Enfin après une longue interruption d'arrivages, le canon annonça hier un navire entré dans le fleuve et peu après, je fus en possession de ta bonne lettre du 13 octobre. J'ai la satisfaction de savoir que tu es ainsi qu'Alphonse et nos plus chers à Neuchâtel, bien portants et de lire ces détails si intéressants et si précieux pour moi.

J'ai appris par la lettre de Mr. Bosch-Reitz qui renfermait la tienne que la nouvelle de mon arrivée ici t'avait été acheminée et qu'ainsi tu n'auras pas eu l'inquiétude que tu aurais éprouvée si plus de 4 mois s'étaient passés sans recevoir cette nouvelle. (...)

Lettres d'août et portraits des siens

Depuis son départ, A.-J Berthoud attend avec impatience les portraits des siens qu'Anne-Coulon a commandés à un peintre du nom de Moritz. Il s'agit très probablement de Frédéric-Wilhelm Moritz (1783-1855).

Extrait:

Paramaribo 14 novembre 1840

Ma chère Louise!

J'étais depuis ma lettre du 1er novembre bien privé de tes nouvelles. Neuf navires viennent d'arriver ces 4 jours; hier 2 d'entre eux m'apportent tes 3 bonnes lettres des 6 août au 15 septembre, 2 d'Alexis, 1 de maman et les 2 portraits. Oh, qu'ils sont bons! Qu'ils me représentent bien mon cher Alphonse et mon cher frère. Quelle joie j'ai eu en revoyant ces traits chéris et plaçant ces bons portraits à côté du tien.

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