Les sports d'hiver des enfants de Neuchâtel dans les années 1950
Luge, ski et patinage
La Côte prolongée, petit historique de 1939 à 1959 des hauts quartiers de la ville de Neuchâtel et de la vie du Chevalier Couscous, est un récit autobiographique de Michel Colomb, écrit en 2008 et dont les AVO ont reçu une copie. Il fourmille d'anecdotes dans lesquelles se reconnaîtront de nombreux Neuchâtelois ayant grandi en ville, au milieu du XXe siècle.
Michel Colomb a passé son enfance dans la branche ouest de la rue de la Côte, curieusement appelée "prolongée". La première partie de son récit, est consacrée à la description minutieuse de l'immeuble de son enfance, à son cercle familial, à ses jeux d'enfant, au collège des Parcs proche de son domicile. Puis, dans la seconde partie, Michel Colomb évoque les émois de l'adolescence, le Collège latin, les cours de danse et la place toujours plus grande que prendra dans sa vie l'U.C.J.G. (Union Chrétienne Jeunes Gens) où il deviendra à jamais, le Chevalier Couscous.
Le présent dossier, extrait du chapitre La Côte sous la neige, rappelle un temps où les enfants pouvaient faire de la luge dans les rues de Neuchâtel, où la route de Chaumont connaissait une animation intense en soirée, où les skis étaient en bois et où les patins s'appelaient arrache-talons.
Luge
A plat-ventre et sans casques
A six ans pour le soir de Noël, mes parents m'offrirent un somptueux cadeau: une luge de marque "Davos". Comme je crois l'avoir dit, leur budget était plus que restreint aussi ma luge en était l'image. Elle n'était pas très longue. Une place, mais confortable.
Nous allions donc, le mercredi après-midi, nous luger au Verger-Rond et souvent en fin de journée, pour autant que l'enneigement le permette, c'était le bouquet final: la descente du Clos des Auges, à plat-ventre sur nos engins. Nous prenions de gros risques car sans casque sur ce chemin étroit, fort pentu et souvent verglacé, nous atteignions une grande vitesse. En cas de faible enneigement la descente se faisait par Gratte-Semelle car, descendre les escaliers sur nos luges n'était pas un problème si ce n'est qu'il faut impérativement partir face à la rampe sous menace de se mettre de travers et de rouler en s'assommant sur les marches de pierre restants à franchir.
En fin de journée, La Rosière retenait notre attention. Si la neige, peu abondante sur la route rendait la descente pénible, nous allions sur le trottoir. Malheureusement à notre grande déception ce dernier était souvent sablé par les employés de la voirie.
Sur la route de Chaumont
Ah! mes amis, quelle belle descente que celle de Chaumont !
Souvent le samedi, par la route et à pied, nous attaquions la côte sud de Chaumont en tirant derrière nous les luges. Il fallait compter une bonne heure et demie de marche pour atteindre le sommet. Le funiculaire était là pour nous narguer. Beaucoup trop coûteux il fallait l'oublier même lorsque mon père nous accompagnait, c'est à pied, toujours à pied que l'on s'y rendait. Sur le coup des quatre heures nous nous mettions en formation sur la route, face à la pente. Les luges courtes, devant, servaient de locomotive au train de trois, voire quatre luges que nous formions. Le premier et les suivants se mettaient à plat ventre et avec les pieds engagés dans les lugerons des luges suivantes jusqu'à la dernière. Nous formions de cette manière une magnifique composition. Les occupants de queue étaient toujours assis pour, avec leurs pieds, procéder au freinage commandé oralement par le chauffeur. Le dernier voyageur était aussi chargé de nous pousser jusqu'à ce que, entraîné par la pente, l'ensemble se mette à glisser. Ah! mes amis, quelle belle descente que celle de Chaumont !
Ski
Au Verger-Rond puis à Tête-de-Ran
A part la luge il existait naturellement le ski mais en bois de frêne ou pour les plus fortunés en bois d'hikori. Le métal et le plastic n'étaient pas encore utilisés. Sur nos skis, les fixations à la mode étaient de marque Alpina, puis par la suite Kandar, Kandar Flex, Attenhoffer et enfin le nec plus ultra, la fixation Atenhoffer flex avec les crochets latéraux spéciaux appelés "Tensions", pour la descente. Le théâtre de mes premières belles gamelles fut naturellement Le Verger Rond.
Ensuite c'est à Tête-de-Ran, sommet jurassien bien connu que nous poursuivîmes avec acharnement nos entraînements. C'est seulement, bien plus tard, à l'école secondaire, que des camps de skis organisés par la ville dans les Alpes, nous permirent de faire de réels progrès.
Les souliers de ski étaient fort simples. Une chaussure montante à lacer avec semelles en caoutchouc.
Patinage
La patinoire de Monruz
Les souliers de ski étaient fort simples. Une chaussure montante à lacer avec semelles en caoutchouc. Ces souliers de skis permettaient aussi de marcher dans la neige, de se luger et de patiner sur la glace. La chaussure à tout faire, quoi ! C'est le patin qui les abîmait le plus car pour pratiquer ce genre de sport, il fallait fixer nos patins sous la chaussure et à l'aide d'une clef qui faisait se rapprocher ou s'écarter quatre mâchoires de fixation. Pour qu'ils tiennent aux pieds force nous était de serrer au maximum, voire même de se faire aider par une personne plus âgée. Il était fréquent de voir, le cul sur la glace, un patin seul poursuivre son chemin avec le talon de la chaussure entre ses griffes. Inutile de dire qu'un tel épisode représentait pour l'acteur la fin de sa journée sportive... Ces patins portaient le nom suave d'arrache-talons. C'est une mésaventure qui m'arrivait souvent et ma mère devait alors porter ces chaussures chez le cordonnier Di Paolo qui lui disait :
- C'est la dernière fois Madame que je puis exécuter une réparation à la colle car ces chaussures sont trop abîmées. Je devrai même envisager de changer ce talon contre un neuf et de le visser. Même comme ça, je ne peux vous donner de garantie. Ah ! ces gamins et leurs patins, quelle plaie.
Avec quelques sous c'est à la patinoire de Monruz que nous allions nous ébattre.
Aux Grands Marais
A nous les grands espaces!
Certaines années de grand froid, nous nous rendions en train aux Grands Marais. Cette région située au bout du lac de Neuchâtel, entre l'embouchure de la Broye et de la Thielle se mettait subitement à geler car l'eau à cet endroit est peu profonde. Le chemin de fer Neuchâtel - Berne s'arrêtait spécialement à Maison Rouge, juste après avoir franchi la Thielle. Nous dévalions alors le talus de la voie ferrée et arrivions au bord du lac, dans une forêt de roseaux. Quelques piquets peints en rouge délimitaient, bien en avant dans le lac, la zone dangereuse à ne pas dépasser. Quel bonheur de pouvoir ainsi se déplacer à grande vitesse sur la glace sans avoir besoin de tourner en rond et de se faire bousculer comme à la patinoire. Autre délice: pas de Monsieur Farine! Il faut que je vous dise que Monsieur Farine était le gardien de la patinoire de Monruz et que pour se faire respecter, il lui arrivait quelques fois de foutre une taloche, comme nous le disions.
Ici, aux Grands Marais nous étions comme perdus dans le grand Nord. A nous les grands espaces! Un de nos jeux préférés consistait à repérer entre certaines troches de roseaux des bulles sous la glace qui pouvaient atteindre jusqu'à un mètre de diamètre. C'était le gaz des marais qui sortant du sol venait butter sous la surface glacée. Alors avec un poinçon nous percions un trou et aussitôt que le gaz s'échappait nous l'allumions avec nos allumettes de marque "Le Soleil". Quel beau spectacle alors s'offrait à nos yeux ébahis! Une flamme bleue, haute parfois de 50 cm brûlait ainsi souvent plus d'une minute.
Comme, à cette époque déjà, on n'arrêtait pas le progrès, arrivèrent sur le marché les patins de hockey pour les hommes et ceux de patinage artistique pour les filles. Cette fois la chaussure et le patin ne faisait qu'un, sans risque de rupture. Une autre innovation fut l'apparition de la chaussure de ski à double laçage. C'est dans les magasins Kurt, Hug, Bailly ou Bata que ces merveilles se vendaient. En ce temps-ci déjà, Noël était en hiver et ces articles représentaient pour la plupart des parents le cadeau idoine à placer sous l'arbre.