Ambiances de Noël
Des souvenirs durables
Noël et les événements associés à sa célébration appartiennent aux souvenirs d'enfance fréquemment évoqués dans les récits de vie. Nous avons déjà illustré ce thème en 2009, dans le dossier Noël et Nouvel-An au début du XXe siècle.
Deux correspondances d"expatriés", des Mémoires, des Souvenirs de famille ainsi qu'un agenda de la ménagère du début du XXe siècle, nous ont permis de réaliser ce nouveau dossier consacré aux Ambiances de Noël.
En guise de "calendrier de l'Avent", nous vous invitons à ouvrir de nouvelles fenêtres sur le thème de Noël et d'y découvrir l'atmosphère des repas de famille, le genre de cadeaux distribués, les décorations du sapin et même... le Père Noël et St.-Nicolas, tels qu'ils ont marqué, entre 1870 et 1950, certains Neuchâtelois dont les AVO possèdent les archives.
Photo: Fonds Pierre-Henri Béguin
Le Père Noël et son âne
Du foin, du vin, des verges et des remises à l'ordre
Dans un chapitre intitulé "L'âne du Père Noël" des Souvenirs de famille au travers de la vie de mon père, (cf Nouvelles / Acquisitions récentes), Alex Cornu évoque à la fois le rôle de Père Noël joué pendant longtemps par son père ainsi que la fête de Noël telle qu'elle était pratiquée dans sa famille, dans les années 1940-1950.
Extrait:
L'âne du Père Noël
Les fêtes de famille étaient avant tout dictées par les rites religieux qui revêtaient un caractère sacré, même si mes parents n'étaient pas des gens d'Eglise. (...)
Très longtemps, j'ai cru au Père Noël car notre papa qui avait exercé cette fonction dès son adolescence avait perpétué cette tradition chez nous, avec une application toute particulière. Il nous emmenait pour préparer le foin de l'âne du Père Noël qui lui avait droit à une bouteille de vin et un verre pour se restaurer dans la nuit. Nous rangions nos souliers bien propres près du fourneau pour lui permettre de déposer ses cadeaux. Nous tendions l'oreille toute la nuit pour peut-être le voir. Le lendemain matin très tôt, tout émoustillés, nous allions à pas feutrés découvrir les jouets qu'il nous avait offerts. Nous nous assurions que l'âne avait mangé le foin et que le Père Noël avait bien bu de notre vin.
Le soir de la fête, le Père Noël prenait toujours un petit moment pour venir nous dire bonjour et parfois nous apporter une verge, car nous n'avions pas toujours été sages durant l'année, souvenirs que j'aurais pu évoquer sous le thème de l'éducation. Ce furent néanmoins, mis à part ces touches de remise à l'ordre, inutiles à mes yeux, de jolis instants.
Repas généreux et cadeaux modestes
Nous étions contents
Extrait de Alex Cornu, Souvenirs de famille au travers de la vie de mon père:
A Noël, les repas étaient très riches, fastueux (dans un milieu par ailleurs modeste ndlr), avec des desserts et des pâtisseries somptueuses. Il y avait toujours beaucoup de monde à table. Parfois, les hommes buvaient un peu trop, ce qui malheureusement tendait l'atmosphère en fin de soirée. Les sapins de Noël étaient simples et rustiques. A la place de boules, on suspendait des pommes. On enroulait des noix dans du papier d'alu de couleur, récupéré des branches de chocolat. Un de mes oncles bricolait des bouts de bougies anciennes et les recollait. Bien entendu, il y avait les cadeaux, tout simples, mais appréciés. Il n'était pas rare de recevoir des mouchoirs et nous étions tout contents. A Derrière-Moulin, chez mes grands-parents, mes cousines se souviennent qu'elles recevaient chacune une pièce de cinq francs, toute neuve. C'était beaucoup à l'époque.
Des décorations économiques
Le Tout-y-va de Madeleine Henriod (début du XXe siècle)
"Le Tout-y-va de la Ménagère", comme son nom l'indique, est destiné à recevoir au fur et à mesure les notes de tout genre qu'une ménagère voudra y inscrire. Ce sera le supplément de la mémoire qui lui fait si souvent défaut: petite recette, remède, indication d'un ouvrage à l'aiguille; titres de livres, de musique, de comédies; poids et mesures; renseignements pratiques sur les journalières et domestiques; intérêts des banques; adresses de bureaux de placements; détails de jardinage ou d'apiculture que l'on désire ne pas oublier, etc, etc... Une foule de petits riens, en un mot, que la mémoire voudrait retenir mais dont elle est incapable. (Notes de l'éditeur (inconnu),p. 2)
Sous la lettre "N"
Les garnitures d'arbre de noël les plus économiques s'obtiennent de la façon suivante. Prenez des bobines vides dont vous enroulez les deux extrémités avec du papier de soie de couleur, que vous laissez dépasser de chaque côté d'au moins deux centimètres afin de pouvoir le découper en franges. Entourez le milieu de la bobine avec du papier argenté et vous aurez ainsi un objet d'ornement du plus charmant effet. Conservez dans ce but le papier d'étain enveloppant les plaques de chocolat etc...
Photo: Fonds Henriod
Noël 1870, en Allemagne loin des siens
Bonbons, drapeaux suisses et cadeaux pratiques
Alors qu'il étudie la théologie à Leipzig, Gustave Henriod, futur pasteur à Fleurier, passe Noël avec sa soeur Louise, chez un oncle à Hambourg. C'est de là qu'il écrit à ses parents en décembre 1870, pour leur demander comment sa famille a passé les fêtes et leur raconter ce qu'il vient de vivre loin du pays.
Extrait:
Hamburg, décembre 1870
Mes bien chers Parents,
(...) Louise et moi sommes dans l'attente d'une lettre qui nous raconte un peu comment se passent et se passeront les fêtes de Noël et du Nouvel-An à Colombier et à St.-Blaise. Quant à nous, nous les passerons dans la plus grande activité. (...)
Après avoir fait le récit des jours qui précèdent durant lesquels il a rencontré d'autres jeunes neuchâtelois expatriés, Gustave Henriod en vient à la fête elle-même:
Mais il est temps, n'est-ce pas, que je passe à des sujets moins théologiques & que je raconte comment s'est passé dans la famille Barrelet la fête de Noël. Le samedi soir, chacun s'est mis à l'oeuvre, les pensionnaires aussi pour orner l'arbre de toutes sortes de bonbons, de paniers en papier doré, de petits drapeaux suisses, etc, etc. Pendant ce temps on chantait toutes sortes de choses. Alfred entonnant "Le petit navire", nous l'accompagnâmes en choeur. On chanta "Le cousin Jean", "Le pauvre Jaques* etc. Le travail fini, Claudon qui est tout à fait de la famille, débouche généreusement une bouteille de vin, à lui envoyée par sa marraine, une personne de Bâle, et fait circuler une assiette de leckerli provenant de la même source. Là-dessus, chacun alla se coucher entrevoyant pour le lendemain d'agréables surprises.
Le matin de Noël, nous sommes allés en bande entendre un culte français. (...) Le soir venu, la fête a commencé par un chant exécuté par les jeunes gens. C'était une petite surprise que nous avions préparée pour Tante Sophie. J'aime à croire que notre choeur juvénile fait fureur car on nous a demandé plusieurs fois de répéter nos chants.
Les nombreuses tables du salon étaient couvertes de cadeaux; il y en avait pour chacun. J'étais très bien partagé. Sous un certain nombre de braune Küchen se cachait le joli porte-feuilles ou porte-cartes de visite que Papa m'avait envoyé par Alfred et dans lequel étaient contenus les f.10 de ma marraine. Les tablettes au jus achetées, je pense, chez Mesdemoiselles Morel, ont fait plaisir à tout le monde. Les cousins Barrelet m'ont donné un porte-monnaie aux nombreuses poches. Tante Sophie m'a offert un de ces nécessaires de voyage où se logent peignes, brosses, etc (bientôt aussi les rasoirs!). Louise m'avait tricoté des bas et fait des manchettes. (...)
J'aime beaucoup entendre toute la famille chanter; on entend encore ces petites voix naïves qui se trouvent quelquefois un peu retardées et mal assurées.
J'écrirais jusqu'à demain si c'était possible et si je voulais tout raconter mais il faut me hâter de joindre ces pages à la lettre de Louise et d'écrire encore à Grand-Papa. Adieu toute ma chère famille. Distribuez de ma part des souhaits de nouv.an à tous les parents & connaissances de Colombier.
Votre fils et frère Gustave
Photo: Fonds Henriod
Noël 1940, une jeune Neuchâteloise dans un château de Slovénie
Saint Nicolas
D'octobre 1940 à juillet 1941, Thérèse Hoffmann une jeune chaux-de-fonnière de 18 ans, est engagée comme préceptrice pour enseigner le français et le piano aux huit enfants d'une famille princière autrichienne vivant en Slovénie. Deux autres professeurs enseignent aussi au château.
Loin des siens, alors que la guerre fait rage en Europe et que la censure filtre le courrier, Thérèse Hoffmann écrit régulièrement des lettres personnelles à sa famille, à son fiancé ainsi que des lettres qu'elle nomme "communes", destinées aux amis et connaissances de ses parents. Elle appréhende de devoir passer Noël loin de La Chaux-de-Fonds mais ne sera pas déçue par les événements qu'elle va vivre dans l'immense château slovène où elle travaille.
Photo: Fonds Hoffmann, à droite, le château de Aïnodt
Extrait:
le 10 décembre 1940
Lettre commune
(...) Nikolo est venu. C'est une grande cérémonie à laquelle on pense longtemps à l'avance en tremblant! Nikolo (St. Nicolas) est un évêque; il porte un grand manteau blanc, une mître et un bâton comme celui-ci: (elle ajoute un dessin en forme de crosse, ndlr); je crois que ça a un nom. Il est toujours accompagné de Krampus qui est une espèce de diable avec des cornes et une langue qui pend jusqu'à la poitrine. Il porte une hotte avec les paquets et c'est de lui qu'on a si peur! Tout le monde y croit ici!
Maintenant, l'on prépare Noël. Nous sommes allés hier chercher et abattre le sapin de Noël dans la forêt. C'est une cérémonie où toute la famille assiste. L'arbre est choisi longtemps à l'avance par un garde-forestier et c'est le prince lui-même qui l'abat. Cette année, l'arbre mesurait 15 m. desquels on n'a pris que 4,50m, hauteur du salon. Il faut les prendre si grands car c'est beaucoup plus fourni.
Lorsqu'il a été de bonne grandeur, nous l'avons tous traîné sur le char à grelots et nous sommes retournés en triomphe au château. C'était charmant!
Je ne sais malheureusement pas du tout ce qui va se passer, mais je crois que ce sera très joli! (...)
A La Chaux-de-Fonds dans les années 1930, un Noël en 4 actes
Noëls à la bonne franquette ou dans la vaisselle d'apparat mais toujours "à la montagnarde"
Dans ses Mémoires, écrits en 2007 à l'âge de 79 ans, Monsieur Roger Schlup, un fils d'horlogers modestes, se souvient des Noëls de son enfance, à La Chaux-de-Fonds dans les années 1930.
Extraits:
Je me souviens de ces Noëls blancs où nous longions, en famille, "vêtus de propre", la "Combe-Grieurin". Une petite corbeille pleine de cadeaux chargée sur la luge "Davos", la "Mercédès" des luges nous suivait de près. (...)
Comme nous ne disposions pas de l'espace, de la vaisselle comme du mobilier nécessaires pour recevoir dignement Grand-maman Schlup, tantes, oncles et cousins, dans notre plus que modeste logement du cinquième, nous nous laissions inviter en attendant des jours meilleurs. Si Noël se passait chez tante Hélène, nous allions pour Nouvel-An chez tante Mathilde. Ce mode de faire perdurera, à quelques exceptions près, des années, malgré la mobilisation qui survint et les cartes de rationnement qui en découlèrent. Chez tante Hélène, nous mangions la dinde farcie aux marrons. Cette bête offerte chaque année par tante Emma était très attendue. S'ensuivait, comme bien entendu, un ou deux desserts.
Ici, nous mangions dans une vaisselle très hétéroclite, à la bonne franquette, relaxe, pas snob du tout.
Chez tante Mathilde, par contre, on misait sur le hors-d'oeuvre et le dessert. Vol-au-vent maison rivalisait avec les meringues quant aux préférences de chacun. Le petit entre-deux se composait tout simplement d'un lapin ou d'un lièvre au vin. Le menu dépendait du quine acquis et de la date à laquelle avait eu lieu le dernier match au loto du "Cercle de l'Ancienne", dont son mari, fut un des piliers principaux. Pardonne-moi tante "Titine", j'omettais de mentionner dans l'étalement de ce menu la soupe de gruau dans laquelle nous trouvions un relent de jambonneau, fort alléchant, à déguster plus tard dans la soirée, et que dire des fameuses pommes-de-terre "stock", accompagnatrices de tout bon mets.
Ici, par contre, c'était la grande vaisselle d'apparat, le dîner de mariage qui ne sortait du buffet que rarement dans l'année. L'ambiance très sereine de début de repas perdurait jusqu'au moment des "cafés-chauffeur"! La suite se déroulait de façon nettement plus "montagnarde".
(...) Ces rencontre familiales se déroulaient immuablement de la même façon. Le programme comportait quatre parties, toutes appréciées. La première comprenait le repas déjà décrit ci-dessus sans oublier, pour accompagner le café, le "petit canard" pour ces dames.
C'est assez curieux de se rappeler la fin d'un repas de ces années-là; que ce soit pour un anniversaire, une fête occasionnelle ou comme celles ci-dessus citées, aucune agape ne se terminait sans un "digestif". Sur la table se trouvaient les bouteilles de marc, de prune, de kirsch... Inutile de préciser qu'il n'était pas nécessaire d'ajuster un biberon aux goulots des bouteilles pour que nos aînés en dégustassent un petit verre, du moins dans un premier temps, en présence des dames qui ne manquaient jamais d'en faire un prélèvement afin de suçoter un ou deux "petits sucres". Excusez-moi d'insister un peu trop peut-être sur cette rasade toute féminine! Une fois celles-ci parties à la cuisine, pour s'occuper de la vaisselle, il se pouvait qu'il y eut quelques tricheurs pour renouveler la "compresse". Je n'ai pas souvenir qu'il y ait eu abus en la matière. A plus forte raison que l'apéritif, que j'ai omis de citer au départ, se composait bien souvent, pour les hommes d'une "bleue" bien chargée, pour les dames sages d'un petit verre de Porto. La "bleue" ou "petit lait", déjà prohibée, importée directement du Val-de-Travers, via le "Cercle de l'Ancienne", sentait l'anis, loin à la ronde!!!
Chants solennels, cadeaux du Père Noël et jeux de société
Joindre l'utile à l'agréable
Pour la famille Schlup, le repas de Noël constituait la première des quatre parties immuables de la fête; le deuxième acte étant dévolu au sapin et aux chants, le troisième à la distribution des cadeaux et le quatrième aux jeux de société.
Extraits:
Après un bref, mais nécessaire, repos venait l'illumination de l'arbre de Noël, laquelle permettait d'entonner, très respectueusement "Minuit chrétien", suivi immanquablement de "Mon beau sapin, Roi des forêts", chantés en choeur par petits et grands. Je peux vous assurer qu'aucune personne assise autour de la table n'osait même sourire en ce moment solennel.
Le troisième "paragraphe", très attendu: d'abord, la prestation de l'oncle Georges, le mari de tante Hélène qui récitait à sa façon une fable de La Fontaine. Une où il excellait, une fois ses prothèses dentaires déposées: "Le corbeau et le renard". S'en suivaient les déclamations des enfants avec leur poésie de circonstance; en ce qui me concerne disons ânonné mon "charabia", j'en suis tout à fait conscient. Comme dans les grands Théâtres, j'avais ma souffleuse, heureusement que Maman possédait une bonne mémoire!
Les cadeaux, reçus des mains du Père Noël, du moins dans les premières années de ces réunions familiales, ne furent pas grandioses. Afin de joindre l'utile à l'agréable, ils se présentaient souvent sous la forme d'habits. Maman adorait tricoter, alors, chaussettes et pull-overs nous étaient remis à cette occasion, accompagnés d'une petite friandise, bien sûr. Tante Mathilde, seule couturière de la famille, présentait aux trois garçons de pyjamas de flanelle. (...) Ce n'est que lorsque je fus adulte et ouvrier que j'ai réalisé la somme de travail que cela représentait, le soir sous la lampe, pour notre "termineuse" de la "Movado" attachée à l'établi, neuf heures par jour, ceci depuis l'âge de quinze ans. (...)
Après le troisième acte, nous jouions à quelques jeux de société. La soirée, qui se prolongeait bien avant dans la nuit, se terminait pas un traditionnel match au loto. Ceci afin de débarrasser notre tante "Titine" qui avait rassemblé avec amour la plupart des lots tout au long de l'année (pelettes en bois, pattes à relaver, savons, pincettes à linge, etc) Si un gamin criait "quine", alors notre "mécène" sortait de dessous la table un chocolat ou un massepain.
Un Noël princier
Les merveilles du "Christkindel"
Après le Noël des pauvres, celui de la famille princière:
A 5h., c'était "notre Noël"! La Princesse avait remis une longue robe de velours tuile et de splendides bijoux. Mademoiselle C., une longue robe de velours bleu-vert, les petites des robes roses et Tinon (l'auteur de la lettre ndlr), sa robe de fiançailles. Les garçons avaient de longues culottes.
Nous attendions tous derrière la porte du salon que le Prince vienne nous chercher. Les enfants hurlaient d'impatience et Aglaé, toute pâle, pleurait dans les jupes de la vieille Toni. Et ... tout à coup, la porte d'ouvrit sur toutes les merveilles apportées par le "Christkindel": Devant l'arbre illumuné, chaque enfant avait sa table garnie de jouets.
Figurez-vous que j'ai été gâtée! Mme von A. m'a acheté une belle étoffe (2 longueurs) pour me faire une jupe brun foncé en lainage; un joli foulard, 3 savons à la lavande (vieille marque autrichienne) et du papier à lettre. (J'ai la réputation d'avoir un courrier de ministre!) Chaque enfant m'a offert une petite surprise touchante et faite à grand peine derrière mon dos! J'étais très heureuse de voir toute cette joie et d'étrenner chaque jeu nouveau avec les enfants dont l'exhubérance était à son comble.
Je n'ai pas eu du tout l'ennui parce que ce n'était pas du tout comme chez nous et cela ne m'a rien rappelé qui aurait pu me faire mal.
(...) Le Prince a fait venir un franciscain de Rudolfswerth pour nous dire la messe le jour de Noël à 9h. dans la chapelle du château. Il est arrivé avec beaucoup de retard à cause de la neige et nous attendions tous quand, tout à coup, à 10h moins 10... le garde-forestier arrive en courant vers moi. "Die Mademoiselle soll in die Kanzlei gehen! Ein Telefon von der Schweiz um 10 Uhr!... Je n'ai fait qu'un bond! Ils auraient tous voulu venir avec moi pour entendre la voix de ce Francis dont ils savent déjà tant de choses! Et quel accueil après la cérémonie! "Il vous a embrassée?" "Vous l'avez entendu?" "Et qu'est-ce qu'il vous a dit?" "Francis, c'est votre Bräutigam, celui qui sera votre mari?"... Enfin quoi, c'était fou...
(...)
Le Noël des pauvres au château
Les cadeaux de la Princesse von A.
le 27 décembre 1940
Lettre commune
Mes chers, quelle joie d'avoir un moment pour m'entretenir à nouveau avec vous!
Je vous ai raconté, je crois, le voyage du sapin de Noël. Samedi passé, sans que personne ne s'en aperçoive, il s'est trouvé dans le salon, tout seul et digne comme un beau roi.
Après souper, la cérémonie de "l'habillage" a commencé. Toute la semaine, nous avions mis des ficelles à des biscuits, à des petits sucres, nous avions emballés des pralines dans des papiers de couleur et avions raccommodé les chaînes mal en point. Nous avons beaucoup de travail car nous avons garni 3 arbres. Le nôtre, celui des domestiques et celui des pauvres. Mais quelle joie de préparer cela et quelle joie de monter sur des échelles et de garnir les branches des 3 sapins! Quelle joie de laisser tomber "presque exprès" un petit sucre par terre pour pouvoir le manger!... Nous étions fous!
Dimanche, la cérémonie a continué et lundi, personne n'a eu la permission d'entrer au salon, si ce n'est les grandes personnes! (J'en étais!)
Mardi 24, à midi, a eu lieu le Noël des enfants pauvres. Il avait lieu dans une salle basse, bien chauffée, meublée d'une longue table et de bancs. 40 enfants mal habillés, sales, pâles, timides étaient assis devant une bonne assiette de soupe épaisse et nourrissante et un gros morceau de pain noir. A un signal, le plus grand d'entre eux a fait la prière en slovène et c'est seulement après le signe de croix final qu'ils ont commencé à dévorer la soupe, sans dire un mot. La Princesse et moi faisions l'office de "reservir". A 3h., ils revinrent tous avec leur mère pour recevoir un paquet préparé par la Princesse dans lequel on met des chaussures, des bas de laine, des habits, un jouet et une grosse tresse. L'arbre était allumé; les paquets attendaient sur une table, et ils étaient tous là, serrés autour de leurs mères, comme des agneaux étonnés.
Alors la Princesse prit chaque paquet et, à l'appel du nom inscrit dessus, le remit à chacune des femmes.
Puis, en signe de reconnaissance, elles se regroupèrent et chantèrent, d'abord timidement puis plus fort, "Voici Noël" en slovène. Pendant ce temps, nous dégarnissions l'arbre pour distribuer les sucreries aux enfants.
Nous nous sommes un peu retirés et toutes les femmes et tous les enfants sont venus un à un, baiser la main de la Princesse, très émue. Elle avait les yeux pleins de larmes et elle tendait sa main avec tant de naturel que je l'ai trouvée du coup quatre fois plus sympathique. On sent qu'elle aime ces malheureux. Elle a préparé chacun de ces paquets elle-même avec beaucoup d'amour. Ils auront à manger tous les jours pendant 3 mois. Jusqu'à ce que l'hiver soit passé!