Une jeune fille dans la tourmente

1939-1945

Destins franco-suisses

Rédigés en 1993, les textes publiés dans ce dossier sont extraits d'un récit intitulé 1939-1945, Marguerite Siron. Alors qu'elle est adolescente et qu'elle vit en Alsace où son père est pasteur, l'histoire personnelle de Marguerite est étroitement liée à la "grande" histoire.

Les événements vécus et racontés par Marguerite Gauchat-Siron s'expliquent grâce à un second récit datant de 1998: Louis Siron, 1891-1949, Une vie dans la première moitié du siècle ainsi que les souvenirs de ma famille et de mon enfance heureuse, un texte qui retrace les destins singuliers de deux frères double-nationaux, Louis et Paul Siron.

Nés aux Brenets dans les dernières années du XIXe siécle,  d'un père français, horloger, et d'une mère suisse, Louis et Paul Siron ont suivi des trajectoires fort différentes à la suite du divorce de leurs parents. Resté en France, Louis est d'abord manoeuvre à l'usine Peugeot de Beaulieu-Mandeure avant d'entreprendre des études de théologie à Paris puis de devenir pasteur en Alsace. Son frère Paul grandit à La Chaux-de-Fonds où leur mère était venue s'établir après le divorce. Mobilisé durant la Première Guerre mondiale, Louis est rapidement blessé puis reste prisonnier en Allemagne durant quatre ans. Pendant ce temps, son frère suit le Gymnase à La Chaux-de-Fonds et poursuit des études de théologie à Neuchâtel. Malgré l'éloignement, le destin des deux frères ne cesse de se mêler puisqu'ils vont épouser deux soeurs, Ruth et Marguerite Piguet, de La Chaux-de-Fonds. Très liées malgré l'éloignement, les deux familles se retrouvent en Suisse à l'occasion des vacances et des fêtes.

La Deuxième Guerre mondiale va, une nouvelle fois, leur faire emprunter des chemins fort différents. En 1939, Paul et sa famille vivent à La Chaux-de-Fonds tandis que Louis est pasteur à Sainte-Marie-aux-Mines  dans le Haut-Rhin puis à Glay, un village situé à un jet de pierre de la frontière ajoulote franco-suisse.

Notre dossier évoque les années 1939-1942, telles que les a vécues de part et d'autre de la frontière, la jeune Marguerite Siron.

 

Sainte-Marie-aux Mines

août-septembre 1939

Extraits:

Depuis 1932, mes parents et moi habitons dans cette petite ville du Haut-Rhin. Elle est située dans le fond de la vallée qui part depuis Selestat, au pied du Haut-Koenigsbourg. C'est une ville où l'industrie textile est florissante car l'eau de la rivière, la Liepvrette, est radioactive, ce qui est favorable à la teinture des tissus. Il y avait autrefois de mines d'argent. Lors de certains enterrements, il y avait encore des mineurs en uniforme avec le tablier de cuir non pas sur le devant mais sur les fesses. Mon papa est le pasteur de l'église luthérienne. Nous habitons un grand presbytère avec un très grand jardin et un verger pentu; en hiver, je peux même m'y luger. C'est une époque heureuse pour mes parents car la vie de la paroisse ets très active.

Nous possédons une voiture, une Peugeot 201 noire. C'est un privilège pour l'époque. On l'utilise seulement pour les grands trajets, soit pour aller à Strasbourg et surtout pour aller en Suisse. Pour parcourir 210 km, il faut une journée. (...)

août-septembre 1939

Mes parents et moi venons de passer les vacances en Suisse et avons séjourné à Verségères, petit village du Val de Bagne. C'est la révélation de la montagne (...) Nous revenons à La Chaux-de-Fonds, retrouver la famille, grands-parents, oncles et tantes et surtout mes cousins, Paul-Louis et André. Nous nous préparons à aller visiter l'Exposition nationale à Zurich. Mais les nouvelles sont mauvaises, la France mobilise et Papa décide de repartir pour l'Alsace. Ce sont des adieux douloureux, l'avenir est très sombre et nous ne savons pas quand nous nous reverrons. Pour la première fois, je vois mon Père pleurer, lui, l'homme solide, le chef, le roc sur qui s'appuyer, le Papa qui sait tout. Il sait ce qu'est une guerre, Il a combattu de 1914 à 1915, a été prisonnier de guerre en Allemagne jusqu'en 1918.

Le 3 septembre la guerre est déclarée et Sainte-Marie-aux-Mines accueille les réfugiés des villages des environs de Strasbourg. Un hôpital militaire de fortune est installé et nous logeons une infirmière, Joséphine. (...)

L'avance de l'armée allemande est foudroyante

juin 1940

Je vais encore au Collège les premiers jours de juin. Le Principal vient un matin dans chaque classe et nous demande d'apporter les bouteilles à champagne vides afin de les répandre sur la route et ainsi entraver l'avance des chars allemands. Comme il n'y a jamais eu de bouteilles de champagne au presbytère, je ne me sens pas concernée. Un professeur nour lit "La dernière classe" d'Alphonse Daudet avec beaucoup d'émotion et nous savons que l'école est finie. Je me sépare de mes camarades d'école avec qui je viens de passer plus de cinq années et ne les reverrai plus jamais.

L'avance de l'armée allemande est foudroyante et bientôt c'est la débâcle. Le 12 juin nous partons en voiture, emportant tout ce que nous pouvons, abandonnant tout le mobilier et ce que nous possédons. (...) Après un voyage éprouvant, nous arrivons à Seloncourt, M et Mme Kuntz nous ouvrent leur maison. Ils sont inquiets pour leurs sept enfants dispersés.

Le lendemain, Papa nous conduits Maman et moi à la frontière suisse à Damvant. Nous sommes prises en charge par l'armée suisse dans un convoi de réfugiés (alors que nous comptions nous rendre seules à La Chaux-de-Fonds).


Marguerite et sa mère sont conduites près de Romont et ce n'est que là, après un certain temps que Paul Siron, l'oncle de La Chaux-de-Fonds, peut venir chercher sa nièce qui va suivre durant quelque temps le Gymnase à La Chaux-de-Fonds tandis que sa mère retourne en France auprès de son mari. 

 




Une longue et pénible séparation

1941

C'est une longue et pénible séparation et l'on n'en voit pas la fin. En décembre 1940, mes parents s'installent dans le presbytère de Glay, petit village de 300 habitants, proche de la frontière suisse. (...)

1941

La proximité de la Suisse est un atout à Glay et mon père a le droit d'aller dans les fermes situées près de la frontière. Seuls le médecin, la sage-femme, le curé et le pasteur ont cette autorisation. Francine, la fermière du Pré du Prince accepte de passer du courrier pour la Suisse avec la complicité d'un fermeir suisse. Ainsi il y a un échange de lettres mais très irrégulièrement, Le 10 février, je dois être opérée de l'appendicite à l'hôpital des enfants de La Chaux-de-Fonds. A mon réveil douloureux, j'appelle: "Maman!". Oncle Paul a réussi à donner des nouvelles à mes parents. Un soir, à l'heure des visites, il entre avec un sourire bizarre et je vois mon papa qui le suit. Il a passé la frontière en fraude pour me voir. Ce sont des moments d'émotion indescriptibles. Le lendemain, la soeur met mon lit dans une chambre seule et je passe un bon moment avec mon papa. Hélas, il doit repartir avec tous les risques possibles, mais au moins on s'est revu et il a revu sa mère qui a 80 ans.

Pendant ma convalescence en mars, Maman prendra les mêmes risques et viendra pour deux jours; passage à nouveau réussi. On est gardés!

Une filière qui passe par le presbytère

1942

Des familles de Juifs hollandais ou belges arrivent parfois au presbytère, demandant l'aide de mon père de les passer en Suisse. On ne saura jamais comment la filière arrive chez nous. Au début, Papa les emmenait jusqu'à une ferme et de là leur montrait la frontière. Un jour, il y a la visite de la Gestapo qui vient lui poser des questions à ce sujet. Comme il parlait parfaitement l'allemand, il sait leur répondre. Après cette visite, arrive une famille de cinq personnes dont un adolescent; ils ont une malette pleine de pierres précieuses, prêts à en offrir à mes parents s'ils les aident à passer. C'était trop pour Papa, alors il les a adressés à un passeur du village qui leur a demandé une somme astronomique. Deux jours plus tard, ces gens étaient de retour, les habits déchirés, les femmes sans bas, dans un état épouvantable. Le passeur leur avait mal indiqué la frontière; ils avaient perdu du temps, après avoir téléphoné à leur ambassade depuis une ferme suisse. Une patrouille suisse les avait arrêtés et menacés de les remettre aux Allemands. Ils ont eu beau dire qu'ils étaient "sous la protection de l'ambassade". Le chef de poste suisse, un dénommé Moine a répondu que c'était lui qui commandait et pas l'ambassade. Il les a cravachés et les a refoulés. Ma mère leur a donné à boire et à manger. Mon père est allé chez le passeur lui demandant de rendre l'argent. Quant aux Juifs, ils sont repartis vers Hérimoncourt et se sont faits prendre et l'on n'ose penser ce qui leur est arrivé.

Mon père était devenu méfiant. Un jour, c'est le marquis de Vogüé qui se présente et souhaite aller à Berne faire une demande afin que sa femme enceinte puisse gagner la Suisse. C'est alors trop dangereux de passer au-dessus de Glay et Papa lui suggère d'aller du côté de Delle. Nous ne saurons jamais s'il a réussi. 

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